Les racistes ont déjà perdu

chiens credits emery way (licence creative commons)

Homo Sapiens est une espèce relativement jeune et génétiquement très homogène.

Par Guillaume Nicoulaud.

chiens credits emery way (licence creative commons)« Mike Wallace : So how do we get rid of racism ?
Morgan Freeman : Stop talking about it. »1

En théorie et même si la chose présentera sans doute quelques difficultés d’ordre technique, il est possible de croiser un Mastiff et un Chihuahua et d’obtenir à la clé des chiots hybrides qui seront non seulement viables mais capables de se reproduire entre eux. Évidemment, c’est un cas extrême ; en général, on prend soin d’hybrider des races de chiens dont les gabarits sont à peu près compatibles – c’est le cas, par exemple, du Husky d’Alaska et du Pointer anglais qui permettent d’obtenir des Eurohounds. Si ces petits bricolages sont possibles, c’est tout simplement que tous les chiens au même titre que les loups et les dingos appartiennent à la même espèce, ce sont tous des Canis lupus. En gros, le chien est un loup domestiqué par l’homme – oui, même les Yorkshires – et le dingo est un chien retourné à l’état sauvage.

C’est la définition la plus largement acceptée de la notion d’espèce, celle d’Ernst Mayr (1942) : on considère que deux individus appartiennent à la même espèce s’ils sont capables de se reproduire entre eux et si leur descendance est à son tour féconde. Typiquement, on considère que les chevaux et les ânes forment deux espèces différentes parce que les mulets ne sont que très rarement féconds. Or voilà, les enfants d’un papa papou et d’une maman inuit n’auront aucune difficulté à se reproduire avec ceux d’un père danois et d’une mère masaï. Il se trouve qu’Homo Sapiens est une espèce relativement jeune (environ 200 000 ans) et donc génétiquement très homogène.

Un contre-exemple intéressant, déjà évoqué ici, c’est la rencontre d’Homo Sapiens et de Neandertal. S’il est désormais à peu près certain qu’il y a bien eu un flux de gènes entre ces deux groupes, on est aussi à peu près sûrs que les enfants nés de ces unions préhistoriques ont été, au moins en très grande partie, infertiles2. Il a fallu un demi-million d’années d’évolutions séparées pour que l’existence d’une barrière reproductive justifie qu’on considère Neandertal comme une espèce distincte – quoique très proche – de la nôtre. Un demi-million d’années !

Donc, ce que les racistes comme les antiracistes appellent une race humaine, c’est une sous-espèce, comme chez Canis lupus. Il y a probablement une bonne centaine de milliers d’années, nos lointains ancêtres ont quitté le berceau originel de notre espèce – sans doute l’Afrique de l’est – pour coloniser progressivement le reste du monde : l’Asie, l’Europe, les deux continents américains et même l’Australie. Chemin faisant, ils se sont adaptés à ces différents milieux et ont développé les caractéristiques physiques que nous connaissons aujourd’hui sachant, rappelons-le, qu’une centaine de millénaires, à l’échelle de l’évolution biologique, c’est ridicule.

Schématiquement, on peut appeler cette première grande étape de notre histoire la « grande divergence ». En se séparant géographiquement pour coloniser jusqu’au moindre recoin de la planète, nos ancêtres se sont physiquement différenciés. Bien sûr, c’est une vision très grossière : depuis le départ, il est plus que probable que des groupes différents se soient croisés et aient brassé leurs gènes. Reste que, jusqu’à une période très récente, les familles de papa papou et de maman inuit ne s’étaient sans doute plus croisées depuis quelques dizaines de milliers d’années.

Sauf que voilà, avec la chute vertigineuse des temps et des coûts de transport, et avec les progrès non moins vertigineux de nos moyens de communication, nous vivons à l’âge de la grande convergence. Très concrètement et que ça vous plaise ou non, il est absolument inévitable que le processus de différenciation s’inverse ; à plus ou moins brève échéance et même si ça doit prendre plusieurs milliers d’années, l’humanité va se métisser.

Naturellement, pour les racistes de toutes origines, cette idée est insupportable. Ils peuvent rêver d’une gestion autoritaire de la reproduction de nos descendants pour ralentir le processus mais, de toute évidence et à supposer qu’une telle horreur soit un jour mis en place à l’échelle planétaire, elle a peu de chance de durer. Leur combat est perdu d’avance : le grand brassage aura lieu ; ce n’est plus qu’une question de temps.

Alors évidemment, j’imagine que cela signifie que les blonds aux yeux bleus – dont je suis – finiront par disparaître. Je ne peux pas dire que j’accueille cette perspective avec enthousiasme ni qu’elle suscite chez moi une inquiétude particulière : de toute manière, ça finira par arriver. Finalement, nous n’aurons été, le temps de quelques millénaires, qu’un accident génétique intéressant que nos lointains descendants considèreront sans doute avec la plus grande curiosité.

Je m’adresse donc ici à celles et ceux d’entre nous qui se réclament de la lutte antiraciste et qui, à des degrés divers, voudraient jouer les ingénieurs sociaux en sanctionnant les propos racistes, en promouvant la diversité ou que sais-je encore. Ça ne sert à rien. Les racistes ont déjà perdu et toutes leurs gesticulations n’y pourront absolument rien. Ils sont comme ces enfants qu’on voit le long des plages construire des châteaux de sable en espérant arrêter la marée : l’expérience, sinon un minimum d’intelligence, finira par leur apprendre que l’océan gagnera toujours.

Par ailleurs, il faudra bien un jour que vous compreniez que vos gesticulations, vos grands discours et vos lois produisent exactement l’effet inverse de celui que vous poursuivez. Ça ne marche pas ! Voilà bien 200 000 ans que nous nous passons d’ingénieurs sociaux, que nos sociétés évoluent d’elles-mêmes et à chaque fois que quelqu’un s’est piqué d’organiser une société par le haut, ça s’est terminé en catastrophe. Alors laissez faire, nom de Dieu ! Laissez faire ! Est-ce si difficile ? Ces choses-là prennent du temps, beaucoup de temps, parce que le temps est nécessaire et, accessoirement, je vous rappelle qu’il joue dans votre camp.

Morgan Freeman a raison, mille fois raison : arrêtons d’en parler !


Sur le web

  1.  Dans 60 Minutes, sur CBS, le 15 décembre 2005.
  2. Ewen Callaway, « Modern human genomes reveal our inner Neanderthal », Nature, 29 janvier 2014.