« Au nom de l’humanité », n’intervenons pas (forcément plus) en Irak

Les partisans de l’intervention en Irak « au nom de l’humanité » ne semblent pas mesurer toutes les conséquences de la guerre.

Par Florent de Saint Victor [*]

Irak credits us army (licence creative commons)

En écho au titre d’une tribune (liée à une pétition, cf. ici) publiée sur Marianne et La Croix où les signataires appellent à « une intervention urgente de troupes terrestres, sous mandat de l’ONU », les quelques points qui suivent ont vocation à modestement apporter, si ce n’est pas fondamentalement la contradiction, du moins des éléments de réflexion, non définitifs, à un débat sur la justesse d’une intervention qui n’est ni anodin ni clos. Il y dépasse ainsi, et c’est tout à leur honneur, la simple indignation ou l’affichage – nécessaire mais peu engageant – du « noun » (ن) que certains prennent pour un absolu alors qu’il ne devrait être qu’un début (Si chacun donnait, mobilisait, faisait connaître…).

De prime abord et dans un effort louable, les auteurs réussissent, en partie, à dépasser un ton clivant qu’il serait possible de résumer par « les catholiques parlent aux catholiques au sujet des catholiques », écueil qu’ils auraient pu connaître de par leur origine, alors que la situation dépasse ce prisme. Ensuite, il est possible de regretter une approche se limitant à définir avec détails la justesse de la cause (difficilement critiquable vu la situation, quelle que soit l’identité multiple des populations visées : Kurdes, Yézides, Chrétiens, etc.). Dans la définition d’une stratégie (c’est finalement cela qui est proposé), et sans aborder des points du « domaine réservé » des techniciens de la chose militaire, les auteurs (à la fois « peuple » et « chef d’État » de la trinité de Clausewitz, de par leurs fonctions) auraient pu définir (ou du moins proposer) les fins, raisonnables il en va s’en dire. Ce « plus grand bien » qui doit émerger par l’usage de la force, « sans entraîner des désordres plus graves que le mal à éliminer  » tout en ayant réunies « des conditions sérieuses de succès » (qui sont en l’espèce à discuter).

Les dynamismes propres à l’usage de la force

À ce titre, les auteurs semblent sous-estimer (ou considérer comme négligeables) les dynamismes propres à l’usage de la force, ces recompositions sociales entraînées, qui sont à même de modifier en profondeur le tissu social. Par exemple, les organisations visées tirent une partie de leur légitimité, auprès de leurs sympathisants, du fait d’être les cibles d’une répression, surtout si elle est « extérieure ». Ou encore, la montée aux extrêmes que pourrait provoquer l’usage de la force est à même d’entraîner un plus grand mal sur les populations censées être protégées, si encore les abominations peuvent atteindre un niveau supplémentaire… De même, il est légitime de se poser la question (très tranchée par les auteurs dans leur diagnostic) de la vocation intrinsèque, locale/sous-régionale ou transnationale, du califat proclamé. L’emploi de la force peut tout à fait conduire à la prophétie auto-réalisatrice de menaces à la sécurité nationale sur notre territoire (en réponse à un emploi de la force), qui n’auraient pas été la première préoccupation d’un mouvement plus prompt à réussir sa territorialisation sur place et à gérer de turbulents voisins (du fait d’un antagonisme chiite/sunnite, de nationalismes divers, etc.).

De plus, un point mériterait d’être mieux mis en avant. Les auteurs ne cachent pas qu’il n’y a pas un choix entre « une guerre juste » et « une guerre injuste » (pour reprendre une rhétorique chère à Saint Augustin et à la tradition catholique qui en découle sur le droit à la guerre), mais bien la recherche d’une option la moins mauvaise possible, celle du moindre mal. Dans ce choix de miser sur la dialectique des volontés, les risques, dans la durée, ne peuvent être intrinsèquement écartés : tués, blessés, risques, destructions, etc. pour nos forces armées, en premier lieu, mais aussi pour les populations civiles.

Le propos peut également pêcher par un excès d’enthousiasme vis à vis d’un outil qui a ses dernières années, notamment en Irak d’ailleurs (et après 10 ans d’efforts, des milliards de $, des milliers de morts…), montré ses limites. Quand bien même l’exemple spécifique malien, où pourtant rien n’est réglé (terrorisme plus ou moins résiduel, « question touareg en suspens », installation dans le temps via Barkhane, etc.), pourrait nous griser. L’excès d’enthousiasme peut aussi se voir dans ces appels à la mobilisation des partenaires, notamment européens dont les intérêts vitaux (surtout avec l’actualité à l’Est de l’Europe) dépendent encore moins que nous de ces questions, la relation spécifique avec les minorités religieuses au Proche-Orient étant moins développée chez nos voisins.

Un appel à une réponse mesurée

intervention irak René Le HonzecAinsi, il est nécessaire de rappeler que les alternatives du débat ne sont pas, dans les modalités, entre « ne rien faire » et « faire ce que préconise les auteurs ». À ce titre, il est possible de s’interroger sur la réponse la plus adéquate à apporter au dilemme stratégique contemporain de l’emploi ou du non-emploi de la force, d’un outil utilisé aujourd’hui moins par choix que par défaut, et parfois par facilité car permettant de masquer les efforts demandés par la poursuite d’autres voies (avant « ce dernier recours »), plus efficaces mais souvent plus complexes. D’autres choix sont possibles entre une option maximaliste (comme préconisée avec l’envoi, en nombre, de troupes au sol, au contact, sans doute dans la durée, mais sans savoir jusqu’à où ? le Nord de l’Irak ? Damas ? la frontière turque ?), une option plus minimaliste (via des largages humanitaires et des frappes à distance, décriés dans la tribune), et toute la palette des autres options, peu abordées : formation (à différents degrés) de troupes locales, encadrement et coordination d’efforts de « proxy forces », établissement de cordons sanitaires (comme pour les Kurdes en 1991), endiguement de l’EI (des coups d’arrêt sur des lignes à définir afin de mettre notamment à mal leur rhétorique victorieuse dont ils tirent une partie de leur puissance) plutôt que destruction (si tant est que cela soit possible dans des structures agiles de type hybride, hiérarchisées seulement en partie), appui à des forces d’états frontaliers, livraisons d’armes et matériels (avec la problématique extrêmement complexe de la traçabilité, du suivi…), etc.

Ainsi, entre une hypothèse optimiste et une hypothèse pessimiste au sujet des ambitions de l’adversaire, et sans forcément appeler Hitler à la rescousse pour une uchronie comparative hasardeuse, entre une vision idéaliste et une vision réaliste (prenant en compte les enjeux et les intérêts, hiérarchisés, des puissances intervenantes, avec notamment la question des moyens extrêmement comptés de forces armées déjà sur-employées), le débat est donc loin d’être clos. Entre intervention (qui est de facto déjà le cas) et non-intervention, il est possible aussi de retenir : « au nom de l’humanité », n’intervenons pas forcément plus en Irak. Bien que cela soit perfectible aujourd’hui à un niveau équivalent, dans la rhétorique employée (entre les mots et les actes), dans la réactivité des actes, dans les échos que cela peut recevoir, dans la division internationale des efforts à la hauteur des moyens de chacun, etc.


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[*] Florent de Saint Victor est consultant. Il tient un blog d’analyse géopolitique intitulé « Mars attaque ! »