La liberté est-elle en danger au XXIe siècle ?

De nombreuses forces menacent la liberté en ce début de XXIe siècle.

Par Patrick Aulnas.

Le monde multipolaire (ou apolaire) du début du 21e siècle n’a pas grand-chose de commun avec celui du début du 20e siècle. Dans le domaine politique, les enjeux fondamentaux restent cependant les mêmes. Les apparences peuvent être trompeuses mais le problème essentiel de l’humanité, d’un point de vue politique, demeure celui de la liberté. Le 20e siècle a été marqué par deux phénomènes majeurs : la victoire des démocraties sur les dictatures, qu’elles soient fascistes, nazies ou communistes, et la libération des femmes dans les démocraties occidentales, largement due au recul des religions. Sur ce dernier point, l’autorisation de la contraception et de l’interruption volontaire de grossesse a été déterminanté pour dépasser l’ancestrale condition féminine. Les problématiques à l’œuvre étaient donc : État et liberté, religion et liberté. Elles subsistent largement aujourd’hui.

Panorama actuel de la démocratie 

Comment se structure le monde d’aujourd’hui par rapport à la démocratie. Le Groupe The Economist publie un indice annuel de démocratie classant les pays en fonction de 60 critères. L’indice 2012 aboutit à la synthèse suivante :

Democracy Index 2012 (Crédits PrimeHunter, licence Creative Commons CC-BY-SA 3.0)

Les démocraties complètes (full democracies) sont rares et la France ne figure pas parmi elles contrairement à la Grande-Bretagne, à l’Allemagne et à l’Espagne. Le poids écrasant de l’État en France et la surrèglementation économique et sociale interdisent de la placer dans les démocraties complètes. Les régimes hybrides et autoritaires (Chine, Corée du Nord, Russie, Cuba, de nombreux pays africains) sont issus du monde communiste ou du sous-développement.

La liberté, enjeu probable de l’histoire du 21e siècle

Depuis fort longtemps, depuis toujours peut-être, la liberté des hommes s’est heurtée aux deux grandes puissances qui les ont dominés : l’État et la religion. Le pouvoir politique a, par nature, une propension à s’affirmer, à étendre son domaine, à soumettre les individus aux impératifs du groupe. Il est un mal nécessaire pour faire société, mais un mal. La résistance au pouvoir est donc un impératif premier. Les élections libres sont un des critères du pouvoir démocratique et constituent un énorme progrès, mais elles n’arrêtent pas le phénomène d’extension du pouvoir.

Les religions offrent à certains hommes un cadre spirituel sécurisant qui représente pour eux une explication globale. Le dogme religieux, comme tous les dogmes, cherche à se pérenniser et entre nécessairement en conflit avec les évolutions sociales, sociétales, scientifiques en cours. Le réel est évolutif. Le dogme est statique. Les religions ont donc une tendance à enfermer l’individu dans des croyances ne correspondant plus à l’évolution du réel. Elles s’opposent ainsi à la liberté individuelle.

Les combats actuels pour la liberté concernent donc le fondamentalisme religieux et le poids de l’État dans la société.

La religion et la liberté

La résurgence du fondamentalisme religieux, qui ne se limite pas à l’Islam, est le signe le plus patent du refus de la liberté individuelle au début du 21e siècle. Il s’agit d’une manipulation politique des religions conduisant à défendre des situations traditionnelles. Le fondamentalisme islamique cherche à maintenir l’emprise de la religion sur l’État et craint par-dessus tout que les hommes et les femmes échappent au conditionnement éducatif religieux. Le symbole le plus visible de ce conditionnement en Occident est la tenue vestimentaire particulière imposée aux femmes (voile plus ou moins stigmatisant). La liberté des femmes remettrait en cause toute la conception archaïque de la société et des rapports humains. Pour les adeptes de la pérennité du monde d’hier, il est donc essentiel que les femmes restent dominées. La dérive terroriste du fondamentalisme islamique manifeste l’attachement puissant au passé et la crainte de l’avenir, représenté, pour les adeptes de la terreur, par les sociétés démocratiques occidentales.

