Laissez les entreprises faire faillite !

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La faillite d’une entreprise mal gérée n’est certainement pas le signe que le capitalisme est en crise. C’est au contraire la preuve que le marché fonctionne.

Par Jean-Louis Caccomo

Entreprise faillite CC mamasucoMon premier souci d’économiste est de m’efforcer de poser des problèmes de fond dans un langage accessible, lesquels auront de grandes chances d’être illustrés par l’actualité en vertu du principe « plus ça change, plus c’est la même chose ». Quand j’évoquais, dans une récente chronique, que tout a un prix et que je considérais des exemples sur le marché immobilier ou dans le domaine de la santé, je ne me doutais pas – mais j’aurai dû m’en douter – que les socialistes proposeraient, dans leur élan démagogique (et quand ils ont pris conscience qu’ils allaient perdre le pouvoir), l’équivalent de la CMU dans le domaine du logement.

Que l’on se comprenne bien, mon souci n’est pas de défendre le marché, les patrons ou les profits ; d’ailleurs, les patrons sont bien les derniers à apprécier la concurrence tant celle-ci est une menace constante sur leurs profits. Mais, mon sentiment et mon opinion importent peu, à vrai dire ; les phénomènes économiques existent indépendamment de mon sentiment et de mon opinion. Et, ils existent indépendamment de votre sentiment.

Nier et refouler le marché ne nous aidera jamais à le comprendre… mais le marché continuera alors d’exister à notre insu. Mieux vaut en connaître les ressorts et les mécanismes pour atteindre les objectifs économiques et sociaux les plus nobles. Un économiste de bon aloi ne peut pas faire comme si les marchés et leurs principes de fonctionnement n’existaient pas. Il y a une telle confusion aujourd’hui dans l’enseignement en général, et dans les formations économiques en particulier, que n’importe quel manipulateur de foule peut s’autoproclamer « économiste alternatif ». Les discours pompeux de José Bové sont étudiés par les bacheliers et la revue Alternatives Économiques est devenue la source officielle des enseignants du secondaire.

Le débat est descendu dans l’arène médiatique : sous prétexte d’égalité, tout le monde interpelle tout le monde. Mais, à quel titre ? Avec quelles compétences ? Le moindre quidam va émettre des propos sur les marchés financiers, le financement des retraites ou l’effet de serre sous le prétexte de démocratie totale. Mais, dans ce vacarme où celui qui parle le plus fort croit avoir raison sur les autres, on oublie les données, les hypothèses de travail ou les références théoriques. La validité d’un raisonnement et la portée d’une réflexion ne se décrètent pas par la violence. Si le vrai débat est déjà difficile entre chercheurs professionnels (qui peuvent être tentés par les sirènes de l’audimat plutôt que par les rigueurs de l’objectivité), il devient cacophonie et verbiage quand il tombe sous les micros piégés des manipulateurs d’opinion. Accepterait-on que n’importe qui se proclame pilote d’avion ou chirurgien ? Pourtant, en France, un charlatan peut se trouver en situation de diriger tout un pays et de le plonger dans la misère et le chaos.

Certains dirigeants d’entreprise peuvent s’avérer être aussi des charlatans ; ceux-là doivent pouvoir être poursuivis et ne doivent pas s’accrocher à leur place puisqu’ils mettent en danger les employés, les actionnaires et les clients. En général, c’est justement la sanction du marché – c’est-à-dire la faillite – qui est la procédure de sélection et d’élimination la plus efficace. Et c’est bien là la fonction régulatrice du marché. Mais, la classe politique française s’est arrogée le monopole de la représentation nationale et de l’expression de l’intérêt général. On serait alors en droit de la soumettre, à chaque consultation électorale, à un audit objectif en comparant les promesses proclamées aux résultats observés. Car, les hommes et femmes politiques ne doivent pas non plus s’accrocher aux postes de pouvoir dès lors qu’ils ont détourné et perverti ce pouvoir.

