Relations internationales : adieu Westphalie !

L’ordre international issu du traité de Westphalie nous paraît évident alors qu’il est relativement récent. Et est-il encore adapté à nos sociétés contemporaines ?

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Relations internationales : adieu Westphalie !

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 4 septembre 2014
- A +

Par Guy Sorman.

leviathan credits Josh Petersen (licence creative commons)

La condition de chacun d’entre nous est dictée par des normes politiques que nous avons intériorisées mais qui furent initialement fixées en 1648, par le Traité dit de Westphalie. Au terme de trente ans de « guerre civile » en Europe, les princes et les prélats épuisés s’étaient alors entendus pour diviser le continent en États souverains. Ce modèle étatique a fait des Européens des sujets, puis des citoyens au destin enraciné dans un territoire, à l’abri de frontières plus ou moins sûres : les guerres civiles et religieuses ont alors reculé à mesure que les souverains se sont appropriés le monopole de la force publique. « L’homme étant un loup pour l’homme », comme l’écrivit à cette époque, le philosophe anglais Thomas Hobbes, (mais la formule était plus ancienne), seule une police d’Etat pouvait imposer une relative sécurité mais au détriment de quelques libertés.

Ce contrat social « westphalien » s’est progressivement étendu à l’ensemble du monde, jusqu’à l’incorporer tout entier depuis 1945. Cette organisation politique nous paraît évidente alors qu’elle est relativement récente. Et est-elle encore adaptée à nos sociétés contemporaines ? Depuis trois siècles et plus, l’ordre westphalien n’a cessé d’être contesté par les souverains désireux d’agrandir leur territoire et par ceux qui en colonisèrent de nouveaux. Il n’empêche qu’à l’issue de chaque conflit, le retour à la paix s’est toujours traduit par un retour à l’ordre ancien. Quand, dans les années 1950-1960, après la décolonisation, de nouveaux États sont nés, ils se sont inscrits comme naturellement dans l’ordre westphalien, leurs frontières fussent-elles absurdes et leur composition hétérogène. Les armées, la diplomatie, les Traités, l’ONU n’ont d’autre mission que de défendre ou rétablir cet ordre séculaire : chacun chez soi, derrière des frontières reconnues et sous la tutelle d’un souverain, libéral ou despotique, mais en principe maître chez lui.

On constate aujourd’hui que cet ordre westphalien craque de toutes parts : les migrants se jouent des frontières, l’économie n’est plus nationale, des génocides perpétrés par des despotes au nom de leur souveraineté intérieure sont devenus inacceptables. L’ordre westphalien perdure tout de même parce que diplomates, stratèges et chefs d’État préfèrent généralement un Mal que l’on connaît à un Mal que l’on ne connaît pas encore : la politique internationale, par nature, est conservatrice. Plutôt que d’imaginer un ordre différent, on amende l’ordre existant : la libération du commerce, l’Union européenne, le droit d’asile, le Tribunal de La Haye qui juge les crimes contre l’humanité, le droit d’ingérence humanitaire reconnu par l’ONU sont autant d’accommodements entre l’ordre westphalien structurel et la mondialisation effective de l’économie et des mentalités.

Archaïsme de l’ordre westphalien

Cet ordre westphalien ravaudé est-il le meilleur avenir possible pour notre humanité ? A regret, il nous paraît que les loups en profitent aujourd’hui plus que les hommes. Les guerres internationales sont devenues rares – l’ordre westphalien est donc globalement respecté -, mais les crimes de masse se perpétuent à l’intérieur des frontières internationalement reconnues : les Nord-Coréens meurent de faim, la moitié des Chinois ont peu de droits, les Tibétains n’en ont aucun, les Congolais meurent en masse et en silence, les minorités religieuses ou ethniques sont asphyxiées de la Birmanie à l’Amazonie, les femmes sont asservies en Afghanistan ou en Arabie Saoudite, entre autres, mais sans jamais faillir à l’ordre westphalien. Seule une médiatisation massive – au Darfour, en Bosnie, au Rwanda – réveille parfois le droit à l’intervention humanitaire mais toujours trop tard et seulement contre des États faibles. Nul ne va s’aventurer à secourir les Ouighours contre le gouvernement chinois et la Crimée est déjà sacrifiée. L’ordre westphalien profite aux puissants plus qu’aux faibles, aux riches plus qu’aux pauvres : en Afrique, par exemple, le nombre excessif d’États souverains est le principal frein à la croissance économique du continent. L’ordre westphalien profite aussi aux terroristes plutôt qu’aux démocrates : les islamistes se jouent des frontières au Proche-Orient, tandis que les Occidentaux hésitent à interférer avec la « souveraineté » des États locaux qui financent ces terroristes.

Une tragédie récente qui aurait pu atteindre n’importe lequel d’entre nous, illustre cette contradiction béante entre l’ordre westphalien et la mondialisation ordinaire : on se souvient qu’un avion malaisien disparut au-dessus du Pacifique Sud au moment où il passait du ciel malaisien au ciel vietnamien et qu’un autre fut abattu parce qu’il entrait dans le ciel ukrainien. Quel voyageur aérien sait que l’ordre westphalien s’impose à l’espace et que celui-ci reste régi par le même principe de souveraineté que le bornage médiéval de nos champs ?

Il est évidemment plus aisé de dénoncer l’archaïsme de l’ordre westphalien que d’imaginer un substitut. Faute d’espace, cette semaine, j’esquisserai deux pistes : renforcer les droits des individus contre leur propre État (ce que permettent la Cour de justice européenne et les Tribunaux internationaux de La Haye et de Arusha) et passer du droit d’ingérence à un devoir d’ingérence humanitaire, que celle-ci soit strictement humanitaire, militaire ou économique. En admettant que l’homme est un loup pour l’homme, il faut dire haut et fort que les loups les plus féroces sont parfois les chefs d’État.

Sur le web

À Lire aussi : Mearsheimer, Poutine et les autres, « La Tragédie de la Politique des Grandes Puissances ».

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  • Bravo, j’applaudie à 2 mains.
    Mais comment éviter l’anarchie qui risque fort de profiter aux plus agressifs dès lors que l’ordre ancien est remis en cause?
    J’aimerai qu’une des réponses soit la construction d’autres communautés , comme a réussi à le faire, jusqu’ici, la communauté européenne. En effet, malgré tous ses défauts, ses insuffisances, l’Europe a crée un nouvel espace dans le quel les citoyens trouvent un nouveau recours face à leur état nation d’origine, les régionalismes et autres formes de diversité linguistique (je pense aux basques, aux catalans…transfrontaliers) peuvent retrouver leur communauté sans passer par une guerre d’indépendance qui ne mène à rien…Mais ma vision optimiste va-t-elle survivre au retour de tous les nationalismes et autres forces du passé ?

    • Marc, vous parlez d’anarchie mais pensez à l’anomie. L’anarchie est l’absence de chef, d’autorité supérieure. Elle embrasse pleinement le principe d’égalité de droits entre les hommes, au sein d’un état régi par le même droit pour tous. L’anomie est l’absence même de droit, donc la loi du plus fort pour reprendre l’expression populaire.

  • Du grand n’importe quoi !
    Les centaines de milliers d’Irakiens morts à cause des deux guerres en Irak sont victimes du non-respect de cet ordre. Les dizaines de milliers de Lybiens et de Syriens aussi.
    Un peu de bonne foi monsieur Sorman, reconnaissez que le problème majeur dans les relations internationales actuelle ce sont les USA qui s’immiscent partout pour le pétrole sans aucun respect pour des états souverains. Vous voulez leur fournir la justification pour continuer leur oeuvre de destruction et de pillage ???

    • Pas d’accord avec vous, c’est justement la perpétuation de l’ordre ancien qui permet aux USA de se comporter comme l’Angleterre du XIXéme…Ce en quoi ils sont complètement à côté de la plaque…Justement l’état du monde d’aujourd’hui est que personne ne plus se permettre de se comporter ainsi. Cette remise en question crée une formidable source d’instabilité, que nous voyons se développer ….(Ukraine….demain conflit Chine-Vietnam?)….A chaque fois qu’un état utilise les vieilles ficelles pour servir ses ambitions…il crée un nouveau foyer d’instabilité qu’il est ensuite incapable de maîtriser.