Le réveil de l’intégrisme chrétien

Le fondamentalisme religieux se manifeste également dans la religion chrétienne avec le même objectif : maintenir le monde d’hier. Ce sont principalement les évolutions sociétales en cours qui heurtent les intégristes chrétiens. Par exemple, la généralisation du mariage à tout couple humain est sans conteste une liberté nouvelle. Mais le mariage homosexuel remet évidemment en cause la conception traditionnelle du mariage religieux. Il s’agit de reconnaître juridiquement un changement des mentalités : l’homosexualité n’est plus considérée comme une pathologie mais comme une réalité humaine acceptée. Bien entendu, il n’est pas facile pour des croyants de regarder la réalité en face et de ne pas se cacher derrière des principes éthiques correspondant à un monde révolu. Nombreux sont ceux qui ont franchi ce pas. Seuls les fondamentalistes, c’est-à-dire des personnes souhaitant imposer à tous des principes anciens ne correspondant plus à la réalité actuelle, s’opposent à une mise à jour du droit dans ce domaine. Le droit doit s’adapter en permanence à une réalité sociale évolutive. Pour les fondamentalistes chrétiens, il s’agit de bloquer l’évolution du droit pour maintenir la prééminence de leurs valeurs dans la société. Ils cherchent ainsi à empêcher ceux qui le souhaitent d’exercer une liberté nouvelle.

On pourrait transposer le raisonnement à la PMA et à la GPA qui font aujourd’hui l’objet d’une manipulation politicienne de droite comme de gauche. La PMA (procréation médicalement assistée) n’est que la mise en œuvre de connaissances scientifiques nouvelles, qu’il faut certes utiliser avec prudence, mais ne pas diaboliser. La GPA (gestation pour autrui) est admise dans de nombreux pays et certains ne la réglementent même pas, comme par exemple nos voisins belges. Avec pragmatisme, ils laissent la liberté s’exercer sans idéologiser le sujet. Voilà un exemple de véritable libéralisme. Aux États-Unis et sans doute ailleurs, il existe des femmes qui acceptent de porter l’enfant d’une autre sans aucune rémunération, parce qu’il s’agit d’une expérience existentielle forte et d’un acte de générosité sans équivalent. La GPA n’est pas réductible, comme l’affirment certains, à un commerce du corps humain.

Ces exemples concernant l’Islam et le Christianisme illustrent pour le 21e siècle le combat fort ancien entre religion et liberté. Les hommes libres doivent encore aujourd’hui combattre la propension des dogmes religieux à imposer à tous, croyants ou non, leurs valeurs. La liberté consiste précisément à limiter les contraintes au minimum indispensables pour faire société et à admettre la possibilité pour chacun de vivre selon ses valeurs. Autrement dit, il s’agit de minimiser le champ du politique.

L’État et la liberté

La limitation de la liberté dans les sociétés développées résulte également de l’influence croissante de l’État et de nombreux organismes publics. Le Léviathan étatique n’a cessé de grossir depuis le 19e siècle et il étouffe désormais l’initiative individuelle. Trois dangers pour la liberté sont d’ores et déjà bien identifiés : l’étatisme, l’écologisme, le populisme. Ces doctrines instrumentalisent l’État pour imposer à tous leur vision du futur.

L’étatisme et la pathologie réglementaire

L’étatisme se manifeste aujourd’hui de deux manières bien connues : la surrèglementation, qui prend la forme d’une inflation législative et règlementaire inédite dans l’histoire, et l’accroissement démesuré de la sphère financière publique (prélèvements obligatoires, dépenses publiques, endettement public). Rappelons que les étatistes se distinguent des libéraux depuis l’Antiquité, même si le vocabulaire politique n’était pas celui-là. La distinction du droit romain entre la lex (droit étatique) et le ius civile (ou jus : droit contractuel) apparaît très tôt. Le ius, créé par la société civile, préexiste à la lex qui ne se développe que lorsque le corps social est sous l’emprise d’un pouvoir politique omnipotent. Dans l’Antiquité romaine, l’avènement de l’Empire conduira à multiplier les règles de droit d’origine étatique. L’apogée précède immédiatement le déclin.

Les étatistes d’aujourd’hui se recrutent dans tous les horizons politiques. L’étatisme affiché et revendiqué de la gauche et de l’extrême-droite (communistes divers, socialistes, écologistes, Front National) prend la forme de l’interventionnisme économique et social. L’étatisme masqué de la droite (conservateurs « libéraux », centristes) résulte de l’exercice du pouvoir : peu de différences concrètes apparaissent par rapport à la gauche, malgré un discours politique libéral strictement réservé au domaine économique. Cette indifférenciation gauche-droite confirme l’intuition qu’avait eue Alexis de Tocqueville dès le milieu du 19e siècle : la liberté n’est pas le critère de la démocratie. C’est à l’égalité qu’aspirent les citoyens et ils sont prêts à renoncer à la liberté pour avancer vers l’égalité. Les partis politiques répondent favorablement à cette demande car leurs leaders doivent se plier aux aspirations de leurs électeurs.

