L’importance de la stupidité dans la recherche scientifique

La science implique de nous confronter à notre stupidité « absolue ».

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Recherche scientifique (Crédits : Novartis AG, licence Creative Commons)

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L’importance de la stupidité dans la recherche scientifique

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 16 juillet 2014
- A +

Par Martin A. Schwartz [*], depuis les États-Unis

Recherche scientifique CC Novartis AGJ’ai récemment revu une ancienne amie pour la première fois depuis de nombreuses années. Nous avions été doctorants en sciences en même temps, quoique dans des domaines différents. Puis elle a laissé tomber, est allée à Harvard à l’École de Droit et est maintenant avocate senior dans une grande organisation environnementale. A un certain moment, la conversation arriva sur la raison pour laquelle elle avait quitté les études doctorales. À mon grand étonnement, elle a dit que ces études la faisaient se sentir stupide. Après quelques années passées à se sentir stupide tous les jours, elle avait décidé de faire quelque chose d’autre.

Je l’avais toujours vue comme l’une des personnes les plus intelligentes que je connaisse, et sa carrière postérieure soutient ce point de vue. Ce qu’elle a dit m’a dérangé. Je n’arrêtais pas de penser à ce sujet… Soudain le lendemain, ça m’a frappé : la science me fait me sentir stupide aussi. C’est juste que je m’y suis habitué. Tellement habitué qu’en fait, je recherche activement de nouvelles occasions de me sentir stupide. Je ne saurais pas quoi faire sans cette sensation. Je pense même que c’est censé être comme ça. Je m’explique.

Pour la quasi-totalité d’entre nous, l’une des raisons pour lesquelles nous aimions la science au lycée et à l’université est que nous étions bons en science. Cela n’est pas la seule raison, la fascination pour la compréhension du monde physique et un besoin émotionnel de découvrir de nouvelles choses entrent aussi en compte. Mais la science au lycée et à l’université signifie suivre des cours, et bien suivre les cours signifie connaître les bonnes réponses aux tests. Et si vous connaissez ces réponses, vous réussissez et vous sentez intelligent.

C’est tout différent avec un doctorat, dans lequel vous avez à effectuer un travail de recherche. Pour moi, c’était une tâche ardue. Comment pourrais-je formuler les questions qui mèneraient à des découvertes importantes ; concevoir et interpréter des expériences dont les conclusions seraient absolument convaincantes, prévoir les difficultés et voir les moyens de les contourner, ou, à défaut, les résoudre quand elles se concrétisent ? Mon projet de doctorat était assez interdisciplinaire et pendant un certain temps, chaque fois que je suis tombé sur un problème, j’ai harcelé les gens de ma faculté qui étaient les experts dans les différentes disciplines qu’il me fallait. Je me souviens du jour où Henry Taube (qui a remporté le prix Nobel deux ans plus tard) m’a dit qu’il ne savait pas comment résoudre le problème que j’avais dans son domaine. J’étais un étudiant diplômé de troisième année et je pensais que Taube en savait environ 1000 fois plus que moi (estimation prudente). S’il n’avait pas la réponse, personne ne l’avait.

C’est ce qui m’a frappé : personne ne l’avait. C’est pourquoi c’était un problème de recherche. Et puisque c’était mon problème de recherche, c’était à moi de le résoudre. Une fois que j’ai réalisé ce fait, j’ai résolu le problème en quelques jours. (Il n’était pas vraiment très dur, j’ai juste eu à essayer quelques trucs.) La leçon cruciale était que le volume des choses que je ne connaissais pas était non seulement vaste, mais pratiquement infini. Cette prise de conscience, au lieu d’être décourageante, est libératrice. Si notre ignorance est infinie, la seule action possible est de nager dedans du mieux que nous pouvons.

img contrepoints477Je voudrais suggérer que nos programmes doctoraux rendent souvent deux mauvais services à nos étudiants. Tout d’abord, je ne pense pas que les élèves soient amenés à comprendre combien il est difficile de faire de la recherche. Et combien il est très, très difficile de faire des recherches importantes. C’est beaucoup plus difficile que de prendre des cours même très exigeants. Ce qui  rend la recherche si difficile est l’immersion dans l’inconnu. Nous ne savons simplement pas ce que nous faisons. Nous ne pouvons pas être sûrs que nous posons la bonne question ou faisons la bonne expérience jusqu’à ce que nous obtenions la réponse ou le résultat. Certes, la science est rendue plus difficile par la concurrence pour les subventions et la publication dans les meilleures revues. Mais en dehors de tout cela, faire de la recherche importante est fondamentalement difficile et tous les changements de ministère, de politiques institutionnelles ou nationales ne permettront pas de réduire sa difficulté intrinsèque.