On a glosé, dans un passé récent, sur les malversations de l’entreprise Enron comme on feignait de s’inquiéter du sort de l’Argentine. Dans les deux cas, nous dit-on, il y aurait là les signes évident de la crise – tant de fois annoncée – du capitalisme… Dans le cas de l’Argentine, les analystes du Wall Street Journal tiraient déjà sur la sonnette d’alarme, il y a déjà près de 10 ans, et mettaient en garde sur la politique économique de ce pays sans cesse financée par un déficit public voué à s’accroître (puisqu’il ne finançait aucune réforme sérieuse). Mais les discussions autour de la faillite d’Enron sont plus révélatrices sinon intéressantes. Ce n’est pas la première fois – ni la dernière – qu’une grande entreprise fait faillite aux USA. La faillite est au cœur du principe de fonctionnement de l’économie de marché, notamment aux États-Unis où l’État se montre moins interventionniste. Si les patrons ou managers s’attendent à ce que l’État vienne automatiquement au secours de leurs entreprises dès lors qu’elles sont en difficulté – comme en France où les patrons ne se privent pas de faire un chantage au social –, alors il y a fort à parier que les entreprises seront mal gérées et les ressources très mal allouées. Il n’y avait pas de faillite dans l’économie soviétique… mais c’est l’économie soviétique dans son ensemble qui a fait faillite. On peut néanmoins comprendre les dirigeants d’entreprises françaises dans le sens où l’État français contribue, pour une part importante, à dégrader la situation financière des entreprises (notamment dans le cas d’une liquidation financière où l’État fait partie des créanciers prioritaires, ce qui contribue à accentuer les difficultés des autres créanciers).

C’est le risque réel de faire faillite qui pousse les acteurs économiques à essayer de faire les choix les plus efficaces possibles, même s’ils ne détiennent jamais de certitude à ce propos. La faillite d’une entreprise n’est donc en rien la faillite du système économique ; elle prouve au contraire que le système fonctionne, en éliminant les entreprises qui gaspillent des ressources (forcément limitées) qui pourraient être mieux utilisées par d’autres managers (qui dans ce cas se proposeront de racheter les actifs de l’entreprise en faillite, ces derniers conservant une valeur aux yeux des repreneurs potentiels… du moins tant qu’il y a des repreneurs). Rappelons qu’une entreprise est une « personne » morale qui résulte d’un ensemble de contrats : la faillite signifie donc la disparition de ces contrats, non des individus eux-mêmes, lesquels se trouvent libérés de leurs engagements pour effectuer d’autres contrats plus viables (puisque la faillite indique que les précédents contrats n’étaient pas tenables).

img contrepoints515 failliteIl n’y a qu’en France que l’on croit que l’on puisse interdire les licenciements ou supprimer les faillites, l’État se portant au secours des entreprises en difficulté (mais ce principe aboutit à ce que toutes les entreprises se tournent inévitablement un jour vers l’État lequel fera faillite à son tour). Un État interventionniste, qui nourrit l’illusion de réguler l’économie, fragilise les acteurs économiques – qui ne sont plus capables ni de prendre des décisions, ni de les assumer – et prend le risque de ruiner toute l’économie, entraînant la société toute entière dans son naufrage. C’est précisément ce qu’il s’est passé en Argentine ou en URSS… et peut-être en France un jour, s’il n’y a pas de changement politique marquant ou de véritable prise de conscience de la part de l’opinion.

Mais la faillite d’une entreprise est l’arbre qui cache la forêt car que devons-nous alors penser du parcours de Microsoft, Sun, HP, Apple ou Facebook ? Ce sont des entreprises qui ont débuté avec un capital-risque somme toute modeste en comparaison de l’argent public engouffré dans nos « champions nationaux ». Ces entreprises sont aujourd’hui des firmes multinationales qui font vivre des milliers de salariés, d’actionnaires tout en répondant aux besoins de leurs clients. Dans ce cas, c’est le succès même de l’entreprise que l’on va condamner : on va, par exemple, reprocher à Microsoft d’être en situation de monopole. Lorsqu’une grande entreprise fait faillite, on l’assimile à la faillite du système lui-même ; et lorsqu’une petite entreprise devient un grand groupe, on crie au danger en délirant sur le pouvoir des firmes multinationales.

