« L’Infini livre » de Noëlle Revaz

Les jours du livre sont-ils comptés ?

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
l'infini livre

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

« L’Infini livre » de Noëlle Revaz

Publié le 6 octobre 2014
- A +

Le dernier roman de Noëlle Revaz explore le monde des livres tel qu’il deviendra incessamment sous peu.

Par Francis Richard

l'infini livreLes jours du livre sont-ils comptés ? Combien de fois n’entend-on pas cette question lancinante ? Il faut dire que les ventes de livres papier reculent et que, si les ventes de livres numériques progressent, elles restent minimes (4,1% du marché français en 2013). Il est vrai que les médias traditionnels parlent de moins en moins de livres. Il suffit de feuilleter les quotidiens et les news magazines, version papier ou internet, pour se rendre compte que la place faite aux livres est réduite à une peau de chagrin. Des émissions littéraires de télévision, sans être comparables à celles présentées jadis par Bernard Pivot, subsistent, mais, c’est finalement aujourd’hui sur la Toile que l’on parle le plus de livres, sur des sites ou des blogs qui n’ont rien à voir avec les médias traditionnels.

Le dernier roman de Noëlle Revaz explore le monde des livres tel qu’il deviendra incessamment sous peu. J’emploie le futur, mais peut-être devrais-je employer le présent, même si le récit est écrit au passé…

Le livre ? Dans L’Infini livre, à l’époque où se passe le récit, le livre est surtout devenu un objet décoratif. C’est bien pourquoi la couverture d’un livre et son coloris sont d’une grande importance. Car, un livre, il ne paraît pas, mais il apparaît ; on l’achète, mais on ne le lit pas : « Peu de gens se risquaient à ouvrir des livres. Cela ne se faisait plus tellement. Un livre était un objet délicat. Il était à manier avec précaution. On ne pouvait pas l’ouvrir à tout bout de champ. Tout devenait embarrassant du moment que l’on se mettait à vouloir fourrer son nez dans un livre. Dans un livre, il y avait des choses. Il fallait pouvoir les saisir. »

L’auteur d’un livre ? Il n’est donc pas étonnant que, sur les plateaux, l’on ne puisse pas parler d’un livre en l’absence de son auteur. D’ailleurs on n’y parle du contenu d’aucun livre – qui est une affaire strictement personnelle à l’auteur -, seulement de son apparence extérieure. L’auteur, lui, doit se soumettre à la loi de la vérité et ne doit pas, en principe, laisser de zones d’ombre sur sa vie personnelle.

Les animateurs d’émissions littéraires ? « Les animateurs dirigeaient et distribuaient la parole. De mémoire de téléspectateur, il ne s’était jamais vu que des invités s’autorisent à discuter entre eux. Un invité ne pouvait pas apostropher un autre invité. Un invité s’adressait uniquement à l’animateur. Avant de poser une question, un invité devait en avoir reçu la permission. »

L’éditeur de livres ? Son rôle est primordial. On lui envoie des textes écrits au kilomètre, extraits de banques d’expressions ou compilés, mesurés en quelques centaines de milliers de signes, à charge pour lui de les mettre en forme, sans que celle-ci ait d’ailleurs beaucoup d’importance, puisque le but n’est pas de lire des textes mais de remplir des rayonnages…

C’est dans ce contexte que Noëlle Revaz raconte l’histoire de deux écrivaines, Jenna Fortuni et Joanna Fortaggi et décrit leur vie quotidienne, à une époque, où l’on choisit ses amies et amis sur catalogues, où le parrainage longue-distance d’un foyer par un autre est obligatoire, où la musique découle d’une matrice, « une grosse outre, grise et calme »,  et où, faute d’être cultivé, on a recours à son écran pour trouver des réponses aux questions que l’on se pose.

Au début de cette histoire, Jenna en est à son troisième roman, Joanna au vernissage de son sixième. Cela fait un moment qu’elles se côtoient sur les plateaux, sans jamais s’adresser la parole… La similitude de leurs prénoms et de leurs noms, celle des couleurs et formats de leurs livres, et le fait qu’elles soient toutes deux des femmes brunes ont jusque-là entretenu la confusion… Elle va précéder leur fusion involontaire.