Deuxièmement, nous n’enseignons pas suffisamment bien à nos étudiants à être productivement stupides, ou autrement dit que si nous ne nous sentons pas stupides cela signifie que nous n’essayons pas assez. Je ne parle pas de la stupidité « relative », dans laquelle les autres élèves de la classe, en lisant la matière y réfléchissent et réussissent l’examen alors que vous pas. Je ne parle pas non plus de gens brillants que l’ont pourrait trouver à des postes qui ne correspondent pas à leur talents. La science implique de nous confronter à notre stupidité « absolue ». Ce genre de stupidité est un fait existentiel, inhérente à nos efforts pour faire notre chemin dans l’inconnu. Les examens préliminaires et de thèse ont la bonne approche lorsque le comité de la faculté pousse jusqu’à ce que l’étudiant commence à donner de mauvaises réponses ou abandonne en disant « Je ne sais pas ». Le but de l’examen n’est pas de voir si l’étudiant répond juste à toutes les questions. S’il le fait, c’est la faculté qui a échoué à l’examen. Le but est d’identifier les faiblesses de l’élève, en partie pour voir où investir des efforts et en partie pour voir si la connaissance de l’étudiant flanche à un niveau suffisamment élevé pour qu’il soit prêt à prendre un projet de recherche.

La stupidité productive implique d’être ignorant par choix. Nous concentrer sur des questions importantes nous met dans la position inconfortable d’être ignorants. Une des belles choses sur la science est qu’elle nous permet de brasser de l’air, de nous tromper jour après jour, et de nous sentir parfaitement bien tant que nous apprenons quelque chose à chaque fois. Sans doute, cela peut être difficile pour les étudiants habitués à obtenir les bonnes réponses. Sans doute, des niveaux raisonnables de confiance et la résilience émotionnelle aident, mais je pense que l’éducation scientifique pourrait faire plus pour faciliter cette très grande transition : de l’apprentissage ce que d’autres ont découvert une fois à faire vos propres découvertes. Plus nous sommes à l’aise avec notre stupidité, plus nous pataugerons profond dans l’inconnu et plus nous sommes susceptibles de faire de grosses découvertes.


Martin A. Schwartz, « The importance of stupidity in scientific research », 2008 J Cell Sci 121,1771 doi: 10.1242/​jcs.033340. Traduction : Philippe Guglielmetti.

[*] Martin A. Schwartz est Professeur de microbiologie et de génie biomédical à l’Université de Virginie.

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  • Ouais, mais si le mec avait lu une histoire de la philo, il saurait que tout ça a été dit depuis plus de deux mille ans. Sauf qu’à l’époque, on ne disait pas « stupidité », mais « ignorance » : on n’avait pas besoin d’extrémiser les idées pour émerger en librairie. Pour peu qu’on ait entendu parler du concept de « docte ignorance », le propos de cet article est d’une effarante banalité.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/De_la_docte_ignorance

    • C’est bien possible. Mais il y’a une profonde différence entre lire sur l’ignorance et en faire l’expérience au quotidien, surtout dans le cadre de la science. Le contenu de l’article est loin d’être banal. Peut-être est-ce vous qui êtes simplement blasé.

      • Non, c’est juste l’auteur qui aime tellement la recherche… qu’il ne s’est pas intéressé aux chercheurs qui ont découvert la même chose longtemps avant lui.

        Attitude typique des sciences « dures » contemporaines : elles sont entre les mains d’ingénieurs méprisant l’histoire de la pensée, persuadés d’inventer le fil à couper le beurre et l’appelant « laser à désolidariser les calories » pour obtenir du buzz. Le public adore.

        Il est sans doute très fort dans sa spécialité, mais ça ne change strictement rien à l’affaire.

        • Peut-être, tout simplement, que le mec n’est pas philosophe, et a déjà suffisamment de boulot sans aller se former dans un domaine de plus, qui ne lui est pas directement utile. Surtout quand on sait à quel point se maintenir à niveau en science est exigent.