Aujourd’hui pas plus qu’hier, le capitalisme n’est en crise. Ceux qui prennent prétexte des faillites ou des malversations de quelques groupes internationaux pour réglementer l’économie et « réformer le capitalisme » se réclament de principes qui partout où ils ont été appliqués ont conduit des pays entiers à la faillite parce qu’ils ont neutralisé le seul principe de régulation qui fonctionne, c’est-à-dire le marché. Certes, le marché est loin d’être parfait mais il fonctionne et il est bien réel alors qu’une organisation parfaite n’est que chimère puisque toute construction humaine est nécessairement perfectible. En empêchant la faillite des acteurs qui ne contribuent pas à créer de la richesse, on fragilise l’ensemble du système. Et c’est seulement une variation libre des prix qui nous permet de savoir si les richesses sont correctement allouées.

L’histoire a montré ce que la théorie soupçonnait : il n’y a aucune exception à la faillite du communisme. Partout où il a été expérimenté, à l’Est (Russie) comme à l’Ouest (Cuba), en Europe (R.D.A.) comme en Asie (Vietnam ou Corée du Nord), au Nord comme au Sud, l’application systématique de principes alternatifs à une économie libre a conduit aux mêmes résultats : écrasement des peuples, arrêt de la croissance et appauvrissement du pays, exode des élites. Il n’y a aucune exception et l’expérience fut massive. Qui peut citer un pays communiste riche ? Il n’y a même pas une exception pour confirmer la règle ! Tous ceux qui ont eu la prétention de s’opposer à la régulation libre et spontanée de l’économie par le jeu de la concurrence, qui implique la possibilité de la faillite, ont propagé la faillite elle-même. Autrement dit, dans le contexte d’un marché libre, la faillite peut se produire mais elle est locale ; dans le contexte d’une économie administrée et planifiée, la faillite se produit nécessairement et elle est globale. Et ce sont les orphelins du communisme qui prétendent donner des leçons de saine gestion aux pays capitalistes !

Dans une économie libre qui autorise le développement de millions d’entreprises, il y a nécessairement quelques entreprises douteuses et mal gérées ; mais celles-ci seront inéluctablement évincées par la concurrence. La faillite d’une entreprise mal gérée n’est certainement pas le signe que le capitalisme est en crise. Les naïfs et les ignorants le croyaient déjà au XIXe siècle. C’est au contraire la preuve que le marché fonctionne : les entreprises qui satisfont clients, salariés et actionnaires détiennent la clé du succès alors que celles qui trompent clients, salariés et actionnaires sont inévitablement sanctionnées par le marché. Si à court terme les attentes des clients, des salariés et des actionnaires paraissent contradictoires, elles sont à terme nécessairement complémentaires puisque tous ont intérêt à ce que l’entreprise perdure et se développe. D’ailleurs, seule la vision marxiste sépare ces différents acteurs de l’économie en classes distinctes et antagonistes alors que, dans les faits, nous sommes tour à tour en situation de salariés (quand nous louons notre force de travail ou nos compétences), d’actionnaires (quand nous plaçons notre épargne) et de clients (lorsque nous consommons). Et l’on doit forcément travailler, consommer et épargner…

L’observation des faits, l’étude de l’histoire économique et la théorie enseignent que les marchés, les industries, les produits et les entreprises obéissent à des cycles de vie à l’intérieur duquel la possibilité de grandir ou de faire faillite joue un rôle fondamentalement régulateur. Les problèmes systémiques commencent lorsque l’État cherche à contrarier ces mécanismes.


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