L’enfer est pavé de bonnes intentions (14) : la question du nucléaire

Faut-il avoir peur du nucléaire, par Claude Allègre (Crédits Plon, tous droits réservés)

On entend toujours parler de Tchernobyl et Fukushima pour tenter de nous affoler sur le nucléaire et nous convaincre de mettre fin à cette source d’énergie. À raison ?

Par Johan Rivalland

À l’heure où on discute du projet de loi sur la transition énergétique, il n’est pas inutile de revenir sur la question du nucléaire. L’une de ces questions où les bonnes intentions affichées n’ont pour pendant que les (infernales et habituelles) considérations politiques qui parasitent perpétuellement nos pseudo-débats « démocratiques ».

De nombreux articles intéressants sont parus sur Contrepoints, traitant de différents aspects de cette question. À commencer par cet entretien avec Jean de Kervasdoué, qui affirme que le nucléaire tue 4200 fois moins que le charbon ; le charbon, qu’Angela Merkel s’est proposé de substituer au nucléaire en cédant aux sirènes écologistes pour de simples considérations politiques, avec les conséquences parfois inattendues que cela peut entraîner, au dépit des écologistes eux-mêmes. Ou cet autre article qui montre jusqu’où la propagande de certains écologistes peut aller pour asséner leurs arguments fallacieux.

Une autre voix mérite d’être écoutée, celle de Claude Allègre, chercheur en géochimie qui, au-delà de l’engagement politique qu’il a pu avoir, demeure un esprit relativement libre. Ses ouvrages de vulgarisation sur différents sujets, en particulier l’environnement, ont le mérite d’être clairs et abordables au plus grand nombre, même s’ils déchaînent toujours les passions, surtout sur ce genre de sujet, ce qui n’est d’ailleurs pas forcément mauvais signe…

Ainsi qu’il le dit lui-même avec précaution et honnêteté, il ne fait qu’exprimer un point de vue (et tout de même pas n’importe lequel, puisque ses compétences ne sont, semble-t-il, pas nulles en la matière, cet expert étant tout de même membre de l’Académie des sciences, souvent consulté sur le sujet) et engager des débats.

Faut-il avoir peur du nucléaire ?

Faut-il avoir peur du nucléaire, par Claude Allègre (Crédits Plon, tous droits réservés)Loin des passions fulgurantes que peut représenter le nucléaire, surtout après un accident aussi terrible que celui de Fukushima, Claude Allègre tente, à travers un court ouvrage portant ce titre, de ramener les choses à leur juste raison et de faire appel à notre capacité de réflexion.

Oui, il faut avoir peur du nucléaire, affirme-t-il. Mais avant tout « des milliers d’ogives à tête nucléaire qui sont pointées sur de grandes villes du monde ».

Or, on sait qu’il existe un marché noir en la matière et que certains pays « idéologiquement exaltés » cherchent à confectionner des bombes. On sait aussi que le retraitement des tonnes de plutonium très radioactif contenu dans les bombes que l’on s’est engagé de part et d’autre à détruire (accords SALT) est mal assuré et que la mafia russe en aurait récupéré une partie importante. C’est donc de la « folie des hommes » qu’il convient de se méfier avant tout, et donc de la menace militaire.

Quant au nucléaire civil, nous dit le célèbre géochimiste, il existe toujours un risque majeur pour les anciennes centrales, en particulier celles des pays de l’ex-URSS, pour lesquelles rien n’est encore entrepris afin de les remplacer par des centrales modernes.

En revanche, si le risque existe bien entendu pour les centrales françaises ou américaines, Claude Allègre le juge raisonnable, insistant bien sur le fait que ces centrales sont plus fiables que les japonaises, qui elles-mêmes avaient résisté au tremblement de terre majeur du 11 mars 2011 (que nous ne risquons pas d’avoir ici, insiste-t-il), celle de Fukushima ayant été affectée par le seul tsunami (que nous ne risquons pas non plus de connaître, d’après ce que révèlent les connaissances scientifiques).

Un exercice de pédagogie et de réflexion

Finalement, l’objet de cet ouvrage, comme l’indique l’auteur lui-même, n’est pas de prétendre que le risque n’existe pas et de chercher à rassurer tout le monde à bon compte. Son but est de raisonner en scientifique et de permettre au plus grand nombre de chercher à comprendre de quoi on parle en matière de nucléaire, sans chercher à se voiler la face, mais sans tomber non plus dans l’irrationnel et les peurs infondées.

Et, dès lors, Claude Allègre se livre à un exercice de pédagogie dans lequel il excelle. Il réussit ainsi le tour de force de faire comprendre avec des mots simples ce qu’est exactement le nucléaire, quelles en sont les origines, les principes de base et même les progrès. Pour cela, il remonte jusqu’à la composition de l’atome et les cours les plus simples de sciences physique. Et il explique en quoi les centrales japonaises sont différentes des nôtres, ce que l’on entend au juste par les termes que l’on est habitués à lire ou entendre dans les journaux, du type « EPR », « projet ITER », « uranium enrichi », « radioactivité », les différentes générations de centrales, etc.

La présentation qu’il fait est également très intéressante et vivante par l’évocation et l’hommage qu’il rend au passage aux grands chercheurs qui ont permis les découvertes majeures que nous connaissons : Henri Becquerel, Pierre et Marie Curie, Ernest Rutherford, Frédéric Joliot, Albert Einstein, etc.

L’ouvrage, enfin, est aussi une source de réflexion sur nos sources et politiques d’énergie, celles présentes et à venir (qu’il nous présente, posant la logique des problèmes qui se posent encore).
Plutôt que de songer à arrêter le nucléaire civil du jour au lendemain, à partir de peurs souvent irrationnelles et d’une méconnaissance des sujets de fond, il préconise une meilleure gestion de celui-ci, en expliquant quels sont les enjeux qui se posent.

Et, comme il le dit lui-même :

Ce livre est destiné à informer le public aussi objectivement que possible, de manière à bien poser le problème, donc à permettre à chacun de se faire une opinion fondée sur la raison.

Une démarche donc tout à fait positive, qui ne justifie pas tous les torrents de haine que semble susciter cet auteur.

Loin de l’émotion, il s’agit bien d’un ouvrage pédagogique et d’un outil de réflexion. Quant à imaginer un référendum sur un tel sujet, dont Dominique de Montvalon, l’interviewer de ce livre lui demande s’il est partisan, il répond à juste titre (de mon point de vue) :

Pas plus que je ne suis partisan de faire voter les gens sur la véracité d’un théorème mathématique !… La démocratie n’a jamais remplacé la connaissance et le savoir. Prétendre le contraire, c’est de la démagogie.

— Claude Allègre, Faut-il avoir peur du nucléaire ?, Plon, décembre 2011, 185 pages.