Déclin français : les déterminants politiques et éthiques (1) L’idéologie

Coq (Crédits : Olibac, licence CC-BY 2.0), via Flickr.

Quels sont les fondements profonds du déclin politique, économique et moral français ?

Par Patrick Aulnas.

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Au cœur des interactions déterminant le devenir d’une civilisation se trouve le politique. Il interagit nécessairement avec l’économique, le social, le juridique et l’institutionnel. Quant à l’aspect éthique, il est indissociablement lié au politique qui porte les valeurs déterminant la vision de l’avenir et les modalités de l’action. Cinq concepts politico-éthiques constituent la base intellectuelle du déclin de la France au début du 21e siècle : l’idéologie, le dogmatisme, le repli sur les acquis, l’hédonisme et la démagogie.

1. Théorie et idéologie

En Occident, le 19e siècle a proposé des analyses politiques générales dont certaines sont devenues de véritables idéologies. L’opposition libéralisme-socialisme prend naissance à cette époque, mais elle se prolonge jusqu’à la fin du 20e siècle où elle perd beaucoup de vigueur. Pour s’en tenir aux œuvres politiques, du côté du libéralisme, il s’agissait d’expliquer, d’interpréter les évolutions historiques.

Alexis de Tocqueville propose une véritable théorie de la démocratie dans La Démocratie en Amérique (1835) : le déterminant essentiel de la démocratie n’est pas la liberté mais une aspiration toujours plus forte à l’égalité, ce qui à terme pourrait conduire à une douce tyrannie. Plus récemment, Bertrand de Jouvenel, dans Du Pouvoir. Histoire naturelle de sa croissance (1945), montre que le pouvoir est toujours à la recherche de sa propre croissance et que la démocratie, si elle entrave l’arbitraire, n’empêche pas l’accumulation du pouvoir. Du côté du socialisme, il s’agissait de proposer un autre modèle de société et on reste longtemps dans l’utopie naïve avec, par exemple, Fourier (1772-1837) ou Proudhon (1809-1865). Karl Marx et Friedrich Engels vont rompre avec le socialisme utopiste et proposer une analyse puissante basée sur une étude économique approfondie, en particulier dans Le Capital, critique de l’économie politique (1867). Un projet politique est associé à cette analyse : il s’agit de construire une société sans classes sociales.

L’idéologie contre le réel

Il ne faut jamais perdre du vue qu’il existe une différence fondamentale entre les analyses libérales et les analyses socialistes. Les premières sont des théories interprétatives d’un aspect du réel, les secondes des idéologies proposant une interprétation globale et une refondation de la société sur de nouvelles bases. Les analyses théoriques de type socialiste sont donc reprises par des partis politiques sous forme de revendications qui peuvent s’exercer dans le cadre démocratique (social-démocratie) ou faire appel à la violence (communisme). Mais dans les deux cas, il s’agit de bousculer la société existante pour aller vers l’inconnu. En effet, contrairement aux sciences de la nature, les sciences sociales ne reposent pas sur des expérimentations mettant à jour un phénomène reproductible. Elles peuvent élaborer des explications théoriques mais doivent rester très modestes lorsqu’il s’agit de proposer une action, car, a priori, rien ne permet de déterminer le résultat qui sera obtenu, faute d’expérimentation. Le communisme a été un échec majeur parce qu’il était le résultat d’un amateurisme sidérant : personne ne peut prévoir ce que produira la transformation brutale d’une société qui a mis des siècles à se constituer. À défaut d’une véritable science du politique permettant de prévoir le résultat d’une action, une société doit évoluer avec pragmatisme.

Du côté du libéralisme, ce souci du fondement théorique n’est pas indispensable puisque c’est le devenir historique de l’humanité qui a abouti à une société capitaliste et libérale, tout au moins en Occident. Le libéralisme n’est pas issu d’une doctrine, il est issu de l’évolution d’une réalité historique. Les théoriciens du libéralisme économique, depuis Adam Smith, ont cherché des interprétations de cette réalité ; ils n’ont pas proposé d’en modifier radicalement les modalités de fonctionnement.

