Relations internationales : adieu Westphalie !

leviathan credits Josh Petersen (licence creative commons)

L’ordre international issu du traité de Westphalie nous paraît évident alors qu’il est relativement récent. Et est-il encore adapté à nos sociétés contemporaines ?

Par Guy Sorman.

leviathan credits Josh Petersen (licence creative commons)

La condition de chacun d’entre nous est dictée par des normes politiques que nous avons intériorisées mais qui furent initialement fixées en 1648, par le Traité dit de Westphalie. Au terme de trente ans de « guerre civile » en Europe, les princes et les prélats épuisés s’étaient alors entendus pour diviser le continent en États souverains. Ce modèle étatique a fait des Européens des sujets, puis des citoyens au destin enraciné dans un territoire, à l’abri de frontières plus ou moins sûres : les guerres civiles et religieuses ont alors reculé à mesure que les souverains se sont appropriés le monopole de la force publique. « L’homme étant un loup pour l’homme », comme l’écrivit à cette époque, le philosophe anglais Thomas Hobbes, (mais la formule était plus ancienne), seule une police d’Etat pouvait imposer une relative sécurité mais au détriment de quelques libertés.

Ce contrat social « westphalien » s’est progressivement étendu à l’ensemble du monde, jusqu’à l’incorporer tout entier depuis 1945. Cette organisation politique nous paraît évidente alors qu’elle est relativement récente. Et est-elle encore adaptée à nos sociétés contemporaines ? Depuis trois siècles et plus, l’ordre westphalien n’a cessé d’être contesté par les souverains désireux d’agrandir leur territoire et par ceux qui en colonisèrent de nouveaux. Il n’empêche qu’à l’issue de chaque conflit, le retour à la paix s’est toujours traduit par un retour à l’ordre ancien. Quand, dans les années 1950-1960, après la décolonisation, de nouveaux États sont nés, ils se sont inscrits comme naturellement dans l’ordre westphalien, leurs frontières fussent-elles absurdes et leur composition hétérogène. Les armées, la diplomatie, les Traités, l’ONU n’ont d’autre mission que de défendre ou rétablir cet ordre séculaire : chacun chez soi, derrière des frontières reconnues et sous la tutelle d’un souverain, libéral ou despotique, mais en principe maître chez lui.

On constate aujourd’hui que cet ordre westphalien craque de toutes parts : les migrants se jouent des frontières, l’économie n’est plus nationale, des génocides perpétrés par des despotes au nom de leur souveraineté intérieure sont devenus inacceptables. L’ordre westphalien perdure tout de même parce que diplomates, stratèges et chefs d’État préfèrent généralement un Mal que l’on connaît à un Mal que l’on ne connaît pas encore : la politique internationale, par nature, est conservatrice. Plutôt que d’imaginer un ordre différent, on amende l’ordre existant : la libération du commerce, l’Union européenne, le droit d’asile, le Tribunal de La Haye qui juge les crimes contre l’humanité, le droit d’ingérence humanitaire reconnu par l’ONU sont autant d’accommodements entre l’ordre westphalien structurel et la mondialisation effective de l’économie et des mentalités.

Archaïsme de l’ordre westphalien

Cet ordre westphalien ravaudé est-il le meilleur avenir possible pour notre humanité ? A regret, il nous paraît que les loups en profitent aujourd’hui plus que les hommes. Les guerres internationales sont devenues rares – l’ordre westphalien est donc globalement respecté -, mais les crimes de masse se perpétuent à l’intérieur des frontières internationalement reconnues : les Nord-Coréens meurent de faim, la moitié des Chinois ont peu de droits, les Tibétains n’en ont aucun, les Congolais meurent en masse et en silence, les minorités religieuses ou ethniques sont asphyxiées de la Birmanie à l’Amazonie, les femmes sont asservies en Afghanistan ou en Arabie Saoudite, entre autres, mais sans jamais faillir à l’ordre westphalien. Seule une médiatisation massive – au Darfour, en Bosnie, au Rwanda – réveille parfois le droit à l’intervention humanitaire mais toujours trop tard et seulement contre des États faibles. Nul ne va s’aventurer à secourir les Ouighours contre le gouvernement chinois et la Crimée est déjà sacrifiée. L’ordre westphalien profite aux puissants plus qu’aux faibles, aux riches plus qu’aux pauvres : en Afrique, par exemple, le nombre excessif d’États souverains est le principal frein à la croissance économique du continent. L’ordre westphalien profite aussi aux terroristes plutôt qu’aux démocrates : les islamistes se jouent des frontières au Proche-Orient, tandis que les Occidentaux hésitent à interférer avec la « souveraineté » des États locaux qui financent ces terroristes.

Une tragédie récente qui aurait pu atteindre n’importe lequel d’entre nous, illustre cette contradiction béante entre l’ordre westphalien et la mondialisation ordinaire : on se souvient qu’un avion malaisien disparut au-dessus du Pacifique Sud au moment où il passait du ciel malaisien au ciel vietnamien et qu’un autre fut abattu parce qu’il entrait dans le ciel ukrainien. Quel voyageur aérien sait que l’ordre westphalien s’impose à l’espace et que celui-ci reste régi par le même principe de souveraineté que le bornage médiéval de nos champs ?

Il est évidemment plus aisé de dénoncer l’archaïsme de l’ordre westphalien que d’imaginer un substitut. Faute d’espace, cette semaine, j’esquisserai deux pistes : renforcer les droits des individus contre leur propre État (ce que permettent la Cour de justice européenne et les Tribunaux internationaux de La Haye et de Arusha) et passer du droit d’ingérence à un devoir d’ingérence humanitaire, que celle-ci soit strictement humanitaire, militaire ou économique. En admettant que l’homme est un loup pour l’homme, il faut dire haut et fort que les loups les plus féroces sont parfois les chefs d’État.

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