Faut-il avoir peur des pactes anti-débauche ?

Faut-il avoir peur des pactes anti-débauche, comme celui de Steve Jobs dans la Silicon Valley ?

Par Baptiste Créteur.

 

Steve Jobs credits Ben Stanfield licence creative commons

 

Faut-il avoir peur des pactes anti-débauche, et les entreprises en ont-elles réellement besoin ?

Une juge californienne accuse le défunt et adulé Steve Jobs d’être l' »instigateur d’un pacte anti-embauche dans la Silicon Valley. »

Concrètement, l’ancien dirigeant d’Apple et Pixar aurait d’abord conclu un pacte avec George Lucas et Lucasfilms (alors qu’il dirigeait Pixar) selon les termes duquel aucun ne devait débaucher les employés de l’autre. À la tête d’Apple, il aurait conclu le même pacte, cette fois avec « 7 groupes technologiques comme Apple, Google, Intel ou Adobe ». « Débaucher » signifie ici recruter des employés d’une autre entreprise. Il ne s’agit en rien d’un pacte anti-embauche ; débaucher n’est pas le contraire d’embaucher.

Toujours est-il que les employés d’alors se sont unis pour un recours en justice afin de faire valoir leurs droits, en l’occurrence :

La juge a ainsi maintenu la plainte en nom collectif, déposée en 2011 par 64.000 salariés du secteur technologique. Ils accusent leurs anciens employeurs d’avoir nui à leur évolution professionnelle en raison d’accords tacites passés entre les géants de la Silicon Valley. Les plaignants affirment que des groupes comme Apple ou Google ont scellé des ententes illégales visant à ne pas tenter de recruter leurs employés mutuels et ne pas faire de contre-offre si un employé négociait avec l’une d’elles. […]

Les hauts dirigeants des entreprises sont accusés «d’avoir élaboré un réseau interconnecté de pactes explicites pour éliminer toute concurrence entre eux sur les travailleurs qualifiés», indiquent les plaignants.

Dans une société libérale, l’État ne serait pas chargé de contraindre les politiques RH des entreprises. Faut-il avoir peur des pactes « anti-débauche » ?

En un mot, non. Le pacte anti-débauche rassure les entreprises sur les formations, l’expérience et les responsabilités qu’elles offrent à leurs employés, et évite des hausses de salaires résultant de négociations avec les plus qualifiés et compétents. Mais il n’y a pas que des gagnants ; les employés ne sont pas les seuls lésés.

Ce qu’une entreprise offre à ses employés et sa politique de recrutement, développement et rétention des talents sont dans certains secteurs déterminants pour attirer les plus brillants. Quand les compétences sont rares et l’excellence précieuse, les entreprises se plient en quatre et offrent à leurs salariés des conditions de travail et des salaires attractifs. Pour certaines entreprises et certains secteurs, c’est l’image et le prestige plus que les conditions de travail qui importent ; nombre d’entreprises du luxe offrent de bas salaires auxquels les employés-fans sont insensibles, et le conseil et la finance ont encore largement la réputation d’être une voie royale après des études d’ingénierie ou de commerce.

Dès lors, une entreprise qui sait qu’elle a mieux à proposer à ses employés que ses concurrentes et cherchant à recruter a tout intérêt à rompre un quelconque pacte pour attirer les meilleurs. Et les autres entreprises, à chercher à les retenir. Cela conduit à un alignement des salaires par le haut. C’est en cela que les salariés s’estiment lésés.

Mais un tel pacte n’aurait pas tenu éternellement. Qu’il ait duré signifie avant tout qu’aucune de ces entreprises ne se pensait capable de se distinguer durablement de ces rivales auprès des salariés, offrant à la concurrence de meilleures chances de recruter les talents.

En l’occurrence, on peut soupçonner que cela se soit fait au bénéfice des startups. À moins que les jeunes diplômés et les talents ne se soient orientés vers d’autres secteurs devenus relativement plus attractifs à leurs yeux. Ou n’aient décidé de monter leur entreprise. Quoi qu’il en soit, les entreprises prenant part à ce pacte sont, sur le long terme, perdantes. Pas les employés, qui n’ont pas le choix qu’entre ces entreprises pour évoluer professionnellement mais y restent car ils ne s’y sentent pas si mal.

Tant que certaines entreprises peuvent se tirer des balles dans le pied, tout va bien. Mais quand on impose à toutes les entreprises de le faire, c’est là qu’il y a un problème.

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