« Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline », de Timothy Snyder

L’historien américain Timothy Snyder parvient à bouleverser notre vision des crimes nazis et soviétiques. Il offre une vue d’ensemble des tueries de masse perpétrées en Europe de l’Est au XXème siècle.

Par Nicolas Beyls.

terre de sang 2En Europe orientale, 14 millions de civils ont été délibérément tués par les régimes soviétiques et nazis entre 1933 et 1945. Ces victimes ont été assassinées dans les « terres de sang », autrefois convoitées par deux dictateurs sanguinaires et aujourd’hui au cœur de l’actualité avec les événements d’Ukraine.

Dans Terres de sang. L’Europe entre Hitler et Staline, l’historien américain Timothy Snyder parvient à bouleverser notre vision des crimes nazis et soviétiques. Il offre ainsi une vue d’ensemble des tueries de masse perpétrées en Europe de l’Est au XXème siècle. Ses recherches sont solidement appuyées par les travaux d’autres historiens et par des archives redécouvertes après la chute du « rideau de fer ». Les traces de ces crimes ont en effet été occultées par la mainmise de l’URSS sur ces territoires après 1945 : les Alliés occidentaux n’y ont alors pas pu mettre les pieds.

Les terres de sang selon Timothy Snyder

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Les terres de sang, selon T. Snyder

 

En décloisonnant mémoires et histoires nationales, l’auteur, professeur d’histoire de l’Europe centrale et orientale à Yale, remet en cause de nombreux préjugés. Ce n’est pas en Allemagne ou en Russie qu’Hitler et Staline ont le plus tué, mais à la périphérie de ces territoires, dans ces « terres de sang » qui rassemblent la Pologne, la Biélorussie, les Pays Baltes, l’Ukraine et la Russie occidentale. La grande majorité des victimes d’Hitler et de Staline ne sont pas mortes dans des camps de concentration, mais dans des chambres à gaz, des fosses d’exécution par balle ou des zones d’affamement. De nombreux survivants ont ainsi pu témoigner des horreurs du Goulag ou du camp de concentration d’Auschwitz, mais personne n’est revenu des usines de la mort de Birkenau, de Treblinka ou de Sobibor. Enfin, l’importance prise par la mémoire de la Shoah occulte d’autres crimes de masse, qui ont été perpétrés à l’aide de techniques bien plus primitives que le gaz. Par exemple, plus de la moitié des 14 millions de civils tués dans les terres de sang sont morts de faim.

L’ouvrage de Timothy Snyder permet de mieux comprendre les régimes criminels nazis et soviétiques. L’URSS de Staline a essentiellement assassiné ses propres citoyens avant le déclenchement de la guerre, alors que la folie meurtrière de l’Allemagne nazie, démultipliée par le conflit, a visé des populations étrangères jugées « inférieures » comme les Juifs ou les Slaves. Pour preuve, un peu plus de 10 000 morts sont à l’actif d’Hitler avant 1939, alors que Staline avait déjà assassiné plusieurs millions de citoyens soviétiques. De plus, dans les années 1930, ce ne sont pas les Juifs allemands mais les Polonais soviétiques qui sont la minorité nationale la plus persécutée en Europe.

La chronologie adoptée par l’auteur est donc essentielle. Entre 1933 et 1939, l’URSS tue 1/3 des 14 millions de civils morts dans les terres de sang. La famine orchestrée délibérément par Moscou au début des années 1930 fait 3,3 millions de victimes, essentiellement ukrainiennes. Lors de la Grande Terreur stalinienne de 1937-1938, 300 000 citoyens soviétiques sont exécutés par leur propre gouvernement dans les terres de sang. Entre 1939 et 1941, suite au partage de la Pologne entre Hitler et Staline, 200 000 Polonais éduqués sont assassinés de part et d’autre de la ligne Molotov-Ribbentrop par les Nazis et les Soviétiques. Enfin, entre 1941 et 1945, après l’opération Barbarossa, l’Allemagne nazie devient un des régimes les plus meurtriers de l’Histoire. 4,2 millions de citoyens soviétiques, dont 3 millions de prisonniers de guerre, sont affamés par les occupants allemands. 5,4 millions de Juifs polonais ou soviétiques sont gazés ou exécutés. 700 000 civils sont tués à titre de « représailles » par les Allemands dans les marécages biélorusses ou dans les ruines de Varsovie, mais suite à ce que l’auteur appelle la « complicité belligérante » des deux protagonistes, qui « s’incitèrent mutuellement à des crimes toujours plus grands ».

Mais l’attention portée aux victimes est l’élément le plus important de cet ouvrage. L’auteur ne nous raconte pas l’histoire de 14 millions de morts, mais de 14 millions de fois une victime. Les totalitarismes nazis et soviétiques voulaient ôter à leurs victimes toute humanité. Réduire celles-ci à une série de nombres qui s’additionnent reviendrait à entrer dans la démarche d’Hitler et de Staline. Derrière chaque chiffre se trouve un nom, une personne, un destin individuel. Ne l’oublions pas.


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