Apparition de l’écologie

Une idéologie nouvelle apparaît à la fin du 20e siècle lorsque la conciliation économie-écologie devient nécessaire. Les capacités productives liées à la réussite exceptionnelle du capitalisme sont devenues telles que certaines matières premières, certaines sources d’énergie pourraient éventuellement s’épuiser. Par ailleurs, l’activité humaine produit des gaz à effet de serre (en particulier le dioxyde de carbone) pouvant conduire à un réchauffement climatique en cas d’accumulation trop importante dans l’atmosphère. Ces deux éléments ont fait l’objet d’une forte médiatisation auprès des populations occidentales et ont permis à certains cercles de pensée de construire une nouvelle idéologie basée essentiellement sur la peur de l’avenir.

En résumant très sommairement, mais sans inexactitude majeure, il est permis d’affirmer que cette idéologie est centrée sur le rejet du progrès technique, c’est-à-dire en définitive de la science. Le progrès technique est jugé dangereux lorsqu’il n’est pas strictement contrôlé par les politiques.

L’exemple-type concerne la France : alors que l’énergie nucléaire a permis au pays de disposer d’une électricité abondante et peu coûteuse, cette source d’énergie est totalement rejetée par la pensée écologiste dominante. Outre la prétendue non-maîtrise du démantèlement des centrales, divers dangers potentiels sont évoqués : risque de contamination nucléaire en cas de cataclysme naturel, risque terroriste, etc. Mais l’aspect politique, en général passé sous silence, est essentiel pour les militants écologistes. Il s’agit de contrecarrer le pouvoir des scientifiques et des techniciens du nucléaire pour le remettre à des organes politiques (gouvernement, assemblée nationale, assemblées locales).

C’est en ce sens que l’écologie politique constitue une idéologie anti-libérale : elle se propose d’accroître, dans le domaine de l’énergie, le pouvoir du personnel politique élu, c’est-à-dire le pouvoir de l’État. Le même raisonnement peut être transposé à tous les aspects de cette idéologie : fiscalité écologique, alourdissement de la réglementation de la construction, des transports, etc.

La caution scientifique de l’écologie

La force de l’écologie politique provient principalement d’une caution pseudo-scientifique internationale : les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Cet organisme étant constitué de scientifiques, ses rapports alarmistes sur l’évolution climatique sont reçus par l’opinion occidentale comme étant eux-mêmes des rapports ayant valeur scientifique. Or, il s’agit de rapports politiques basés sur la compilation de multiples constatations scientifiques très éparses. Il est présumé que cette compilation permet de conclure à une évolution climatique d’origine anthropique mais une telle conclusion n’a évidemment aucun caractère scientifique.

En réalité, nous sommes confrontés au paradoxe de l’œuf et de la poule. La compilation de constatations scientifiques éparses a-t-elle fait jaillir l’idée du réchauffement climatique anthropique ou la réussite de l’idéologie écologiste a-t-elle conduit des scientifiques à un ralliement plus ou moins intéressé à cette idéologie ?

Si le concept d’idéologie en tant que weltanschauung semble bien avoir vécu, la démarche consistant à définir strictement l’avenir souhaitable reste bien présente. Appelons donc idéologie toute forme de pensée qui s’apparente à une théologie par la définition d’un paradis futur. Le paradis idéologique, configuration de l’avenir sur la base d’une théorie du présent, impose une éthique rigoureuse et, par suite, une action politique visant à transformer la société. Les partis politiques de gauche demeurent ainsi fortement imprégnés d’idéologie. Ils savent ce que l’avenir doit être, ils l’ont défini intellectuellement, et leur action consiste à tracer le chemin menant vers l’éden idéologique. La contrainte est donc omniprésente et la liberté un obstacle. Il ne faut pas s’écarter de la ligne et ramener les récalcitrants dans le droit chemin. Sur le long terme historique, cela ne fonctionne jamais, fort heureusement. La liberté et la créativité humaine peuvent être étouffées pour quelques décennies ou quelques siècles, mais elles resurgissent toujours avec plus de vigueur. À court terme, cependant, en accumulant les contraintes idéologiques, un pays peut rapidement décliner.


À suivre.