Les libéraux vivent-ils dans le monde des Bisounours ?

Bisounours sur un mur à San Francisco (Crédits istolethetv, licence Creative Commons)

Quel libéral n’a pas été accusé d’être idéaliste et de voir les hommes comme des Bisounours ? Est-ce vraiment justifié ?

Par Jean Level.

Bisounours sur un mur à San Francisco (Crédits istolethetv, licence Creative Commons)Tout libéral qui a déjà discuté avec des non-libéraux sait une chose : pour que le libéralisme puisse fonctionner, il faudrait que les êtres humains soient tous gentils et transpirent l’amour de leur prochain, et ce afin qu’ils n’abusent pas de leur liberté. Or ce n’est pas tout à fait le cas, donc le libéralisme est à reléguer au rang des utopies. Et « vive l’État ! », cette autorité monopolistique nécessaire pour éviter que la liberté opprime.

Passée cette minute de pur délire jubilatoire, qui a au moins le mérite de donner à certains une certitude dans la vie, il est temps de commencer à réfléchir et de se demander qui, des libéraux ou des étatistes, vit dans un monde de bisous et de câlins.

Les libéraux sont par exemple utopistes quand ils souhaitent la fin des monopoles d’État et pensent qu’ils pourraient être remplacés par des initiatives privées pour un meilleur service et un meilleur prix. Est-ce vraiment utopique ?

Un fonctionnaire, dont l’emploi et les revenus sont garantis à vie, serait-il plus motivé pour vous fournir le pain que vous souhaitez au meilleur prix qu’un boulanger dont l’intégralité des revenus dépend de sa capacité à vous satisfaire, car dans le cas contraire vous pouvez toujours aller voir son concurrent ?

Pour l’immense majorité des gens qui liront ceci, la réponse semble évidente. Alors pourquoi ne pas pousser la réflexion au-delà du croustillant et savoureux sujet qu’est la boulangerie et nous demander qui est réellement naïf ?

Celui qui pense qu’un entrepreneur lançant une société d’assurance santé et ne dépendant que de vous, ses clients, cherchera à vous apporter le meilleur prix pour chaque niveau de qualité ? Ou celui qui pense qu’un service public monopolistique et obligatoire apportera le meilleur rapport qualité/prix alors qu’il n’a jamais à craindre la concurrence ?

Un libéral qui fait confiance aux parents pour choisir un établissement, en fonction de son programme et de ses méthodes, dans le meilleur intérêt de leur enfant ? Ou un étatiste qui fait davantage confiance à un haut-fonctionnaire situé à des dizaines ou des centaines de kilomètres de l’enfant concerné et ne le verra jamais ?

Quelqu’un qui pense que, si les gens étaient propriétaires de leur rue, ils veilleraient à ce quelle soit propre et entretenue ? Ou quelqu’un qui pense qu’un maire plus ou moins lointain sera aussi motivé pour remplir cette mission et aussi attentif quand viendra le moment de choisir le meilleur prestataire ?

En vérité, pour qu’un monopole public arrive à être aussi efficace qu’une initiative privée, il faudrait que tous les fonctionnaires soient aussi inventifs et motivés pour satisfaire le client que si leur vie en dépendait, comme c’est le cas pour un entrepreneur, et par extension pour ses salariés. En vérité, l’étatiste croit, souvent sans même s’en rendre compte, qu’une entreprise dont aucun salarié n’a réellement quelque chose à perdre (un quelconque monopole d’État) rendra un meilleur service qu’une entreprise qui perd tout si son client décide d’aller voir un concurrent. Alors si le libéral – qui pense que, pour que l’humain donne le meilleur de lui-même, il faut qu’il y trouve un intérêt – vit dans le monde des Bisounours, où vivent les gens qui croient à l’efficacité des monopoles d’État ?

