Le vrai tabou de la droite

La droitisation de la société masque la montée d’une vision libérale.

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bayrou chut credits tcherednitchenko (licence creative commons)

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Le vrai tabou de la droite

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 16 octobre 2014
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Par Dominique Reynié.

bayrou chut credits tcherednitchenko (licence creative commons)

La célèbre classification ternaire des droites françaises proposée par René Rémond se fondait sur le rapport à la Révolution française. Il distinguait une droite «ultra», catholique et conservatrice, née en réaction contre 1789 et projetant la restauration de l’Ancien Régime. Au contraire, les deux autres droites s’inscrivaient dans l’héritage de la Révolution: la droite bonapartiste – de culture autoritaire et nationaliste, étatiste, centralisatrice et plébiscitaire – et la droite orléaniste, associant les défenseurs des libertés économiques et politiques, partisans d’une république parlementaire et décentralisée.

On retrouve plus ou moins ce modèle ternaire jusqu’à la Libération, à condition de classer l’extrême droite dans le sillage des ultras, ce qui est de plus en plus contestable au fur et à mesure qu’elle abandonne le projet de Restauration, à la fin des années 1870, pour se convertir au nationalisme, puis aux idéologies de type fasciste dont la dimension moderniste et révolutionnaire efface tout lien avec les conservateurs et les réactionnaires de la Contre-révolution.

La Libération modifie la situation des droites, jusqu’aujourd’hui. L’extrême droite est disqualifiée. La droite orléaniste est enfermée dans un cadre idéologique étatiste et social favorable à la gauche. Il faudra quinze ans aux bonapartistes, entendez les gaullistes, pour inverser le rapport de forces, grâce à la crise algérienne, par une révolution constitutionnelle (1958- 1962) qui consacre l’étatisation de la vie politique dans la présidentialisation du régime, qui enferme la droite orléaniste à double tour.

Une décennie plus tard, les limites d’une puissance nationale moyenne et la crise de l’État épuisent le gaullisme historique : la décentralisation, l’intégration européenne et le début de l’interminable crise budgétaire s’imposent, amenant les droites à converger vers le centre.

Les droites bonapartiste et orléaniste n’en font plus qu’une. C’est la conclusion pertinente tirée par les fondateurs de l’UMP, en 2002. Désormais, il n’y a plus qu’une droite de gouvernement, mais sans doctrine, et une droite populiste, étatiste, sociale et anti-européenne (Front national). La crise de l’État prive de doctrine une droite de gouvernement qui, après des décennies d’hégémonie étatiste, ne parvient pas à prendre le tournant libéral.

Regain néoconservateur

Mais que dire, si l’on ne peut plus être étatiste et si l’on ne veut pas être libéral ? Cette aporie explique en partie le ralliement de la droite au mouvement d’opposition à la loi Taubira. La période 2009-2013 a vu l’option libérale supplantée par la tentation du virage conservateur. Les fouks de la Manif pour tous impressionnent la droite et conduisent certains de ses représentants à penser que ce mouvement est capable d’opérer l’unification idéologique, dans un retour à la substance d’une tradition conservatrice que l’on disait désuète.

Mais ce regain néoconservateur chrétien avait déjà eu lieu précédemment et, significativement, dans le cadre d’une vive opposition… à la droite, d’abord en 1967, contre la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive, puis en 1974-1975, contre la loi Veil. Chine peut oublier que, sur le fond, du point de vue de la doctrine, ce catholicisme engagé a été politiquement défait bien plus violemment par la droite, avec la loi Veil, qu’il ne l’a été par la gauche, avec la loi Taubira. En fait, ou bien ce mouvement s’oppose à la droite ou bien il se retrouve à ses côtés mais pour équivoquer, comme en 1984 lorsqu’il défile pour l’école catholique quand l’UDF et le RPR marchent contre Mitterrand.

« ll n’y a plus qu’une droite de gouvernement, mais sans doctrine, et une droite populiste, étatiste, sociale et anti-européenne.»

