La puissance des idéaux

espoir credits Ferran Jorda (licence creative commons)

Derrière les croyances et les idéaux, quel intérêt travaille l’humanité jusqu’à sa sublimation ou sa perte ?

Par Emmanuel Brunet Bommert.

 

espoir credits Ferran Jorda (licence creative commons)

 

Après avoir longuement étudié, on en vient souvent à prendre le temps d’observer le monde. C’est alors que parfois nous nous demandons : « mais pourquoi tant de gens sont-ils si prompts à œuvrer à leur propre destruction ? » Cette émotion terrible, beaucoup l’ont ressentie au moins une fois : chanceux est celui qui parvient ensuite à la chasser ne serait-ce qu’une journée, car elle est de ces idées qui ne quittent jamais ceux qui les ont.

C’est à ce moment que l’on effleure, pour la première fois, la puissance immense que l’esprit humain a sur lui-même, cette capacité que nous avons à prendre assez de recul pour comprendre nos propres décisions. Toute la grandeur de l’humanité, l’immense de bonté dont sont capables quelques-uns, l’authentique gloire que des millions d’anonymes réunissent chaque jour pour rendre le monde plus digne se reflète dans l’horreur, dans le carnage et dans les plus inconcevables atrocités. Car toute la bassesse et toute la pureté de l’humanité sont nées du même sang : la terreur et l’espoir sont le fils et la fille de la conscience humaine.

L’intérêt personnel derrière la croyance

Si l’esprit est capable de prodiges comme de terribles cataclysmes, alors tout ce qui a trait à la pensée doit être pesé avec précaution. Il se fait encore beaucoup trop de « grands intellectuels » qui dédaignent encore le pouvoir des idéaux, des croyances et des convictions ; là encore, ils oublient que le mépris est l’ennemi premier de l’intelligence. Ils se les imaginent comme elles ne sont pas : l’idéal n’est pas un mysticisme, il est une croyance. Contrairement à la naïveté la plus répandue chez les penseurs modernes, la croyance est bien issu de l’intérêt personnel.

Qu’assurent les grands religieux, sinon des bienfaits immenses ? Le socialisme ne promet-il pas le partage des richesses des « classes exploiteuses », au profit du grand nombre des « classes laborieuses » ? Ce sont là des engagements concrets à un enrichissement imminent. L’art des dogmes consiste à déguiser l’intérêt personnel le plus méprisable, celui qui consiste à souhaiter s’en prendre à autrui, sous l’habillage de la moralité. Car s’il y a bien une chose que l’homme craint, c’est le jugement de ses semblables : lui seul peut véritablement le blesser, aussi la bassesse se doit-elle d’être déguisée.

Le militant politique ne rêve pas de son « grand soir » parce qu’il fantasme secrètement de se faire éventrer dans la rue par un obus de mortier, mais bien car il s’imagine déjà riche de la fortune « reprise aux profiteurs bourgeois ». Par cela, il est parfaitement conscient de ce qu’il peut y gagner. Une révolution n’est, pour lui, rien de plus qu’un idéal où il se voit déjà comme le grand vainqueur. L’on peut dire que « le diable s’amuse de la promptitude des Hommes à vendre leurs frères contre quelques promesses », expression qui vient en parfait complément d’une autre : « l’enfer est pavé de bonnes intentions », notamment des nôtres.

Les gens n’estiment pas toute l’implication de leurs croyances : ils ne veulent pas voir le pire, car pour beaucoup d’entre eux, ces promesses sont l’unique espoir d’une gloire prochaine. Mais quand on recherche l’éclat, on s’attarde moins sur les zones d’ombre. Contrairement à ce que certains semblent aujourd’hui tenir pour un fait : les gens ne décident pas de mourir aussi facilement. Si le seul intérêt personnel immédiat guidait l’humanité depuis sa venue au monde, les guerres n’auraient presque jamais lieu : nous sommes tous capables de comprendre qu’il n’est pas dans notre intérêt de mourir, puisque « l’intérêt » est une valeur propre aux vivants.

Au risque de notre imagination

Mais pour un gain futur, la question n’est plus la même : on est prêt à risquer autant que l’on s’estime capable de gagner. Or ce que l’on peut obtenir du futur est aussi gigantesque que notre propre imagination : qui ne serait pas prêt à risquer sa vie pour accomplir un désir de toujours ?

C’est là le pouvoir des idéaux, nous les créons à notre image et ce que nous espérons obtenir des « lendemains qui chantent » ne dépend que de notre propre imagination, non pas des promesses d’autrui. Nous seuls extrapolons la portée de tels vœux, pour qu’ils correspondent à notre idéal. Cela puisque aucun croyant ne s’estime jamais le perdant de sa propre conviction, car le paradis lui est toujours offert. Les mystiques n’auront plus alors qu’à jouer de ces superstitions pour s’assurer qu’il ira dans une direction, plutôt qu’une autre.

