L’esprit des mots

mots CC mam'zelle kaelle

Les mots ont leur propre vie et se déplacent d’un esprit à l’autre sans que l’on ne puisse en contrôler artificiellement le sens.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

mots CC mam'zelle kaelle

Les mots ont une vie propre, dans notre société. Ils se baladent çà et là, en rejoignant de temps à autre quelques bons amis dans nos cervelles. Cette vie, ce ne sont pas les gribouillis sur le papier ou les combinaisons de sons qui la lui donnent, mais notre esprit même. C’est nous qui offrons du sens aux choses : aucune communication n’est possible entre une chaise et une table, seulement entre un être et un autre.

Le sens des mots

Elle variera dès lors, selon que l’être soit doué d’une pensée ou d’une conscience : dans les deux cas, elle requiert l’esprit. Les créatures qui sont dépourvues d’une telle spécificité, comme les bactéries ou les algues, sont incapables de communiquer des pensées, seulement des informations brutes. Les espèces pensantes ont bien plus de latitude dans leurs expressions et, bien qu’encore indéchiffrables pour l’espèce humaine, la plupart sont doués d’une telle capacité d’expression, du fait que l’intelligence induit aux bases de la compréhension.

Au-delà vient l’être conscient, qui peut exprimer autant l’opinion que la conception, il est capable de créer une information, usant pour cela de sa capacité unique à pouvoir prendre du recul envers les événements. Les sciences modernes recensent un grand nombre de discours spécialisés dans l’analyse du langage humain, tous dialectes confondus. L’étymologie est l’un d’eux et se divise en deux grandes catégories d’études : la phonétique, qui s’attarde sur l’origine d’un mot, par rapport au son et la sémantique, qui s’attache à son sens et à sa définition. La langue écrite ne fut jamais plus, dans l’esprit des premiers concepteurs de l’étymologie, qu’une simple transposition de la langue orale : l’étude de l’écriture vint plus tardivement.

Mais le sens ne se réduit pas à cela : plus la cité évolue, plus sa population s’éduque à la compréhension du Monde et plus les mots doivent se faire nombreux. Mais le nombre ne fait pas tout, car l’esprit est aussi limité en puissance. Afin de faciliter l’enseignement et l’usage de la langue dans des conditions de plus en plus compliquées, les grands lettrés développèrent des moyens, afin que des concepts ayant une signification familière, soient traités en des termes semblables : fatal, fatalité, fataliste, fatalement, fatidique, etc. Ces mots ne seraient plus alors que de simples variations d’un sens unique, adaptables à des contextes bien plus nombreux, sans pour cela en venir à la création d’un mot nouveau : c’est la naissance de la grammaire.

Étymologie de « République » et « Démocratie »

Si l’on prend deux expressions, dont le sens nous semble si éloigné qu’il ne nous viendrait pas à l’esprit qu’elles puissent porter la moindre parenté commune, tels que les mots « république » et « démocratie », l’on se rend compte de deux choses : le sens, l’usage et le son, sont en français des notions particulièrement traitresses. Ces deux mots sont, tous les deux, de superbes exemples de ce que l’idée que se fait une population sur un concept peut avoir comme impact sur son sens original, lorsque s’écoulent quelques millénaires.

D’un côté, république vient de l’expression « Res Publica » : la chose publique ; chose devant être comprise comme « ce qui a trait à » et « ce qui est lié à1 » . Quant à « publica », il nous est arrivé à l’identique, donnant toutefois naissance à deux conceptions distinctes, représentant chacune l’une de ses définitions possibles : le public, synonyme « d’audience » et le public, synonyme de ce « qui est commun et connu ».

De l’autre côté de l’Adriatique, le concept de « démocratie » vint de la combinaison des mots « dêmos » et « krátos », signifiant exactement « pouvoir du peuple » ou « autorité populaire », selon le contexte. La signification des deux termes originaux, aujourd’hui disparus, n’a pas eu le même impact sur notre langue : nous n’avons gardé de l’expression que son composé, sans plus nous servir d’aucun de ses constituants. Un nouveau mot fut créé ex nihilo, copie du précédent, qui ne porte plus la même signification que son original.