L’ambiguïté des relations est encore manifeste en 2004-2005, lors du Traité constitutionnel européen. L’effort d’introduire une référence aux « origines chrétiennes » de l’Europe dans le préambule échouera, malgré l’appui de centristes, dont Valéry Giscard d’Estaing, président de la Convention, par un camp laïque incluant les néo-gaullistes, dont Jacques Chirac, président de la République.

Aujourd’hui comme en 1984, la gauche est au pouvoir ; dans les deux cas, il s’agit moins d’un retour de la droite aux valeurs d’hier, ou de toujours, que de la convergence temporaire de forces animées de motivations différentes et qui n’ont pas la même puissance ni cohérence doctrinales. Comme en 1984, l’UDI et l’UMP cherchent avant tout l’amplification de victoires électorales attendues. La France catholique et conservatrice et la droite de gouvernement forment deux mondes trop éloignés l’un de l’autre. Il n’y aura pas de tournant traditionaliste. Une fraction de la droite l’espérait. La gauche en a rêvé aussi, car une «tea-partisation » lui aurait permis de conquérir des électeurs venus de la droite modérée, libérale ou laïque. L’échec de la « tea-partisation » est patent le 21 janvier 2014, lorsqu’une partie de la droite parlementaire opposée à la loi Taubira a voté la suppression de la référence à la situation de détresse mentionnée dans la loi sur l’avortement, achevant ainsi la normalisation de ce droit, sans égard, cette fois, pour la « civilisation » ou « ordre naturel des choses » dont elle se prévalait peu avant dans les défilés contre le Mariage pour tous.

Le mouvement de la Manif pour tous n’a pas franchi le cap de l’existence électorale, ni lors des élections municipales de mars, ni lors des élections européennes de mai, comme l’a montré l’échec cinglant du parti de Christine Boutin, Force Vie (0,7 %). Ainsi, ceux qui ont une doctrine n’ont pas les forces électorales pour la porter, tandis que ceux qui ont un électorat n’ont pas la doctrine capable de le mobiliser.

« Bonnets rouges » et « pigeons » auraient dû déclencher le soutien immédiat et puissant de la droite.»

La décision de soutenir aussi ostensiblement le mouvement de la Manif pour tous est d’autant plus curieuse que, dans le même temps, l’UMP et l’UDI ont ignoré, ou peu considéré, des mouvements nouveaux, multiformes et d’une grande vitalité, nés des luttes contre la pression fiscale et sociale, contre l’asphyxie administrative ou encore pour la liberté d’entreprendre : «bonnets rouges», «pigeons », « tondus » et autres « poussins » ont porté seuls des revendications qui auraient dû déclencher le soutien immédiat et puissant de la droite. Elle y aurait trouvé les premiers éléments de son indispensable renouvellement doctrinal, en prise avec les dynamiques culturelles et sociales d’aujourd’hui.

France active

Ces dynamiques œuvrent à la droitisation de la société française. Mais il ne faut pas prendre ce glissement idéologique pour une radicalisation de la France de droite ; bien différemment, il s’agit d’une adhésion de plus en plus répandue à un système d’intérêts, d’opinions et de valeurs qui traduit la montée en puissance d’une vision libérale de la société, portée par une France active, connectée, inventive et même populaire, si nous songeons au triomphe de l’auto-entreprise, porteuse d’une demande de liberté d’entreprendre, de la valorisation du risque, d’innovation, de reconnaissance de l’effort – ce qui implique une autre politique fiscale -, d’un équilibre plus juste entre les droits et les devoirs, de la liberté de choisir son école, d’une plus grande autonomie dans la conduite de son existence, et l’assurance de conserver un mode de vie et des valeurs qui constituent ce patrimoine immatériel permettant de se situer dans la globalisation et de transmettre une tradition.