C’est la faiblesse du militant, la raison de son désintérêt pour la vérité : Justice comme Sincérité sont toutes deux des déesses si impitoyables, que tous les imaginent prompts à déposséder de tout ceux qui les défendent. Aussi, quelle personne agirait à ce point contre son intérêt futur ? Se disant alors prête à suivre une voie où elle se sait perdante, dans l’avenir ? Le pouvoir des idéaux est une force des illusions : l’homme qui lève le poing dans la rue, en vociférant des insanités contre quantités d’ennemis fictifs, est le seul membre de sa propre secte personnelle, ainsi que son seul gourou. Il s’entraîne lui-même dans l’abysse et, à mesure qu’il s’y enfonce, se fait de plus en plus docile à quiconque marchera dans son sillage. Comme il s’isole du reste de l’humanité, il se découvrira loyal à quiconque viendra rompre sa solitude.

Chaque croyance infectieuse qui nous touche, nous l’adaptons à nos besoins. Nous lui faisons dire ce que nous voulons entendre : elle nous rassure, elle nous guide, elle nous murmure que les rivières de lait et miel sont à quelques pas, au bout du chemin. Elle nous pousse doucement d’un côté, sur le fil du rasoir et, parfois, parvient à nous déséquilibrer suffisamment pour nous faire tomber dans les limbes.

Celui qui obéit à sa propre folie, à la corruption même de son esprit, n’est plus un être humain. Il en a la forme, parle comme il le ferait, mais sa conscience est endommagée. Il cesse alors d’agir comme avant et se rapproche d’un animal sauvage d’un genre nouveau : une créature semi-consciente semi-pensante, tout à fait obéissante et particulièrement meurtrière. Nous sommes vulnérables par l’esprit, car notre conscience déforme la vision que nous avons de notre intérêt personnel, lui permettant de s’étendre au-delà des millénaires, bien après la mort et la destruction du monde.

L’abnégation du héros 

who is john galt credits seth anderson (licence creative commons)C’est une chose que l’on a aussi reproché à l’œuvre d’Ayn Rand : son apparent mépris pour le principe de sacrifice, tel que celui consenti par le soldat pour sa patrie et pour sa famille. Ce serait là oublier qu’elle considérait l’abnégation comme un acte d’une admirable bonté, y compris des héros d’Atlas Shrugged.

John Galt disait bien de ses confrères entrepreneurs qu’ils faisaient preuve d’une générosité dont eux même ne soupçonnaient pas la mesure, envers leurs frères humains. C’est bien par compassion qu’Ayn Rand le fit dire ainsi et non autrement. Car c’est là ce qu’elle pensait, mais puisqu’elle manquait elle-même cruellement d’indulgence, elle fut consumée par sa terreur de voir le monde s’effondrer sous les coups de la tyrannie. Sans ce terrible manque, elle aurait pu voir les errements de sa philosophie et n’aurait pas aussi facilement sombré dans la simplicité de l’arrogance.

Elle avait pourtant compris le pouvoir des idéaux, autant que Bertrand de Jouvenel comprit l’importance de l’intérêt personnel dans la marche du pouvoir : ce ne sont pas les fous qui saccagent les églises, qui détruisent les temples et massacrent des enfants en hurlant des prières, mais bien des gens qui rêvent d’un monde meilleur, d’un monde à l’image de leurs vertus. Pas un seul ne s’imagine la même utopie que son voisin, mais qu’importe : il est habillé du même costume et parle la même langue.

Plus l’esprit humain se renforce, plus sa compréhension grandit et plus sa conscience s’éveille et atteint des sommets encore inexplorés. C’est parce qu’elle grandit, qu’il nous faut prendre soin de la contrôler : mais qui peut maîtriser ce qui n’a jamais été expérimenté par aucun Homme avant lui ? La puissance croissante appelle des vulnérabilités plus dangereuses et l’esprit fort est fragile à des choses de plus en plus caricaturales. Si la conscience peut se faire notre ennemie, c’est que nous ne voulons pas la contrôler, nous nous imaginons que réfréner ses volontés nous rend plus faibles.

Le piège du sentimentalisme

Toutes ces personnes, qui ne jurent que par « l’écoute des sentiments », par le fait de « suivre son instinct », sont semblables à des gens qui se sentent « plus proches de la nature » en décidant de voyager tout nu en Sibérie en plein cœur de l’hiver. Ceux-là même qui reviendront, outrés, d’avoir soudainement attrapé une maladie grave et d’être maintenant dans un état ignoble : ne pas prendre garde à son esprit est bien plus dangereux que de négliger son corps. Ceux qui l’acceptent ne vivent ni plus vieux ni en meilleure santé, mais ils s’épargnent de douloureuses expériences et s’autorisent à en connaître de meilleures en échange.

L’esprit n’est pas omniscient, il ne sait rien du monde qui l’entoure et aucune force obscure ne va nous révéler quoi que ce soit. Ce n’est qu’un doux rêve qui nous rassure et nous donne l’impression de ne jamais prendre de mauvaises décisions. Mais ce n’est pas le cas, suivre un esprit ignorant revient à courir dans un champ de mine sans visibilité, en refusant obstinément toute prudence. Parfois, certains survivent et servent d’exemple de « réussite » à ceux qui ne jurent que par leurs superstitions, mais dans l’écrasante majorité des cas, tous ceux qui s’y essayent meurent dans un flash de lumière, qui sera bien la seule chose à se montrer éblouissante.