Le vrai tabou de la droite

bayrou chut credits tcherednitchenko (licence creative commons)

La droitisation de la société masque la montée d’une vision libérale.

Par Dominique Reynié.

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La célèbre classification ternaire des droites françaises proposée par René Rémond se fondait sur le rapport à la Révolution française. Il distinguait une droite «ultra», catholique et conservatrice, née en réaction contre 1789 et projetant la restauration de l’Ancien Régime. Au contraire, les deux autres droites s’inscrivaient dans l’héritage de la Révolution: la droite bonapartiste – de culture autoritaire et nationaliste, étatiste, centralisatrice et plébiscitaire – et la droite orléaniste, associant les défenseurs des libertés économiques et politiques, partisans d’une république parlementaire et décentralisée.

On retrouve plus ou moins ce modèle ternaire jusqu’à la Libération, à condition de classer l’extrême droite dans le sillage des ultras, ce qui est de plus en plus contestable au fur et à mesure qu’elle abandonne le projet de Restauration, à la fin des années 1870, pour se convertir au nationalisme, puis aux idéologies de type fasciste dont la dimension moderniste et révolutionnaire efface tout lien avec les conservateurs et les réactionnaires de la Contre-révolution.

La Libération modifie la situation des droites, jusqu’aujourd’hui. L’extrême droite est disqualifiée. La droite orléaniste est enfermée dans un cadre idéologique étatiste et social favorable à la gauche. Il faudra quinze ans aux bonapartistes, entendez les gaullistes, pour inverser le rapport de forces, grâce à la crise algérienne, par une révolution constitutionnelle (1958- 1962) qui consacre l’étatisation de la vie politique dans la présidentialisation du régime, qui enferme la droite orléaniste à double tour.

Une décennie plus tard, les limites d’une puissance nationale moyenne et la crise de l’État épuisent le gaullisme historique : la décentralisation, l’intégration européenne et le début de l’interminable crise budgétaire s’imposent, amenant les droites à converger vers le centre.

Les droites bonapartiste et orléaniste n’en font plus qu’une. C’est la conclusion pertinente tirée par les fondateurs de l’UMP, en 2002. Désormais, il n’y a plus qu’une droite de gouvernement, mais sans doctrine, et une droite populiste, étatiste, sociale et anti-européenne (Front national). La crise de l’État prive de doctrine une droite de gouvernement qui, après des décennies d’hégémonie étatiste, ne parvient pas à prendre le tournant libéral.

Regain néoconservateur

Mais que dire, si l’on ne peut plus être étatiste et si l’on ne veut pas être libéral ? Cette aporie explique en partie le ralliement de la droite au mouvement d’opposition à la loi Taubira. La période 2009-2013 a vu l’option libérale supplantée par la tentation du virage conservateur. Les fouks de la Manif pour tous impressionnent la droite et conduisent certains de ses représentants à penser que ce mouvement est capable d’opérer l’unification idéologique, dans un retour à la substance d’une tradition conservatrice que l’on disait désuète.

Mais ce regain néoconservateur chrétien avait déjà eu lieu précédemment et, significativement, dans le cadre d’une vive opposition… à la droite, d’abord en 1967, contre la loi Neuwirth autorisant la pilule contraceptive, puis en 1974-1975, contre la loi Veil. Chine peut oublier que, sur le fond, du point de vue de la doctrine, ce catholicisme engagé a été politiquement défait bien plus violemment par la droite, avec la loi Veil, qu’il ne l’a été par la gauche, avec la loi Taubira. En fait, ou bien ce mouvement s’oppose à la droite ou bien il se retrouve à ses côtés mais pour équivoquer, comme en 1984 lorsqu’il défile pour l’école catholique quand l’UDF et le RPR marchent contre Mitterrand.

« ll n’y a plus qu’une droite de gouvernement, mais sans doctrine, et une droite populiste, étatiste, sociale et anti-européenne.»

L’ambiguïté des relations est encore manifeste en 2004-2005, lors du Traité constitutionnel européen. L’effort d’introduire une référence aux « origines chrétiennes » de l’Europe dans le préambule échouera, malgré l’appui de centristes, dont Valéry Giscard d’Estaing, président de la Convention, par un camp laïque incluant les néo-gaullistes, dont Jacques Chirac, président de la République.

Aujourd’hui comme en 1984, la gauche est au pouvoir ; dans les deux cas, il s’agit moins d’un retour de la droite aux valeurs d’hier, ou de toujours, que de la convergence temporaire de forces animées de motivations différentes et qui n’ont pas la même puissance ni cohérence doctrinales. Comme en 1984, l’UDI et l’UMP cherchent avant tout l’amplification de victoires électorales attendues. La France catholique et conservatrice et la droite de gouvernement forment deux mondes trop éloignés l’un de l’autre. Il n’y aura pas de tournant traditionaliste. Une fraction de la droite l’espérait. La gauche en a rêvé aussi, car une «tea-partisation » lui aurait permis de conquérir des électeurs venus de la droite modérée, libérale ou laïque. L’échec de la « tea-partisation » est patent le 21 janvier 2014, lorsqu’une partie de la droite parlementaire opposée à la loi Taubira a voté la suppression de la référence à la situation de détresse mentionnée dans la loi sur l’avortement, achevant ainsi la normalisation de ce droit, sans égard, cette fois, pour la « civilisation » ou « ordre naturel des choses » dont elle se prévalait peu avant dans les défilés contre le Mariage pour tous.

Le mouvement de la Manif pour tous n’a pas franchi le cap de l’existence électorale, ni lors des élections municipales de mars, ni lors des élections européennes de mai, comme l’a montré l’échec cinglant du parti de Christine Boutin, Force Vie (0,7 %). Ainsi, ceux qui ont une doctrine n’ont pas les forces électorales pour la porter, tandis que ceux qui ont un électorat n’ont pas la doctrine capable de le mobiliser.

« Bonnets rouges » et « pigeons » auraient dû déclencher le soutien immédiat et puissant de la droite.»

La décision de soutenir aussi ostensiblement le mouvement de la Manif pour tous est d’autant plus curieuse que, dans le même temps, l’UMP et l’UDI ont ignoré, ou peu considéré, des mouvements nouveaux, multiformes et d’une grande vitalité, nés des luttes contre la pression fiscale et sociale, contre l’asphyxie administrative ou encore pour la liberté d’entreprendre : «bonnets rouges», «pigeons », « tondus » et autres « poussins » ont porté seuls des revendications qui auraient dû déclencher le soutien immédiat et puissant de la droite. Elle y aurait trouvé les premiers éléments de son indispensable renouvellement doctrinal, en prise avec les dynamiques culturelles et sociales d’aujourd’hui.

France active

Ces dynamiques œuvrent à la droitisation de la société française. Mais il ne faut pas prendre ce glissement idéologique pour une radicalisation de la France de droite ; bien différemment, il s’agit d’une adhésion de plus en plus répandue à un système d’intérêts, d’opinions et de valeurs qui traduit la montée en puissance d’une vision libérale de la société, portée par une France active, connectée, inventive et même populaire, si nous songeons au triomphe de l’auto-entreprise, porteuse d’une demande de liberté d’entreprendre, de la valorisation du risque, d’innovation, de reconnaissance de l’effort – ce qui implique une autre politique fiscale -, d’un équilibre plus juste entre les droits et les devoirs, de la liberté de choisir son école, d’une plus grande autonomie dans la conduite de son existence, et l’assurance de conserver un mode de vie et des valeurs qui constituent ce patrimoine immatériel permettant de se situer dans la globalisation et de transmettre une tradition.


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