Gaz de schiste : dialogue entre un député européen et un exploitant américain

Fiasco énergétique (Crédits : Texquis, tous droits réservés)

Dialogue imaginaire entre un député européen et un exploitant américain de gaz de schiste du Dakota.

Par Corentin de Salle et David Clarinval, auteurs de Fiasco Énergétique. Le Gaspillage écologiste des ressources.

fiasco_energetiqueConversation dans un avion quelque part au-dessus de l’Atlantique entre deux passagers assis côte à côte1.

— Et sinon, vous travaillez dans quel domaine ?

— Je dirige une société d’exploitation de gaz de schiste dans le Nord Dakota.

— Ah bon ? Jusqu’ici, je vous trouvais plutôt sympathique. Vous faites là un bien vilain métier.

— J’aime mon métier et je n’en ai pas honte. J’emploie plusieurs centaines de personnes dont une partie cherchait encore de l’emploi il y a quelques années. Au total, les exploitants comme moi emploient 600.000 personnes en Amérique. Et sans doute 1.000.000 en 2025.

— Je vous dis que c’est un vilain métier, car il conduit à saccager l’environnement pour récolter des quantités importantes de gaz dans des gisements qui seront rapidement épuisés.

— Vous êtes mal informé. Nous avons pour 90 ans d’autonomie gazière. Par ailleurs, il n’y a pas que le gaz de schiste (ou gaz de roche-mère). Il y a aussi le pétrole de roche-mère. Dans ma région du Dakota, le bassin de Bakken, les réserves sont estimées à 413 milliards de barils. Celles de Three Forks sont de 400 milliards : le Dakota du Nord est le plus grand bassin pétrolier du monde. À côté de cela, l’Arabie Saoudite ne possède « que » 700 milliards de barils : un petit producteur.

— Admettons. Il n’en demeure pas moins que vous détruisez la nature. Vous contaminez vos nappes phréatiques. J’ai vu un documentaire tourné chez des riverains où l’eau qui coulait des robinets s’enflammait au contact d’une allumette !

— Vous avez vu « Gasland », un film de propagande écologique visionné par plus de 50 millions de personnes et qui a épouvanté vos dirigeants. En réalité, cela n’a rien à voir avec le gaz de schiste présent plusieurs milliers de mètres sous terre. Cette eau contient du méthane biogénique que l’on retrouve dans les milieux marécageux et qui provoque les feux follets des cimetières. Cela fait plus de 200 ans qu’on a observé pareils phénomènes.

— Oui, mais vos puits traversent néanmoins les nappes phréatiques…

— C’est le cas de quasiment toutes les exploitations en grande profondeur. Cela fait des décennies que les grandes compagnies pétrolières pratiquent cela sans difficulté. On cimente le puits et l’étanchéité est totale. En France, sur 6000 forages recensés, à peine deux cas de pollution d’un aquifère sont à déplorer. Évidemment, aucune activité humaine n’est sans risque.

— Oui, mais l’eau que vous injectez pour fracturer votre roche vient contaminer les aquifères

— C’est impossible. Nos puits sont situés entre 1500 et 3000 mètres alors que les nappes de consommation sont à 300 mètres à peine. Dans un film mettant en scène Matt Damon…

— J’adore Matt Damon. C’est un acteur engagé.

— Il est normal que vous adoriez Matt Damon. Les Européens adorent les Américains qui dénigrent l’Amérique. Mais je continue : dans un film écolo (« Promised Land ») dont cet acteur est la vedette principale, le scénariste décrivait les odieux exploitants de gaz de schiste comme coupables de cette prétendue contamination des eaux de surface. Alors que le film était en cours de montage, la manipulation du reportage Gasland éclatait en plein jour en Amérique et les producteurs ont dû changer le scénario in extremis : en réalité l’écolo n’est pas un écolo mais un agent secret employé par l’industrie pour discréditer les écologistes.

— Ok, mais vous injectez plein d’eau dans vos puits.

— Tout est relatif. Au Texas, l’eau injectée représente à peine 1% des prélèvements d’eau de l’État. Les eaux usées sont retraitées. La recherche pour les épurer à 100% progresse. Cela a donné naissance à tout un business pour protéger l’environnement.

— Vous mélangez plein de produits chimiques à cette eau.

— Tout est « chimique ». Dans la fracturation hydraulique, on utilise des produits tensio-actifs (qui rendent l’eau plus fluide en abaissant sa tension superficielle), le même produit qui lave votre vaisselle. On le fabrique à base de sucres ou de gommes de guar qui sont biodégradables. C’est d’ailleurs une entreprise européenne – la société belge Solvay – qui en est l’un des principaux producteurs.

— Quoi qu’il en soit, vous, Américains, n’arrivez pas à vous défaire des énergies fossiles. Nous, Européens, sommes en train de franchir une étape civilisationnelle grâce à la transition énergétique. Notre industrie verte, l’industrie du futur, est à la pointe du progrès. Votre retard se creuse chaque jour.

— Votre industrie verte a le bec dans l’eau. Les faillites se succèdent en Espagne, en Allemagne, etc.

— Maladies d’enfance ! Nous avons fait le choix de protéger notre environnement. Il y a un prix à payer. Nous le faisons pour nos enfants.

