Quand les intermittents se donnent en spectacle

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Les intermittents du spectacle réclament toujours plus d’égalité pour eux, sous la forme de subventions et d’indemnités. Guider le peuple, oui, mais seulement si ça paye bien – et encore, en dilettante.

La France vit une situation difficile. Depuis des décennies, son économie stagne, la croissance recule et le chômage progresse. Et personne ne semble pouvoir y faire quoi que ce soit. On a pourtant tout essayé : inciter à l’embauche, empêcher les licenciements, investir dans des projets d’avenir, subventionner les entreprises en difficulté…

Tout, ou presque. Parce que si on tente le coup de la liberté et de la responsabilité, vous comprenez, automatiquement, « les grandes entreprises s’enrichissent davantage pendant que les travailleurs peinent à vivre décemment et perdent les droits qui permettent à l’être humain de conserver sa dignité. »

Heureusement pour les Français, même si les fins de mois sont difficiles à boucler, il demeure quelques amoureux de la culture et de l’expression artistique motivés pour les divertir envers et contre tout. Pas trop fort ou trop longtemps non plus, hein, mais peu importe : pourvu qu’on leur accorde les subventions qui financent leurs spectacles et qu’on finance leurs indemnisations plus confortables que les autres, ils sont prêts à mettre un peu d’ambiance dans un pays morose. Ils ne le font pas pour l’argent, mais quand même.

Et si la majorité au pouvoir continue de les décevoir, de sacrifier la culture et la confiture au grand capital apatride (mais quand même bien proche des politiciens français, faut pas pousser) représenté par le MEDEF, les intermittents se donneront en spectacle.

Car il ne faudrait pas que tous ces passionnés, dévoués, tout à fait désintéressés, se retrouvent à poil (sauf dans la main). Que la nature parfois cyclique de leur travail (et encore) les contraigne à, parfois, faire comme les autres Français qui ont une activité cyclique. Et que leur désintéressement ne soit pas récompensé.

Car les Français devraient faire preuve de plus de solidarité avec le monde de la culture, et surtout pas l’inverse. Il faudrait qu’ils continuent de payer pour les intermittents, en plus de subventionner leurs spectacles (et le Nutella le lendemain matin). Faire preuve de « solidarité interprofessionnelle » à sens unique, de presque tous vers quelques-uns, pour financer une culture pas politisée pour un sou, mais pour quelques millions, on peut s’arranger.

Parce qu’on peut bien détruire l’économie et l’emploi, entraver la croissance et les Français ; mais assassiner la culture, ça, non. Mais d’ailleurs, de qui parlons-nous ?

Nous parlons d’amoureux de la culture qui sont prêts à sacrifier leurs spectacles et se mettre en péril, nous parlons de pères et de mères de famille qui ne peuvent pas s’arrêter de travailler mais pensent à entamer une grève de la faim pour être enfin écoutés.

Mais que demandent ces braves gens passionnés au point de songer à, peut-être, s’il ne fait pas trop chaud, entamer une grève de la faim ; à part de vivre de leur passion aux frais du contribuable ?

Nous proposons aujourd’hui à François Hollande d’avoir le courage d’être le porte-parole de la justice sociale pour toute l’Europe. Il pourrait même expliquer à ceux qui ne pensent que par la finance, que la culture et la solidarité sont des moyens de lutter contre la crise, à travers les retombées économiques qu’elles engendrent. Au lieu de  nous décevoir une fois de plus, qu’il saisisse cette occasion de redonner au Parti Socialiste, dont il est le fossoyeur, le vrai sens du mot « socialisme ».

img contrepoints494 intermittentsChiche. Luttons contre la crise à grands coups de culture et de solidarité. Mais attention : redonnons son vrai sens au mot « socialisme ». Luttons contre la finance, le capital, et même contre le capitalisme tant qu’on y est ; rejetons tous ses méfaits. Ne finançons pas les spectacles d’avant-garde qui font naître la conscience du peuple avec l’argent capitaliste issu de l’économie de marché. Ni directement en vendant la culture à ceux qui en veulent bien, s’il y en a. Ni en contribuant à l’exploitation des travailleurs qui, en plus de financer les indécents profits des capitalistes, financeraient alors les subventions.

Parce qu’il ne faudrait pas que la « justice sociale » consiste uniquement en une redistribution de l’argent des uns vers les poches des autres, n’est-ce pas ? Tout comme il serait peu égalitaire de faire financer un festival à Avignon par ceux qui n’ont pas les moyens de s’y rendre même s’il est gratuit. Car comme le rappelait h16, « en définitive, ce qu’on observe et ce qui est très justement pointé par Eric Verhaeghe, qui a été président de l’APEC entre 2004 et 2009, dans une tribune parue récemment sur Le Figaro, c’est qu’avec ce système, les smicards de tout le pays cotisent pour le festival d’Avignon ou les spectacles intermittents de Montpellier. »

Dans la culture comme dans la confiture, le socialisme vit du capitalisme et meurt quand il est parvenu à le tuer enfin. L’argent public vient toujours de poches privées et atterrit toujours dans des poches privées, et ça arrangerait bien les intermittents qu’il vienne des poches des autres pour remplir les leurs.

Il est plus facile de réclamer des subventions que de vivre de son art, mais c’est ce que font les artistes, les vrais, ceux qui savent se faire apprécier d’un mécène ou du public au point qu’ils leur donnent directement leur argent. Ceux qui créent et présentent des œuvres appréciées pas seulement par eux-mêmes et quelques élus, ceux qui travaillent dur parce qu’ils sont vraiment passionnés au lieu de pleurnicher et faire la quête aux subventions. Ceux qui pensent qu’il n’y a rien de honteux à passer dans les rangs du public avec un chapeau pour se lancer, et qui auraient honte de forcer le public à payer leurs représentations même s’il ne vient pas et leurs indemnisations la plupart le reste du temps.

Mais en France, nous avons peu d’artistes, et beaucoup d’intermittents. Qui pensent que c’est à eux plutôt qu’au public de savoir ce qui est de l’art et ce qui ne l’est pas, ce qui est de la culture et ce qui ne l’est pas ; et que si tous les autres subissent le socialisme et en paient le prix, eux doivent le chanter à chaque représentation et, surtout, en vivre.

Guider le peuple, oui, mais seulement si ça paye bien – et encore, en dilettante.