Le droit (et la bêtise) d’être égoïste (2/2)

La défense du « droit à être égoïste » est fondamentale, mais son exercice n’est pas le fondement d’une société libre.

(1er épisode) L’agriculture a été inventée avant l’État, alors que les chasseurs-cueilleurs vivaient en bandes ou en tribus ; elle lui a permis de prendre naissance en générant un surplus de nourriture permettant de nourrir, en plus des producteurs de nourriture, des hommes d’État, soldats et bureaucrates.

L’État ne se nourrit que de ce qu’il peut s’approprier.

Et l’agriculture a développé l’inégalité, non seulement parce que les fruits du travail sont devenus propriété de leur producteur, mais aussi parce que la sédentarité permet (entre autres choses) de stocker et accumuler des biens. Que les hommes se sont dès lors attelé à produire, parfois en faisant leur occupation principale voire unique. 1

Parce que les hommes ont besoin de certitudes, que certains (donc trop) ont soif de pouvoir, et que l’intégrité et la vertu ne sont pas les choses du monde les plus partagées, l’agriculture a créé le collectivisme en même temps que les inégalités de condition. Au lieu de les réduire, il les agrandit, et les rend injustes car assises plus sur la proximité du pouvoir que sur le talent.

Et le collectivisme génère de l’égoïsme, dans le sens le plus cru : alors que la propriété n’est plus un droit inaliénable et se trouve souvent aliénée, la propriété restante est plus jalousement conservée. Alors que l’État promet de garder tous ses administrés, en faisant de chacun le gardien de son frère 2, l’empathie s’estompe et la générosité s’efface, alors que l’envie et l’égoïsme se développent.

Il suffit de voir ce que des entreprises privées ont apporté récemment au monde : éducation et formation gratuites en ligne, éclairage renouvelable à bas prix pour lutter contre les incendies de lampes à pétrole en Afrique subsaharienne, messagerie électronique gratuite et performante, biens de consommation courante à prix réduits, large choix en livraison gratuite (désormais à un centime). Et les États tentent, malgré les bénéfices palpables de ces initiatives privées, de défendre leur monopole de l’éducation, de la monnaie, des transports, de l’énergie, et d’utiliser la contrainte pour obtenir des informations sur les citoyens (y compris d’autres pays). Emmaüs a récemment fait les frais de la gourmandise du Léviathan, décidé à ce que même la solidarité soit en monopole.

Les libéraux revendiquent leur égoïsme pour pouvoir se montrer altruistes ; les collectivistes imposent l’altruisme pour pallier et satisfaire leur propre égoïsme. En faisant de l’altruisme leur morale, ils inversent les valeurs et détruisent la vertu.

Il est donc bon, et nécessaire, de revendiquer le droit de chaque individu à faire ses propres choix et agir selon son propre jugement, lui donnant la possibilité de se montrer égoïste. Tout comme il est mauvais et destructeur d’appliquer strictement le droit d’être égoïste, qu’en refusant à leurs citoyens les États s’accordent à eux-mêmes. Un État égoïste ne se contente pas de n’aider rien ni personne : il détruit.

Car même en se montrant purement égoïstes, les individus contribuent, par leur travail, à améliorer le sort d’autrui : s’il décide d’échanger avec eux, c’est qu’il s’y trouve gagnant. Par leur effort, l’emploi de leurs talents et de leur créativité, les hommes contribuent secondairement mais nécessairement au bonheur d’autrui.

La nature humaine est donc bien faite, contrairement à ce qu’avancent ceux qui veulent faire reculer la liberté : les hommes ne sont pas par nature égoïstes, et même en l’étant, ils contribueraient au bonheur des autres. Mais ils ne le comprennent pas toujours naturellement, et méprisent trop souvent leurs  pairs, pour jouir un jour des fruits de la liberté : paix et prospérité dans une société harmonieuse où tous peuvent s’élever aussi haut que leurs talents le permettent.

  1. Voir Jared Diamond, « Guns, Germs, and Steel », que je recommande vivement à tous
  2. L’origine biblique de l’expression décrit d’ailleurs sans doute l’invention de l’agriculture et les conséquences de son développement, dans la lutte qui opposa alors et souvent par la suite l’agriculture sédentaire et la chasse et la cueillette nomades