          Dans l’autre sens, il y’a peu de philosophes qui soient réellement performant en science (Oublions le cas particulier des mathématiciens philosophes).

          Ce qui était possible au 18eme ne l’est plus aujourd’hui. Ces disciplines sont devenus tout simplement trop exigeantes pour qu’on ait le luxe de beaucoup se disperser. Quoiqu’il en soit, le gars apporte un témoignage, pas un développement théorique. Donc vous êtes à côté de la plaque.

          • La démarche scientifique implique nécessairement la prise de distance, l’aller-retour permanent hypothèse-déduction ou empirisme-induction. Il est difficile de concevoir l’activité de chercheur sans background philosophique, plus simplement sans démarche philosophique, et ce, aussi pointus que soient les domaines de recherches actuels. Ou alors on ne parle pas de recherche, mais simplement de technique.

    • La position rassurante, si un scientifique se trompe en affirmant la même chose que le troupeau il peut se dire qu’il ne s’est pas trompé seul. S’il se trompe seul ou avec un groupe plus petit en apparence il passe avec les autres moutons noirs pour l’idiot.

  • C’est là la différence entre science et politique.

  • Excellent !!!

    @ Pascal :
    La « Docte Ignorance » est cette « sagesse » de reconnaitre l’étendue limité de notre savoir.
    Je pense que vous faites une grosse erreur. M. Schwartz ne fait pas état de la « Docte Ignorance » mais de la sensation personnelle que l’on a en réalisant de notre ignorance. Ce qui est très différent de reconnaitre et d’accepter cette ignorance !!
    C’est un petit jeu subtil de comprendre la différence entre une sensation et le fait qui crée cette sensation.

    C’est cette sensation qui fait que nombre de jeunes change de cursus scolaire quand ils découvre la recherche, la vraie (celle dans laquelle il faut identifier un fait naturel, poser des hypothèses, créer des expériences et confronter les résultats à la réalité). Cette sensation de se sentir stupide devant un problème que l’on ne comprend pas et la peur de reconnaitre notre ignorance.

    • Aveuglé par sa propre suffisance, Pascal ne peut reconnaître dans le propos d’autrui que le peu qu’il connait déjà. Il ne percevra que banalité et passera à côté de l’essentiel, tandis que d’autres s’enrichiront.

      L’ironie de l’histoire est que son commentaire illustre à merveille le propos de l’auteur.

  • Faudrait quand même pas confondre un philosophe des sciences, un chercheur et un ingénieur.

  • Excellent billet ! Reconnaître son ignorance est le nerf de la recherche scientifique et en biologie, l’extrême complexité des processus permettant à une simple bactérie de vivre peut effectivement rendre idiot tant cette complexité nous dépasse le plus souvent. Il manque aujourd’hui cruellement de scientifiques capables de prendre du recul et d’atteindre une vision globale des processus biologiques. Chaque spécialiste travaille dans son domaine restreint et il ignore le plus souvent totalement (et superbement) celui de ses collègues …

  • J’aime bien la manière de raconter de l’auteur 🙂
    Je pense que c’est merveilleux de découvrir le monde sans être stupide mais ayant conscience de son ignorance, d’être surpris, fier de pouvoir comprendre ou résoudre un problème tout seul ou avec un peu d’aide. Je me pense stupide aux yeux des autres ( mais pas aux miens), car beaucoup affirment des vérités qui ne le sont pour moi, hein Pascal?? 😉
    PS: pascal, je viens de lire un roman sur la lèpre, magnifique, je vais de mon clavier chercher un cours sur l’histoire de cette pathologie…!

  • « faire de la recherche importante est fondamentalement difficile »
    Ce n’est pas propre aux chercheurs scientifiques. On peut substituer à « recherche » toute autre activité professionnelle : droit, ingénierie, cuisine, …

    Comme le raconte bien l’article, la difficulté est de sortir de l’apprentissage encadré par des maîtres qui « savent » et des examens qui promeuvent pour entre dans la vraie vie où il faut se confronter à la réalité du terrain. Le travail de doctorat est une de ces transitions.
    C’est à ce moment que l’on commence à se rendre compte qu’il existe ce quadrant des choses dont on ne sait même pas qu’on ne les connait pas.

    • « Ce n’est pas propre aux chercheurs scientifiques. On peut substituer à « recherche » toute autre activité professionnelle : droit, ingénierie, cuisine, … »

      C’est ce que je pensais en lisant cet article et les commentaires.

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