Mais le désamour des libéraux pour les monopoles publics n’est pas la seule chose qui fait dire à leurs détracteurs qu’ils se croient dans un monde d’enfants de chœur. Les libéraux s’opposent aussi à la réglementation, aux normes définies par l’État, ou encore aux subventions et à toutes ces interventions censées protéger le consommateur ou lui permettre d’accéder à des services de meilleure qualité. Toutes ces interventions sans lesquelles les consommateurs seraient, parait-il, à la merci de producteurs sans scrupules. Mais qui est crédule ici ?

Celui qui pense que, dans un monde sans État pour édicter des règles et sans monopole de la force pour les imposer, l’intérêt du client et celui de l’entreprise convergent et que les gens se tourneront vers les produits qui correspondent le mieux à leurs attentes, y compris en matière de sécurité ? Ou celui qui croit que les entreprises et les lobbies vont se priver de faire pression sur l’État et son monopole de la force pour qu’il impose des règles aux dépens de leurs concurrents ou de leurs clients ?

Celui qui croit que des entreprises privées pourraient tout à fait se spécialiser dans l’évaluation des produits, parce que les gens le souhaitent, et qu’elles le feraient bien, parce que dans le cas contraire une meilleure entreprise les remplacerait ? Ou celui qui fait confiance à un fonctionnaire éloigné du terrain et de ceux qui le paient (les contribuables) pour définir des standards de qualité et les faire respecter ? Un libéral qui est convaincu que la peur de la concurrence pousse les entreprises à s’améliorer et à innover sous peine d’être remplacées ? Ou l’étatiste qui pense qu’il faut limiter la concurrence en espérant que les entreprises ainsi protégées réinvestiront cette rente dans l’innovation et l’amélioration de leur service ?

Quant aux subventions, ce même libéral, qui pense que les syndicats devraient être des entreprises ou des associations uniquement dépendantes de leurs clients ou adhérents pour leur financement, afin de vraiment avoir à cœur les intérêts des salariés, a-t-il une vision idyllique de l’humanité ? Ou faut-il considérer que des syndicats, financés presque totalement par des subventions, défendraient les salariés par pur altruisme ?

Réglementation régulation lobby (Crédits Mimi and Eunice, licence Creative Commons)

Les libéraux ne sont pas contre les interventions de l’État parce qu’ils ont une vision idyllique de l’humanité. Non. Ils sont contre parce qu’ils pensent que l’intervention de l’État fait diverger l’intérêt de l’entrepreneur et celui de son client. Les libéraux donnent beaucoup moins dans l’angélisme que ceux qui croient que les entrepreneurs, qui en ont les moyens, se priveront d’éliminer leurs concurrents par la réglementation ou de se lancer dans une course aux subventions si c’est leur intérêt.

Enfin, et sur un sujet encore plus conflictuel, qui est dans la pensée magique ? Celui qui pense que chacun devrait pouvoir protéger sa vie, y compris avec une arme à feu ? Ou celui qui pense que les vilains vont gentiment renoncer à s’armer parce que c’est interdit, puis gentiment attendre la police après vous avoir agressé ?

Non, le libéralisme n’a pas besoin d’une humanité Bisounours pour ne pas sombrer dans le chaos. Il repose sur des êtres humains bien réels cherchant avant tout leur intérêt, y compris matériel. Et qu’on laisse les gens libres de se protéger comme ils le souhaitent contre les quelques personnes malintentionnées, prêtes à sacrifier leur intérêt personnel pour nuire aux autres. Quand les étatistes disent l’inverse, ils ne font que projeter sur leurs adversaires les défauts de leur système : c’est la règlementation qui sert le fort aux dépens du faible, celui qui sait la détourner aux dépens de l’honnête citoyen, et qui a besoin d’humains fondamentalement altruistes pour que ça n’arrive pas.

Une fois constaté le fait que l’intervention de l’État sur un marché est toujours nuisible, sauf si on considère l’homme comme le Saint qu’il n’est pas, la décision d’y mettre fin s’impose. Quitte, éventuellement, à mettre en place un système d’impôt négatif (temporairement ou non) pour que chacun puisse accéder aux marchés libres ainsi restaurés. Mais il s’agit d’une autre question.