Gouvernement Valls : sergent recruteur pour l’école privée ?

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En jouant à l’apprenti sorcier avec les rythmes scolaires, l’État a franchi une ligne rouge, car, s’il y a bien une chose à laquelle 100% des Français sont attachés, c’est le rôle de garderie de l’école.

Par Anne Coffinier.

imgscan contrepoints 2013-2216 école rythme scolaireLe gouvernement voudrait-il vider les écoles publiques au profit des écoles privées qu’il ne s’y prendrait pas autrement. Il est troublant de constater à quel point les décisions accumulées ces derniers temps pénalisent l’enseignement public et renforcent par voie de conséquence l’attractivité du privé. Arrêtons-nous ici sur l’exemple de la réforme des rythmes scolaires.

Le gouvernement choisit de répartir les cours dans les écoles publiques non plus sur 4 jours mais sur 4,5 jours. Pour ce faire, au lieu de laisser les établissements libres d’appliquer ou pas cette réforme au regard du bien commun local, il l’impose par la force à toutes les écoles publiques. Les protestations massives des directeurs, des professeurs et des parents ne sont pas prises en considération par le Ministère. Le projet n’est pas modifié d’un iota. Au contraire, la toute nouvelle ministre de l’Éducation nationale prévient que les rythmes seront mis en place de force par les préfets si les maires n’obtempèrent pas. Sûrement un discret hommage à Margaret Thatcher mobilisant l’armée en 1984-1985 pour remplacer les mineurs en grève !

Dans le même temps, cette même réforme reste strictement facultative pour l’enseignement privé sous contrat, lequel bénéficiera néanmoins du même fonds d’amorçage que dans le public. Il faut dire qu’un passage en force aurait été clairement inconstitutionnel, la liberté de fixer les horaires faisant a priori partie de cette liberté d’enseignement que le Conseil constitutionnel a consacrée en 1977 comme un principe fondamental des lois de la République. En pratique, les écoles privées – dans leur écrasante majorité- se sont bien gardées de mettre en place la réforme.

Tandis que les parents du public sont condamnés à subir les conséquences de cette réforme, ceux du privé en sont donc préservés. Cette réforme, par les surcoûts en frais de garde et la complexité d’organisation domestique qu’elle engendre, pénalise à l’évidence les familles défavorisées, les familles monoparentales, ainsi que toutes celles ayant un travail dont les horaires ne sont pas flexibles. La plupart des familles qui le peuvent récupèrent leurs enfants sans les laisser dans les ateliers périscolaires pour les conduire à de « vraies » activités éducatives (conservatoire, clubs de sport…). Les familles les moins aisées voient leurs enfants piégés dans des activités de second ordre organisées de manière souvent approximative (faible qualification et fort taux d’absentéisme des animateurs périscolaires, plage horaire, locaux et matériel insuffisants pour organiser des activités conséquentes…). Plus grave encore, cette réforme ampute inconsidérément pour tous les enfants de l’école publique les heures dévolues à l’instruction au profit d’activités occupationnelles : origami, atelier tricot, ping-pong… Le niveau d’instruction de nos enfants est-il si olympique que nous puissions nous permettre de réduire les heures consacrées aux apprentissages académiques au profit de la détente ? Ce n’est pas en tout cas l’idée que donne notre classement calamiteux au test PISA de l’OCDE.

Cette réforme conduit à chasser les professeurs de leur classe pour y héberger des activités de loisir. Comment ne pas voir que cela nuit à leur travail, désorganise le rangement des classes, désacralise cette espace qui de « sanctuaire de la connaissance » devient une vulgaire salle polyvalente ? C’est par l’instruction que l’institution scolaire peut lutter contre les inégalités sociales et donner à chacun ce savoir qui permet de s’élever dans la société. C’est par le renforcement des matières fondamentales que l’État travaillera effectivement à l’égalité des chances qu’il assure placer au premier rang de ses préoccupations, non en prétendant absorber dans l’espace scolaire le tout de la vie : temps libre, loisir, formation morale et politique… et en réduisant comme peau de chagrin les temps dévolus à l’instruction.

En jouant à l’apprenti sorcier avec les rythmes scolaires, l’État a franchi une ligne rouge, car, s’il y a bien une chose à laquelle 100% des Français sont attachés, c’est le rôle de garderie de l’école. Nombre d’entre eux suivent hélas d’assez loin ce qui est enseigné à leurs enfants par l’école ; mais en revanche, ils sont tous attentifs à ce que l’école assure un service régulier de prise en charge de leurs enfants selon des créneaux horaires stables et certains, pour leur permettre d’aller gagner notre vie.

En trafiquant les horaires de sortie de classe qui varient de manière aléatoire, en tolérant un taux d’absentéisme des professeurs important, en écornant la gratuité de l’école par les surcoûts de babysitting occasionnés par la réforme, l’État indispose profondément les parents, y compris ceux qui sont traditionnellement les moins attentifs aux questions éducatives.

Ce faisant, il incite puissamment les parents à déserter le public au profit de l’école privée, puisque cette dernière n’applique pas la réforme des rythmes scolaires et présente un taux d’absentéisme de ses professeurs beaucoup plus bas que celui du public.

Et si l’Enseignement privé déclare ne pas avoir enregistré de recrudescence dans le nombre des enfants scolarisés dans ces écoles, c’est tout simplement parce que l’État ne lui laisse pas ouvrir de nouvelles classes sous contrat pour accueillir les transfuges du public. Le boom des créations de nouvelles écoles indépendantes ne doit pas surprendre dans ce contexte. Pas d’absentéisme, pas d’horaires de sortie d’écoles fluctuants, un accent mis sur l’apprentissage des savoirs fondamentaux, et un suivi individualisé de chaque enfant… Voilà autant d’atouts auxquels de plus en plus de parents sont tout à fait sensibles.