« Au nom de l’humanité », n’intervenons pas (forcément plus) en Irak

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« Au nom de l’humanité », n’intervenons pas (forcément plus) en Irak

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 2 septembre 2014
- A +

Par Florent de Saint Victor [*]

Irak credits us army (licence creative commons)

En écho au titre d’une tribune (liée à une pétition, cf. ici) publiée sur Marianne et La Croix où les signataires appellent à « une intervention urgente de troupes terrestres, sous mandat de l’ONU », les quelques points qui suivent ont vocation à modestement apporter, si ce n’est pas fondamentalement la contradiction, du moins des éléments de réflexion, non définitifs, à un débat sur la justesse d’une intervention qui n’est ni anodin ni clos. Il y dépasse ainsi, et c’est tout à leur honneur, la simple indignation ou l’affichage – nécessaire mais peu engageant – du « noun » (ن) que certains prennent pour un absolu alors qu’il ne devrait être qu’un début (Si chacun donnait, mobilisait, faisait connaître…).

De prime abord et dans un effort louable, les auteurs réussissent, en partie, à dépasser un ton clivant qu’il serait possible de résumer par « les catholiques parlent aux catholiques au sujet des catholiques », écueil qu’ils auraient pu connaître de par leur origine, alors que la situation dépasse ce prisme. Ensuite, il est possible de regretter une approche se limitant à définir avec détails la justesse de la cause (difficilement critiquable vu la situation, quelle que soit l’identité multiple des populations visées : Kurdes, Yézides, Chrétiens, etc.). Dans la définition d’une stratégie (c’est finalement cela qui est proposé), et sans aborder des points du « domaine réservé » des techniciens de la chose militaire, les auteurs (à la fois « peuple » et « chef d’État » de la trinité de Clausewitz, de par leurs fonctions) auraient pu définir (ou du moins proposer) les fins, raisonnables il en va s’en dire. Ce « plus grand bien » qui doit émerger par l’usage de la force, « sans entraîner des désordres plus graves que le mal à éliminer  » tout en ayant réunies « des conditions sérieuses de succès » (qui sont en l’espèce à discuter).

Les dynamismes propres à l’usage de la force

À ce titre, les auteurs semblent sous-estimer (ou considérer comme négligeables) les dynamismes propres à l’usage de la force, ces recompositions sociales entraînées, qui sont à même de modifier en profondeur le tissu social. Par exemple, les organisations visées tirent une partie de leur légitimité, auprès de leurs sympathisants, du fait d’être les cibles d’une répression, surtout si elle est « extérieure ». Ou encore, la montée aux extrêmes que pourrait provoquer l’usage de la force est à même d’entraîner un plus grand mal sur les populations censées être protégées, si encore les abominations peuvent atteindre un niveau supplémentaire… De même, il est légitime de se poser la question (très tranchée par les auteurs dans leur diagnostic) de la vocation intrinsèque, locale/sous-régionale ou transnationale, du califat proclamé. L’emploi de la force peut tout à fait conduire à la prophétie auto-réalisatrice de menaces à la sécurité nationale sur notre territoire (en réponse à un emploi de la force), qui n’auraient pas été la première préoccupation d’un mouvement plus prompt à réussir sa territorialisation sur place et à gérer de turbulents voisins (du fait d’un antagonisme chiite/sunnite, de nationalismes divers, etc.).

De plus, un point mériterait d’être mieux mis en avant. Les auteurs ne cachent pas qu’il n’y a pas un choix entre « une guerre juste » et « une guerre injuste » (pour reprendre une rhétorique chère à Saint Augustin et à la tradition catholique qui en découle sur le droit à la guerre), mais bien la recherche d’une option la moins mauvaise possible, celle du moindre mal. Dans ce choix de miser sur la dialectique des volontés, les risques, dans la durée, ne peuvent être intrinsèquement écartés : tués, blessés, risques, destructions, etc. pour nos forces armées, en premier lieu, mais aussi pour les populations civiles.

Le propos peut également pêcher par un excès d’enthousiasme vis à vis d’un outil qui a ses dernières années, notamment en Irak d’ailleurs (et après 10 ans d’efforts, des milliards de $, des milliers de morts…), montré ses limites. Quand bien même l’exemple spécifique malien, où pourtant rien n’est réglé (terrorisme plus ou moins résiduel, « question touareg en suspens », installation dans le temps via Barkhane, etc.), pourrait nous griser. L’excès d’enthousiasme peut aussi se voir dans ces appels à la mobilisation des partenaires, notamment européens dont les intérêts vitaux (surtout avec l’actualité à l’Est de l’Europe) dépendent encore moins que nous de ces questions, la relation spécifique avec les minorités religieuses au Proche-Orient étant moins développée chez nos voisins.

Un appel à une réponse mesurée

intervention irak René Le HonzecAinsi, il est nécessaire de rappeler que les alternatives du débat ne sont pas, dans les modalités, entre « ne rien faire » et « faire ce que préconise les auteurs ». À ce titre, il est possible de s’interroger sur la réponse la plus adéquate à apporter au dilemme stratégique contemporain de l’emploi ou du non-emploi de la force, d’un outil utilisé aujourd’hui moins par choix que par défaut, et parfois par facilité car permettant de masquer les efforts demandés par la poursuite d’autres voies (avant « ce dernier recours »), plus efficaces mais souvent plus complexes. D’autres choix sont possibles entre une option maximaliste (comme préconisée avec l’envoi, en nombre, de troupes au sol, au contact, sans doute dans la durée, mais sans savoir jusqu’à où ? le Nord de l’Irak ? Damas ? la frontière turque ?), une option plus minimaliste (via des largages humanitaires et des frappes à distance, décriés dans la tribune), et toute la palette des autres options, peu abordées : formation (à différents degrés) de troupes locales, encadrement et coordination d’efforts de « proxy forces », établissement de cordons sanitaires (comme pour les Kurdes en 1991), endiguement de l’EI (des coups d’arrêt sur des lignes à définir afin de mettre notamment à mal leur rhétorique victorieuse dont ils tirent une partie de leur puissance) plutôt que destruction (si tant est que cela soit possible dans des structures agiles de type hybride, hiérarchisées seulement en partie), appui à des forces d’états frontaliers, livraisons d’armes et matériels (avec la problématique extrêmement complexe de la traçabilité, du suivi…), etc.