Il est étonnant de constater que cette folie réglementaire repose en partie sur la peur du vide. Le concept de vide juridique est particulièrement à l’honneur actuellement et a conquis le grand public. Il faut combler les vides juridiques par des lois, souvent de très mauvaise qualité, produites par des assemblées aux ordres du jour surchargés. Évidemment, il s’agit d’une pure illusion. La société est un peu comme la matière : quelques particules de droit dans un immense vide. Vouloir combler le vide conduit au totalitarisme car le vide juridique, c’est précisément la liberté.

L’écologie politique, apparence et réalité

À la fin du 20e siècle, l’écologie politique a remplacé le marxisme pour fixer un horizon édénique aux esprits dogmatiques. Cette nouvelle doctrine cherche, en particulier, à soumettre la science et la technologie aux desiderata des politiciens. À terme, toute recherche devra être avalisée par l’autorité publique au prétexte qu’elle constitue un risque potentiel pour l’environnement. En France, le premier exemple historique est bien connu : l’interdiction d’explorer le sous-sol pour déterminer s’il contient du gaz de roche-mère, improprement appelé gaz de schiste par les idéologues. Rares sont les pays qui ont totalement interdit l’exploration du sous-sol dans ce domaine. Cette position dogmatique est d’autant plus dommageable que l’évolution du droit de la mer offre des opportunités considérables aux pays disposant d’une large façade maritime. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer, entrée en vigueur en 1994, crée une zone économique exclusive (ZEE) d’une largeur maximale de 200 milles marins (370 km) sur laquelle l’État côtier dispose de droits souverains, en particulier pour l’exploration et l’exploitation des ressources du sous-sol. La France, qui possède une ZEE considérable, a déjà pris un retard important en interdisant stupidement la recherche.

La force de l’écologie politique réside dans l’apparence qu’elle a habilement su adopter à l’égard du grand public : un aspect naïvement bucolique qui renvoie au mythe du paradis perdu. L’homme des grandes villes contemporaines rêve d’une nature qui n’a jamais existé en oubliant que le confort dont il bénéficie (logement, nourriture, transports, loisirs, etc.) lui vient entièrement de la science et de la technologie.

Le populisme, pragmatisme électoraliste

Le troisième danger qui guette la liberté au 21e siècle pourrait être la mainmise des partis populistes sur l’énorme machine étatique construite au 20e siècle. Le populisme a progressé dans la plupart des pays développés à la suite de l’affaiblissement de l’encadrement des milieux populaires par la religion, le socialisme ou le communisme. Pendant les trois premiers quarts du 20e siècle, le christianisme ou le marxisme offraient un espoir au monde ouvrier. Des organisations liées à l’Église ou aux partis politiques encadraient cette population. L’exemple le plus connu est celui des paroisses catholiques qui intervenaient de multiples façons dans les relations sociales et orientaient la pensée des croyants. Les cellules communistes, partout présentes et dont l’influence sociale dépassait largement le cercle des militants, jouaient aussi un rôle considérable. L’effondrement du communisme, la dissipation de l’illusion socialiste et le recul de la religion ont laissé un vide que des tribuns de la plèbe se sont empressés d’exploiter. Leur discours populiste s’adapte souplement aux caractéristiques de l’électorat à conquérir. L’exemple du Front National en France est significatif : l’infléchissement de la « doctrine » vers l’interventionnisme public résulte de la demande des milieux défavorisés. Il s’agit de conquérir le pouvoir, d’abord localement, puis nationalement, en répondant à des inquiétudes bien réelles par une propagande adaptée au public ciblé. Le populisme est un pragmatisme politique pur qui recherche le pouvoir par tous les moyens et qui instaurera un régime autoritaire s’il le conquiert.

Depuis toujours s’opposent les partisans de la liberté et les adeptes de la contrainte publique. La liberté n’est pas un acquis mais un combat permanent. Des dangers majeurs et multiformes pèsent aujourd’hui sur notre liberté et peu nombreux sont ceux qui la défendent comme la valeur suprême. Au restaurant du libéralisme, beaucoup de clients mangent à la carte : entrée libérale, dessert étatiste. C’est le cas des libéraux-conservateurs, souvent adeptes d’une religion, dont le libéralisme se cantonne à la sphère économique car leur religion prescrit des principes éthiques qu’ils s’estiment en droit d’imposer à tous par l’intermédiation étatique. Les véritables libéraux choisissent le menu, qui est d’ailleurs d’excellente qualité : il ne comporte que de nouveaux espaces de liberté.