Sur le web

Lire aussi : Détruire la droite, un objectif libéral réaliste

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  • L’optimisme de la conclusion ( » la montée en puissance d’une vision libérale de la société ») me laisse songeur. Autant je sens autour de moi un rejet de plus en plus puissant des élites politiques et du carcan étatique et fiscal, autant je ne sens pas une adhésion à une vision libérale. Pour le moment c’est plutôt la fille Le Pen qui a le vent en poupe, même si c’est sans grand enthousiasme. Il n’y a pas de personnalité politique « visible » qui soit porteur d’une telle vision qui n’est bien sûr nullement relayée par des grands medias tous socialistes. Et ne parlons pas de l’UMP. Mais j’avoue que ce n’est que mon ressenti personnel.

    • Je rejoins @Synge dans l’impression dun rejet des élites prisonnières d’un système administratif centralisé.

      Ump et ps partagent le phénomène de rejet quand ils sont en position de porte parole du pouvoir administratif.
      Les français veulent changer le système.
      Mais pas pour une société plus libérale… juste pour ré affecter plus d’assistanat vers leur propre personne, au détriment des autres, justes bons pour payer.

      Les bonnets rouges illustrent parfaitement l’incohérence de la colère.
      – ils confondent routes payées par le contribuable et route payées par l’utilisateur.
      – ils veulent baisser le cout du transport et donc encourager les delocalisations, tout en refusant de suivre le travail là ou les delocalisations l’auront placé.

      La droite de gouvernement s’est bêtement laissée piéger par le traditionalisme de la, manif pour tous, qui s’oppose à toutes les actions societales initialisées ou accentuées par les 10 ans de,pouvoir ump

      • Bof, un peu de traditionnalisme n’est pas un mal en soi.

        Ça évite de foncer tête baissée sans réfléchir sur des problématiques complexes.

        • Sur les questions societales, le législateur qui fait timidement évoluer la loi, 20 ans après une réalité installée, 10 ans apres nos voisins , ne peutetre taxé d’audacieux .

          La gpa, le suicide assisté existent.

          Je n’y suis pas opposé par principe, pas plus que je ne considère cela comme anodin.

          Le rôle du législateur est de s’assurer que les forts, les plus riches, n abusent de la faiblesses sociale, morale et surtout financière d’autrui.
          Encourager l’immobilisme, c’est encourager les dérives morales et mafieuses

          • C’est vrai que ce genre d’avancées sont tellement bien qu’elles méritent pas d’être discutées.

            Les « réactionnaires » qui ne pensent pas comme vous devraient se voir leur parole interdite dans le débat public.

  • Même si la conclusion est optimiste, je trouve le texte et l’analyse intéressante sur l’histoire des droites et leurs évolutions suivant les périodes.

  • Le statut d’auto-entrepreneur était une foutaise. Il eut mieux valu diminuer les charges pesant sut TOUTES les entreprises que de leur balancer dans les pattes cette invention bien digne des têtes d’œuf de l’ENA. Derrière chaque loi, cherchez la vraie motivation. La baisse de la TVA dans les travaux du bâtiment n’était que le corollaire à la loi sur les trente-cinq heures, et visait avant tout à lutter contre le travail « au noir ». L’auto-entreprise relève du même constat : le coût du travail en France est prohibitif. Mais pour baisser ce coût, il faut d’abord baisser la dépense publique (qui participe aussi à la valeur du PIB et permet en s’endettant – à bon compte ? – de faire tourner la machine administrative).
    La libéralisation de l’économie passera par TOUS les secteurs de production. La protection sociale en est un aspect. Le dégraissage des fonctions publique et territoriale en est un autre. Sauf à revoir les statuts des fonctionnaires avec effet rétro-actif (bon courage aux juristes), on n’y arrivera pas.

    • Ah un défendeur des artisans, fossoyeur des auto-entrepreneurs.

      On s’en fout de la motivation, ce qui compte c’est le résultat.

      Les artisans, au lieu de demander les mêmes avantages que les auto-entrepreneurs ont au contraire demandé à ce qu’ils aient le même handicap : y a pas de raison, coupons leur un bras comme à nous hein !

      Voilà c’est fait. Content ? Nivellement par le bas. Comme d’hab. L’ennemi du peuple c’est le peuple, bien avant les politiques.