En effet, comme les auteurs sont les jouets de leurs éditeurs, un beau jour, à l’insu de leur plein gré, Jenna et Joanna se retrouvent être coauteures d’un livre édité par l’éditeur de Joanna, qui est devenu subrepticement celui de Jenna, et qui fait apparaître sous la signature plurielle de Joeanna Fortunaggi le quatrième livre de Jenna et le septième livre de Joanna, dans la foulée du sixième de cette dernière. Leurs relations en sont bouleversées… et leur regard sur les livres itou.

Noëlle Revaz projette le lecteur dans l’avenir (un avenir qui ne semble cependant pas très éloigné). Cela lui permet de garder une certaine distance avec les travers de l’époque actuelle, où les gens apparaissent bien souvent plus sensibles à l’enveloppe qu’au contenu, à la musique extérieure qu’à la musique intérieure. Cette distance relative lui permet en tout cas de forcer le trait, en maniant tout du long une ironie de bon aloi, qui se manifeste dès les premières pages :  « Sans livre, un écrivain n’était pas beaucoup. Hors la présence de son livre, un écrivain se défaisait et perdait la majeure partie de sa substance. Mais sans écrivain aussi un livre n’était pas grand-chose. Il devenait un bloc de pages glissant en direction de la broyeuse […]. Il ne fallait pas pour autant penser que le livre était important. Cette erreur était ridicule. Elle pouvait être commise par quelques animateurs tenants de la vieille école ou par un critique malpoli mais, grosso modo, la plupart des gens du circuit savaient de quoi il était question : le livre était une estrade. »


Sur le web.

Voir le commentaire (1)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (1)
  • § Le culte pour le livre papier est burlesque.

    La lecture sur numérique/tablette est bien supérieure, il est inutile d’inventorier les avantages.

    Reste au livre la capacité de caler une bibliothèque bancale, et aux livres de former, en panneaux décoratifs, une assez bon isolant thermique.

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don
0
Sauvegarder cet article

J'ai découvert ce jeune homme fascinant et extraordinaire qu'est Mahmud Nasimi en le voyant dans l'émission La Grande Librairie de François Busnel, lui-même fasciné à juste titre (de même que les autres invités sur le plateau) par l'itinéraire et la personnalité hors normes de cet auteur. Aussitôt j'ai eu envie d'acheter son livre.

Un homme qui ne parlait pas un mot de français en 2017

Il faut bien imaginer (et on a peine à le croire en le lisant et en l'entendant) qu'après avoir été contraint de fuir son pays du jour au lendemain en 2... Poursuivre la lecture

0
Sauvegarder cet article

Par Gérard-Michel Thermeau.

Ce fichu Covid a tout bouleversé : même la quinzaine de la Pléiade en a été retardée. Cette année la collection rend hommage à Joseph Kessel dont romans et récits viennent d’être publiés en deux volumes sous la direction de Serge Linkès. Ce joli cadeau, offert pour l’achat de trois volumes de la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, offre comme à l’ordinaire une biographie richement illustrée de l’écrivain retenu. Gilles Heuré a ainsi signé cet album Joseph Kessel.

Peut-être un peu oublié, cet écri... Poursuivre la lecture

0
Sauvegarder cet article

Ce roman de la japonaise Ito Ogawa, tout en simplicité, délicatesse et élégance, dresse le portrait d’une jeune femme de 25 ans, Hatoko, de retour à Kamakura après quelques années passées à l’étranger. Elle revient s’installer dans la papeterie familiale, qui appartenait à sa grand-mère et dont elle va à présent reprendre le flambeau.

Un métier un peu oublié

Riche de tous les enseignements reçus de sa grand-mère – l’Aînée, comme elle la nomme – Hatoko s’apprête à mener à son tour l’activité d’écrivain public. Un métier un peu oublié, m... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles