Pourquoi le retard économique persiste

riche v pauvre credits le rétroviseur (licence creative commons)

Les élites préfèrent régner sur des pauvres plutôt que de ne pas régner du tout.

Par Ronald Bailey, depuis les États-Unis.
Un article de Reason.

riche v pauvre credits le rétroviseur (licence creative commons)

Pourquoi certaines sociétés gardent-elles des institutions qui leur causent un retard économique ? C’est la question vitale qu’ont posé les économistes Daron Acemoglu, du MIT, et James Robinson, de Harvard, dans leur article séminal « Economic Bacwardness in Political Perspective » paru en 2006 dans la American Political Science Review. Leur analyse conclut que bien trop de dirigeants ont fait le calcul qu’il vaut mieux garder leur peuple dans la pauvreté que de risquer de perdre le pouvoir politique.

Acemoglu et Robinson supposent que, toutes choses égales par ailleurs, les groupes politiques au pouvoir verraient d’un bon œil de meilleures institutions et technologies. Acemoglu et Robinson définissent sans détour et correctement ce qu’ils entendent par meilleures institutions comme l’existence de marchés libres pour le travail, le capital et les ressources, ainsi que des droits de propriété forts et le règne du droit. Cet ensemble d’institutions peut être plus ou moins résumé en : libéralisation économique. Elles sont meilleures parce qu’elles amènent la prospérité, l’allongement de la longévité et davantage de paix civile. L’énigme consiste à comprendre pourquoi tant de régimes ne parviennent pas à adopter ces institutions.

Effet du remplacement politique

La réponse au casse-tête est ce que les deux économistes appellent « l’effet du remplacement politique ». Comme ils l’expliquent, « les élites politiques bloquent les changements institutionnels et économiques quand ils craignent que ces changements déstabilisent le système existant et rendent plus probable la perte de leur pouvoir politique et de leurs rentes à venir ». La rente, dans ce cas, est la richesse que les élites politiques détournent des parties productives de la société à leur propre bénéfice, par le biais de l’impôt, de la corruption, des licences d’exclusivité, des restrictions à l’importation, du monopole de la propriété, etc.

Dans leur analyse, Acemoglu et Robinson concluent que les élites bien ancrées permettent et encouragent la libéralisation économique parce qu’elles bénéficient de la plus grande prospérité sans être renversées. De l’autre côté, les pays où il y a une forte concurrence entre les élites politiques tendent aussi à encourager la libéralisation économique parce que toutes les factions reconnaissent que les citoyens sortiront ceux qui n’adoptent pas les innovations favorables à la prospérité. Toutefois, l’innovation est réprimée dans les régimes dont les élites sont relativement ancrées mais craignent d’être remplacées. Dans ces cas-là, les élites considèrent que la libéralisation économique pourrait donner du pouvoir à leurs rivaux et aboutir à les priver de la richesse pillée que leur offre leur position politique actuelle.

Acemoglu et Robinson suggèrent aussi que les menaces d’invasion par des pays rivaux plus avancés technologiquement ou la montée en puissance de citoyens plus instruits peuvent promouvoir la libéralisation. Une meilleure industrie produit de meilleures armes et un peuple plus instruit peut se servir de nouvelles technologies et tirer meilleur parti d’opportunités entrepreneuriales. Inversement, les élites en place sont plus enclines à bloquer la libéralisation économique quand le système actuel leur octroie une forte part de butin, et que l’illettrisme de leurs sujets empêcherait une modernisation technologique.

Dans la suite de leur étude, Acemoglu et Robinson appliquent leur hypothèse aux tendances historiques à l’industrialisation et à la libéralisation économique qui ont pris place au 19ème siècle en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux États-Unis, en Autriche-Hongrie, en Russie et au Japon. Ils avancent que les élites britanniques et allemandes ont été en faveur de la libéralisation parce qu’elles étaient suffisamment bien installées et assez peu dépendantes du pillage politique. Les élites des États-Unis, elles, devaient faire face à un environnement politique très concurrentiel et se sont tournées vers la libéralisation économique comme moyen de rivaliser pour leurs votes. À l’inverse, les potentats de Russie et d’Autriche-Hongrie ont bloqué le développement économique parce que leurs régimes politiques étaient relativement précaires et très dépendants d’arrangements semi-féodaux pour extraire le revenu de leurs populations paysannes. Les élites japonaises ont choisi l’industrialisation par peur des ambitions coloniales en Asie des pays occidentaux. Après avoir présenté cette histoire quelque peu rapide du développement économique, Acemoglu et Robinson finissent leur article en appelant davantage de recherche empirique pour tester la validité de leur modèle.

Les effets de l’effet du remplacement politique

Clergé Noblesse Tiers état (Image libre de droits)C’est ce que vient de faire un article fascinant intitulé « testing the Political Replacement Effect : A Panel Data Analysis » paru dans le Oxford Bulletin of Economics ans Statistics. L’étude utilise des données sur les tendances relatives à la liberté économique et l’organisation politique de 102 pays sur la période 1980-2005 pour vérifier l’hypothèse de « l’effet du remplacement politique ». « Nos résultats confirment fortement la théorie » affirment les trois économistes, Leone Leonida, Dario Maimone Ansaldo Patti et Pietro Navatra, de l’université italienne de Messine.

Pour leur analyse, les trois chercheurs utilisent l’indice de liberté économique du Fraser Institute comme indicateur indirect des tendances à la libéralisation économique. L’indice classe 141 pays selon leur niveau de liberté économique, d’après 42 mesures regroupées en cinq catégories : taille de l’État, structures légales, politique monétaire, ouverture au commerce international, et fardeau réglementaire. L’indice de liberté économique du Fraser Institute utilise une échelle en dix points pour mesurer la liberté économique, un score plus élevé indiquant une plus grande liberté économique. Pour ce qui est du niveau de compétition politique auquel doivent faire face les élites politiques en place, les chercheurs utilisent les données du Polity IV Project qui classent les pays sur une échelle en vingt points, +10 indiquant une démocratie complète, et -10 indiquant une autocratie totale.

La théorie affirme que la probabilité d’une libéralisation dépend du degré de compétition politique auquel les élites en place doivent faire face. Les élites bien en place et celles qui font face à une forte concurrence favoriseront la libéralisation. Les élites politiques sortantes auront davantage de tentation de bloquer les réformes pro-marché quand la concurrence politique n’est ni très forte, ni très basse, parce qu’ils calculent que de telles réformes pourraient significativement réduire leurs chances de rester au pouvoir.

Les chercheurs italiens utilisent aussi des données sur le degré de corruption, le niveau moyen d’éducation et le risque de violence international pour chaque pays afin de voir comment elles affectent les choix de libéralisation des élites sortantes. Moulinant toutes ces données dans leur modèle, les chercheurs trouvent que les régimes bien en place et ceux qui sont sujets à une grande concurrence politique tendent à se libéraliser. Les élites en place calculent qu’ils peuvent affronter les turbulences politiques générées par les réformes alors que les élites des régimes concurrentiels croient que l’accroissement de prospérité généré par les réformes les aidera à rester au pouvoir en leur gagnant les faveurs des électeurs. Les données montrent que les élites en place mal assurées bloqueront les libéralisations parce qu’elles craignent que les réformes pro-marché réduiront la quantité de butin qu’elles extraient du système actuel et, pire, qu’elles donneront du pouvoir à des groupes concurrents.

Sans trop de surprise, les régimes caractérisés par de forts niveaux de corruption étaient aussi bien moins enclins à adopter des réformes libérales. Après tout, pourquoi échanger la certitude de pouvoir extorquer politiquement des richesses contre les aléas d’un marché concurrentiel ? À l’opposé, les régimes qui sont face à un plus grand risque de violence internationale ont une plus grande tendance à se libéraliser. Il est intéressant de noter que les chercheurs italiens ont trouvé que des niveaux élevés de capital humain, comme une population éduquée, n’avait pas de corrélation forte avec une tendance à adopter des réformes libérales.

Puisque les chercheurs italiens enquêtaient sur des tendances d’ensemble, ils n’ont pas donné d’indices sur la manière dont les élites au pouvoir dans les différents pays mènent leurs réflexions sur la libéralisation. Jetons-y un coup d’œil.

Prenons d’abord la Chine. Son score de liberté économique s’est élevé de 3,74 en 1980 (première année où il a été évalué) à 6,16 en 2010. Dans le même temps, son score Polity IV reste bloqué à -7 depuis des décennies. La Chine est clairement dans le cas où une élite bien arrimée a calculé qu’elle pouvait rester au pouvoir en adoptant des réformes pro-marché. Singapour est encore un autre exemple : son score de liberté économique est passé de 7,61 en 1970 à 8,56 en 2010, son score Polity IV étant resté à -2 (signe d’une autocratie avec quelques éléments démocratiques) depuis 1970.

Nombreux sont les pays libérés de leurs anciennes élites communistes soutenues par d’ex-URSS et qui ont vu grimper à la fois leur score de libertés politiques et économiques. La République tchèque est à présent un modèle de régime où les élites politiques sont sujettes à une forte concurrence, et qui a promu des réformes libérales. Le score de liberté politique y est passé de -7 avant 1990 à +7 aujourd’hui, tandis que son score de liberté économique a augmenté de 5,08 en 1995 à 7,08 en 2010.

L’Algérie fournit un bon exemple de régime branlant qui a empêché la libéralisation économique. Son score Polity IV, de +2, suggère que les élites au pouvoir y affrontent une certaine compétition politique, et son score de liberté économique a à peine bougé, passant de 3,82 en 1980 à 4,88 en 2010. En même temps, le cas du Venezuela devrait inquiéter les chercheurs (et nous aussi). En 1970, son score Polity IV était de +9, soit très démocratique, et a depuis chuté à +1, devenant plus autocratique. La liberté économique de la République bolivarienne a chuté de 7,31 en 1970 à 3,88 aujourd’hui. Est-ce un cas où des électeurs réactionnaires auraient choisi d’annuler les libertés à la fois économiques et politiques ?

Pour faire bonne mesure, le score Polity IV des États-Unis est resté inchangé à +10, tandis que son indice de liberté économique était de 7,60 en 1970, a augmenté à 8,65 en 2000, pour redescendre à 7,70 en 2010.

Les preuves soutiennent l’affirmation que l’effet de remplacement politique empêche de nombreux pays de devenir prospères. Les élites politiques en place n’entreprendront une libéralisation économique que si elles croient qu’elles en bénéficieront. Toutefois, jusqu’au 19ème siècle, les élites de toutes les sociétés ont utilisé le pouvoir politique pour piller leurs citoyens et étouffer les libertés politiques et économiques. Une analyse reste encore à faire de la manière dont certaines sociétés se sont mises sur la voie d’une plus grande liberté politique et économique, résultant en une plus grande prospérité, des vies plus longues et moins de violences. Une dernière observation : les données utilisées ne portent pas sur une période suffisamment longue pour le montrer, mais je pense qu’on peut raisonnablement parier que les élites actuelles de la Chine et d’autres pays autocratiques finiront par conclure que la libéralisation économique doit au final mener à une libéralisation politique.


Traduction de « Why Economic Backwardness Persists » par Benjamin Guyot pour Contrepoints.