  • Le meilleur substitut à l’ordre westphalien est la construction d’une culture constitutionnelle globale afin de transposer le paradigme libéral au-delà des Etats-nations. Cela suppose une démocratisation des institutions internationales, à commencer par l’ONU. Il existe à cet égard une campagne qui vise à établir une assemblée parlementaire consultative (dans un premier temps) aux nations-unis sur le modèle de l’histoire du Parlement européen : https://www.facebook.com/unpacampaign?fref=ts

    • une culture constitutionnelle globale n’est rien d’autre qu’un état global, qui sera la mort du paradigme libéral.

      • Aussi longtemps que la liberté sera universelle, le constitutionnalisme ne sera pas consubstantiel à l’État. On peut très bien avoir des institutions qui, si elles ne détiennent pas le monopole de la violence légitime, satisfassent aux critères de légitimation démocratique et constitutionnelle.

        • Pour avoir la liberté, il faut au moins connaitre la nature du pouvoir et de ses manifestations, la raison d’État, et cela, afin que ce pouvoir ne finisse pas par nous revenir dans les dents suite à une utilisation hasardeuse…

          Construire une grosse puissance mondiale et monopolaire, éloignée de la population qui ne sont plus que des chiffres, une élite qui ne tâte plus le réel, a tous les moyens d’imposer par leur haut l’utopie du moment… La liberté n’y survivra pas.

          Heureusement, cela n’arrivera pas. Même si cela arrivant à un moment donnée, il ne durera pas, étant donné que le monde est volatil.

  • **** Faute d’espace, cette semaine, j’esquisserai deux pistes : renforcer les droits des individus contre leur propre État (ce que permettent la Cour de justice européenne et les Tribunaux internationaux de La Haye et de Arusha) et passer du droit d’ingérence à un devoir d’ingérence humanitaire, que celle-ci soit strictement humanitaire, militaire ou économique. **** (Guy Sorman)

    THEORIQUEMENT un mieux, dès qu’ils s’agit de rectifier les agissements de dictatures (sanguinaires) telles que nous les connaissons. Tentative de correction de certains effets négatifs décelables au travers de la formule de toujours « L’homme étant un loup pour l’homme » …

    Toutefois votre raisonnement tombe à faux dès qu’il s’associe à des vertus sous-entendues « nobles » de la part d’une foultitude d’institutions supra-étatiques ! Exemple entre des dizaines : l’ONU et sa myriade de « filiales », organes largement incontrôlables et incontrôlés (car vaste machinerie bureaucratique, avec dissimulations de malversations, gabegies, etc.) … Or que , dans les temps récents, on peut observer une mise sous tutelle d’organes décisionnels et/ou opérationnels par une quarantaine d’Etats dont certains sont douteux … mais jouant de leur « masses », ceci en tâchant d’en rejeter les USA !

    Le raisonnement peut s’étendre au Conseil de l’Europe (quoi ?, à 47 Etats-Membres), avec un parlement peuplé de missi dominici de nos particraties d’Etats-Nations (ici potentiellement mis en cause par votre propos) et de son « tribunal » multi juges d’où sortent des raisonnements et des sanctions morales au-delà de l’entendement ??? Ces derniers ayant pour effets pervers/indirects de neutraliser les convictions et un sens de la gouvernance chez ceux que NOUS élisons dans un but espéré ???

    Mr Sorman, j’apprécie certains de vos raisonnements. Ici, en reniant ou à tout le moins questionnant l’obsolescence d’effets du Traité 1648, nous ouvrons toute large une porte à des diktats identitaires au travers desquels « bénis par leur statut supra » des masses (lesquelles?) pourront exercer une forme de mainmise loin des « citoyens ».
    Merci de nous définir les avantages octroyés à ces masses auprès desquelles le terme « démocratie » ne signifie RIEN …

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