    • J’ai aussi cru comprendre que le bâtiment réclamait le maintien dun haut niveau de dépenses publiques. ( enfin dans ce qui leur rapporte à eux)

  • Moui…

    Sachant que d’une part moins d’un foyer fiscal sur deux (plutôt 40% avec ce qui est dans les tuyaux) paye l’IRPP et d’autre part que la population active dans le secteur privé représente 1/3 des électeurs, que pouvons nous attendre du système démocratique actuel ?

    « il s’agit d’une adhésion de plus en plus répandue à un système d’intérêts, d’opinions et de valeurs qui traduit la montée en puissance d’une vision libérale de la société, portée par une France active »

    Il s’agit surtout d’une minorité active. Réduite en esclavage par tout ceux qui ont intérêt à poursuivre la collectivisation du pays.

    En plus, en règle générale, le libéralisme s’accorde mal des petits calculs politiques mesquins, donc finit toujours par se faire avoir.
    Quand les têtes de file UMP parlent de rassembler, ça veut bien dire promettre tout et n’importe quoi pour ratisser large, pas rassembler la droite et le centre sous une ligne politique claire et clivante (car oui, étatisme ou libéralisme c’est clivant pour la droite).

  • Si vous voulez sortir des paradigmes et orienter l’exploration politique sur une boussole efficace, simple et qui permet une vraie orientation, je vous réfère à ce diagramme:

    http://upload.wikimedia.org/wikipedia/en/f/fa/Revised_NPOV_political_chart.jpg

    Ce que je constate, c’est que la planète est constamment enfermée dans un paradigme de gouvernance autoritaire, peu importe que la politique soit libérale, populiste/socialiste ou conservatrice. Ce n’est pas que la France. Toute la planète tourne sur les même paradigmes, puisque peu importe que les individus s’organisent en société privée (ex. États-Unis) ou en État centralisé (ex. Chine), les décisions finissent toujours par être prises par de petits groupes d’élites qui imposent leur vision aux autres, dans un conseil d’administration d’une banque centrale ou au siège d’un parti politique.

  • Les bonnets rouges ne sont pas libéraux. Ils sont certes contre la pression fiscale mais pas contre le bon argent gratuit des autres que sont les subventions.

  • Cher Dominique Reynié, merci pour cette excellente analyse. Souhaitons que les efforts déployés par la Fondapol pour promouvoir les idées libérales soient enfin pris en comptes. L’UMP, qui a participé à l’avènement de votre fondation pour promouvoir le débat d’idées, manifeste apparemment, bien peu d’intérêt pour votre excellent travail. Voilà le vrai problème !
    Certes, l’opinion se radicalise, se droitise, rejette la gouvernance socialiste, mais que voulez-vous qu’elle fasse d’autre, aucun leader d’envergure de la droite républicaine n’incarne l’idéal libéral de façon assumée et enthousiaste. A tel point, que cet espace est en train d’être occupé par une partie des socialistes qui revendiquent, par pur opportunisme, une ouverture vers le « social-libéralisme » ce qui est pourtant le comble du non-sens politique !
    Oui vous avez raison, une partie de la population a adopté, tant bien que mal, un comportement libéral plus ou moins consciemment, tant sur le plan professionnel, que social ; par désir d’indépendance, par volonté de s’en sortir sans dépendre de quiconque, par dignité, par sens de l’honneur.
    Cher Dominique Reynié saurez-vous faire comprendre aux personnalités politiques qu’il vous arrive de côtoyer, que c’est eux qui manque de courage et de détermination. Ils doivent oser porter l’étendard libéral parce que c’est le seul moyen de défendre une société responsable, juste et fraternelle !

    • « A tel point, que cet espace est en train d’être occupé par une partie des socialistes qui revendiquent, par pur opportunisme, une ouverture vers le « social-libéralisme » ce qui est pourtant le comble du non-sens politique ! »

      Oui et ils se gardent bien de théoriser sur l’économie et pour un peu on les croirait opposés au socialisme.
      Il y a d’ailleurs quelques auteurs de ce genre là ici sur CP.

  • » la montée en puissance d’une vision libérale de la société »
    oui mais pas en france

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