« République » et « Démocratie », des synonymes ?

Phonétiquement, les deux concepts n’ont rien à voir, du fait que le latin et le grec sont deux langages distincts. Mais ce n’est pas la phonétique qui fait le synonyme ou l’antonyme, c’est la sémantique. Le sens peut porter une proximité, pas le son. Pour les anciens grecs, le mot « démocratie » fut utilisé bien avant de devenir un système politique. Il signifiait alors exactement : « sous l’autorité du peuple ». Aussi, tout logiquement, un gouvernement qui se définissait comme la mise sous tutelle de l’autorité par le « peuple » d’Athènes, n’allait pas être nommé autrement qu’une démocratie. Au même titre que l’on dirait aujourd’hui d’un gouvernement qu’il est illégitime. La légitimité n’est pas un système, mais un état de fait.

Pour les romains, la « Res Publica » signifiait selon le contexte : « ce qui intéresse l’auditoire », « ce qui est lié au public », « ce qui relève du commun des avis ou qui procède de son jugement2». D’ici l’on peut déduire que ce qui est lié au verdict d’un auditoire est par extension sous son autorité : les deux expressions, la grecque d’un côté et la latine de l’autre, sont dès lors des synonymes3.

La vie des mots

S’ils sont exemplaires, c’est qu’ils ont eu une longue et difficile destinée : tous deux ont été transposés dans notre langue volontairement. Mais si l’un des deux a vu ses composants s’intégrer aussi à la langue courante, l’autre est né d’un artifice destiné à maintenir en vie l’héritage grec. Il s’est inséré dans nos dialectes avec une définition nouvelle, correspondant non seulement à l’idée que s’en faisaient certains philosophes antiques, mais aussi à celle qu’en eurent les commentateurs plus modernes. Ces deux mots sont l’une des innombrables preuves qu’un mot a sa propre vie, qu’il se déplace d’un esprit à l’autre sans que l’on ne puisse plus rien faire pour en contrôler le sens.

Tous les vocables ont été, le jour de leur création, des néologismes conçus pour exprimer un sens unique. L’on a bien souvent tendance à se baser aveuglément sur ce que disent nos dictionnaires, par là nous ignorons que les mots naissent et vivent d’une importante tradition orale. Ce sont moins les livres qui nous enseignent la signification de tel ou tel terme, que ce qu’en diront les gens autour de nous, de bien comme de mal. Ils sont rares, ceux qui ont la force morale nécessaire à la compréhension totale de la langue usuelle. Pourtant, malgré cette ignorance, elle vit et se meut seule : c’est là un tout petit fragment du miracle de l’humanité.

Les mots de la vie

L’esprit de l’Homme est une terre en friche à sa naissance. Le jeune enfant va, au passage des étapes de sa vie, assimiler de plus en plus de concepts, auquel il devra non seulement donner un nom, mais aussi connecter ensemble. Cela afin que le langage prenne pour lui tout le sens qu’il est censé avoir. Les œuvres écrites n’ont aucun intérêt pour un bébé : il est incapable d’en comprendre les caractères, aussi n’essaye-t-il que d’imiter ce que fait l’adulte, sans appréhender le « pourquoi » d’un tel agissement.

Cette maturité n’est en elle-même pas une garantie d’agir différemment : bien qu’il sache qu’une autre langue que la sienne a une signification, l’Homme adulte sera bien en peine d’en saisir le sens pour de semblables raisons. Aussi ne tente-t-il que d’interpréter la forme des mots ou des caractères, plutôt que d’appréhender leur sens. L’interprétation est la réaction première de l’être conscient à l’incompréhension : nous essayons de donner du sens aux choses, faute de pouvoir leur en découvrir un. Cette vulnérabilité première de nos intelligences nous rend sensibles aux superstitions.