Ainsi, entre une hypothèse optimiste et une hypothèse pessimiste au sujet des ambitions de l’adversaire, et sans forcément appeler Hitler à la rescousse pour une uchronie comparative hasardeuse, entre une vision idéaliste et une vision réaliste (prenant en compte les enjeux et les intérêts, hiérarchisés, des puissances intervenantes, avec notamment la question des moyens extrêmement comptés de forces armées déjà sur-employées), le débat est donc loin d’être clos. Entre intervention (qui est de facto déjà le cas) et non-intervention, il est possible aussi de retenir : « au nom de l’humanité », n’intervenons pas forcément plus en Irak. Bien que cela soit perfectible aujourd’hui à un niveau équivalent, dans la rhétorique employée (entre les mots et les actes), dans la réactivité des actes, dans les échos que cela peut recevoir, dans la division internationale des efforts à la hauteur des moyens de chacun, etc.


Sur le web.

[*] Florent de Saint Victor est consultant. Il tient un blog d’analyse géopolitique intitulé « Mars attaque ! »

Voir les commentaires (7)

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  • Non non et non.
    Laisser l’Etat Islamique faire ce qu’il veut et assassiner les minorités n’est pas une option, non seulement ils sont plus brutaux que tout ce qu’on a vu jusque là et n’ont rien de libéral mais en plus ils utiliseront l’argent du pétrole pour conquérir tout le monde musulman et nous envoyer des bombes et autres cochonneries.
    Cet article est une véritable horreur, on croirait entendre ceux disant qu’il fallait surtout pas agir contre Hitler car il serait rassasié si on lui laissait la Pologne et l’Autriche, on sait ce que ça a donné !
    Je remercie les dirigeants occidentaux de ne pas adapter une posture aussi scandaleuse 🙂

    • Tout a fait d’accord, quand vous avez la gangrène, il faut agir rapidement avant qu’elle ne se diffuse partout.

      Ces gens ne respectent pas la convention de Genève, (pas de prisonniers, torture), il n’y a pas de gants a prendre avec eux.

    • Oui ensuite ils achèteront des bombes nucléaires pour bombarder l’occident … voyons …
      Ce sont des bandes de malfaiteurs qui attaquent toute la population et pas seulement les minorité, des villages sunnites syriens ont été rasé par ces petits délinquants venus d’Europe, du Maghreb et du proche orient.
      Donc il ne faudrait surtout nous faire tomber dans le piège de méchants fondamentaux sunnites contre minorités. C’est beaucoup plus simple que cela. Ce sont des assoiffés de sang qui profitent du vide sécuritaire causé par la chute du régime totalitaire irakien par les forces américaines justement.
      Donc oui il ne faut surtout pas intervenir, il disparaîtront avec le temps …

    • Dans ce cas : fermeture des puits par un commando armé, cela suffit.
      Il vaut mieux d’abord voir avec les tribus pourquoi elles supportent ces individus.

  • Une intervention serait certainement contreproductive car
    1 – Toute confrontation entre des musulmans et des non-musulmans favorisera le recrutement islamiste
    2 – Nos troupes domineront par l’équipement mais ne rivaliseront pas dans la brutalité, de sorte que l’ennemi, qui n’a pas de limite dans ce domaine, renforcera sa férocité; autrement dit, ne pas s’engager dans un conflit si on n’est pas prêt à tout pour l’emporter.
    3 – Les islamistes sont en terrain conquis, nous y serions en terrain étranger: Il est évident qu’à terme nous abandonnerons, personne de sensé ne peut donc s’engager à nos côtés.

    La seule issue pour les minorités (autrefois majoritaires) vouées à la dhimmitude ou pire (oui, même ce triste sort est enviable comparé à celui promis aux « idolâtres » et aux apostats) est donc l’exil, et tout ce que nous pouvons faire est de leur réserver un territoire que nous défendrons indéfiniment.
    Un territoire n’ayant jamais été sous juridiction islamique, pour ne pas rééditer le problème israélien.
    Donc hors du Moyen-Orient.

    Ou plus simplement les accueillir comme réfugiés.
    Mais ne nous faisons aucune illusion: Les laisser où ils sont, c’est les condamner à disparaître, au choix, par l’assimilation à l’islam ou par la mort.
    L’islamisme y verra à juste titre une victoire et la reprise d’une domination et d’un processus de nettoyage que la domination occidentale avait mises entre parenthèses.
    La détermination est leur marque.

  •  » les auteurs réussissent, en partie, à dépasser un ton clivant qu’il serait possible de résumer par « les catholiques parlent aux catholiques au sujet des catholiques » »

    La volonté conformiste de se détacher du catholicisme ou de toute sorte de christianisme, par anticléricalisme ou par « haine de soi », va en effet jusqu’à la neutralité, voire la complaisance, pour la persécution des chrétiens.

    De la part de socialistes, il doit être difficile de ne pas se sentir plus de points communs avec les persécuteurs que les persécutés, sinon quant aux méthodes, du moins quant au fond.

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