Si l’on ne comprend pas un mot, alors nous essayerons de lui donner un sens que nous estimerons être le plus proche. Il faut une compréhension aiguisée de la langue, pour comprendre immédiatement le sens de certains mots complexes, tels qu’ils sont proposés par nos dictionnaires. Si une seule génération est bien en peine de transmettre parfaitement les définitions des mots de notre langue, alors qu’adviendra-t-il après qu’il se soit écoulé quelques millénaires ?

Langue naturelle versus langue artificielle

C’est là l’origine du conflit qui opposa d’un côté les partisans d’une langue artificielle, débarrassée de ses imprécisions, représentés par les logiciens formels et les mathématiciens, et de l’autre les adeptes d’une langue naturelle, dont l’évolution doit suivre la formation de la société, représentés par les scientifiques sociaux et les intellectuels littéraires.

Les mathématiciens, bien qu’ils n’apprécient guère de s’en entretenir, savent qu’ils ne font rien d’autre que de manipuler des mots : l’ensemble du langage mathématique n’est rien de plus qu’une formalisation de la langue naturelle. L’on obtiendra le même résultat en posant l’opération suivante en ces termes « 1 + 1 = 2 », qu’en ceux-là : « un qui s’ajoute à un est égal à deux », la signification en est strictement identique. C’est à fin de faciliter le traitement des opérations qu’il a été décidé, après des siècles de tergiversations, que l’ensemble des conceptions numériques et géométriques seraient désormais notée par des symboles. Que l’on choisit de rendre distincts du reste de la langue usuelle, plus par volonté de protéger de la perversion qu’auraient les idéaux et les opinions sur la matière naissante, que par un snobisme déplacé.

Si les mathématiciens furent si prompts à se séparer des littéraires, c’est que leurs activités nécessitaient une rigueur et une résistance aux émotions que la langue usuelle ne pouvait plus offrir désormais : il était devenu nécessaire de concevoir un dialecte nouveau, que l’on pourrait alors spécialiser dans la manipulation des outils logiques, afin d’effectuer toutes les opérations liées aux discours, que l’on pourrait ensuite lier à la géométrie, sans plus d’efforts. Les littéraires furent prestes à réagir, dénonçant la langue naissante, qu’ils considéraient alors comme « dépourvue d’âme », et dont l’invariabilité fit frémir le cœur des poètes. Ce conflit perdure aujourd’hui encore.

C’est là aussi que se trouve sa faille : nous surestimons l’importance de la symbolique et  sous-estimons dangereusement la valeur qu’a le sens. Les symboles ne sont pourtant rien de plus que des mots et les calculs, des cheminements codifiés de la pensée : ils obéissent à la même logique que la langue usuelle, dont ils sont issus. Les signes ne sont pas porteurs d’enchantements qui les rendraient capables de résoudre n’importe quel problème, par eux-mêmes.

L’on est parfaitement capable de prononcer chacun de ces symboles, pour les expliquer, y compris ceux que l’on utilise au sein des théorèmes les plus complexes : ils sont une expression de la pensée, que l’on ne formalise que pour des raisons pratiques.

Or si nous traduisions, en termes courants, les théories les plus avancées de la matière, nous pourrions tout de suite saisir l’évidente réalité : les mathématiques sont de la philosophie.

  1. Si tel n’était pas le cas, nous serions dès lors bien obligés d’admettre que les lampadaires et les fontaines font de belles « républiques »
  2. Aujourd’hui, l’expression « de notoriété publique », marque cette ascendance.
  3. Il faut néanmoins prendre bien garde à ne pas confondre synonyme de sens et synonyme d’intensité : « apprécier », « aimer » et « adorer » sont tous les trois des mots dont le caractère de synonyme est évident : ils ont le même sens. Néanmoins, ils ne sont pas pour autant interchangeables : ils expriment différentes intensités d’une même définition. Tel est aussi le cas dans l’exemple utilisé : « république » et « démocratie » eurent, dans l’antiquité, une signification commune mais deux intensités distinctes. Aujourd’hui toutefois, les deux termes n’ont plus en rapport qu’une filiation intellectuelle et une vague similitude donnée par la culture populaire.