— Vous, Européens, pensez toujours être les seuls à vous préoccuper de l’environnement. Aux États-Unis, nous avons en superficie la plus grande quantité de parcs protégés et réserves naturelles. Ce n’est d’ailleurs pas parce que nous n’avons pas signé le Protocole de Kyoto que nous négligeons la qualité de l’air. Nous avons le « Clean Air Act » de 1970, adopté 27 ans avant votre Protocole.

— Oui, mais nous, nous contrôlons nos émissions de CO2.

— La seule raison pour laquelle vous avez réussi à baisser vos émissions ces quelques dernières années, c’est la récession économique. Avant 2008, vos émissions explosaient en dépit du Protocole.

— Quoi qu’il en soit, nous sommes sur la bonne voie.

— Plus maintenant. Suite au choix de l’Allemagne de sortir du nucléaire et en raison même de cette révolution du gaz de schiste qui a fait chuter le prix du charbon sur notre marché, vous, Européens, achetez désormais notre charbon qui arrive chez vous par navires entiers, car l’énergie renouvelable est intermittente et nécessite d’autres sources d’énergie durant les creux de production. Vous brûlez ce charbon pour produire de l’électricité. Vous brûlez aussi de la lignite dont l’exploitation intensive a recommencé en Allemagne, ce qui fait exploser vos émissions de CO2.

— Mais, mais, mais… vous aussi, vous émettez quantité de CO2 et vous n’avez même pas ratifié le Protocole. Et c’est vous, les Américains, qui nous faites la leçon sur ce point ? C’est le monde à l’envers.

— En réalité, les USA sont devenus plus « verts » que l’Europe, car la production d’électricité à partir de gaz de schiste émet très peu de CO2. Notre président Obama va finalement atteindre l’objectif ambitieux fixé lors de son premier mandat, à savoir réduire, d’ici 2020, de 17% nos émissions par rapport au niveau de 2005. En résumé, vous augmentez vos émissions. Nous les baissons.

— Notre ambition est de disposer dans le futur d’une énergie renouvelable et peu chère en Europe. Car, contrairement aux pétroliers et aux gaziers, « le vent et le soleil n’envoient pas la facture ».

— Le vent et le soleil peut-être pas. Mais ceux qui les exploitent, si ! Ainsi, le consommateur allemand a vu sa facture annuelle augmenter de 220 euros en raison de la politique énergétique promue par votre modèle européen. Par contre, le consommateur américain a vu sa facture annuelle chuter de 1300 euros grâce à l’exploitation du gaz de schiste. Depuis l’adoption de la loi de 2000 sur les énergies renouvelables en Allemagne, le fardeau total des paiements passés et actuels et des engagements irrévocables en raison de la politique renouvelable atteignait pas moins de 18.000 euros par foyer de 4 personnes en 20122 À politique actuelle inchangée, cette somme atteindra les 27.000 euros en 2015. Un rendement sans risque pour les exploitants. Un désastre pour les consommateurs.

— C’est normal. Les Allemands sortent du nucléaire.

— C’est généralisé en Europe : en quatre ans, la facture énergétique a crû de 17% pour les particuliers européens.

— Mmm… Admettons. Mais mes collègues et moi avons voté pour une politique ambitieuse en la matière. Nous avons fait de lourds investissements pour relancer notre industrie.

— Votre industrie est atteinte en plein cœur. Vous avez augmenté de 21% le coût de l’énergie pour les industriels en quatre ans. Au même moment, grâce au gaz de schiste, nos industries utilisent du gaz trois ou quatre fois moins cher et une électricité 50% moins chère qu’en Europe.

— Trois ou quatre fois moins cher, vous êtes sûr ?

— Oui. C’est la raison pour laquelle votre secteur chimique, gros consommateur d’énergie, est en train de se délocaliser chez nous. Or, le revenu de ce secteur est de 1000 milliards de $ en Europe, soit approximativement le même revenu que votre secteur automobile. Ce secteur totalise un million d’emplois et 5 millions en dépendent indirectement sur votre continent.

— Vous pensez réellement que cela peut avoir un impact sur notre économie ?

— Ce n’est pas moi qui vais me plaindre de cette délocalisation. Mais un gros CEO européen de l’industrie chimique a écrit à Barroso une lettre ouverte le 7 mars 2014. Selon lui, si vous et vos collègues ne changez pas radicalement votre fusil d’épaule concernant le gaz de schiste, vous n’aurez plus d’industrie chimique dans dix ans. »3

— De toute façon, nous devons réduire notre consommation d’énergie et la meilleure énergie est celle que l’on ne consomme pas.

— Amen. Gardez votre prêchi-prêcha pour les journalistes. J’espère que les Européens réaliseront rapidement que ce n’est pas à leurs dirigeants de décider ce qu’il convient de consommer individuellement et dans quelles quantités et qu’ils comprendront que la meilleure énergie est celle qui est abondante, bon marché et fiable, c’est-à-dire l’énergie produite dans un marché libre.


Corentin de Salle et David Clarinval, Fiasco Énergétique. Le Gaspillage écologiste des ressources, Texquis, 2014, 278 p.

  1. Les données sur l’exploitation du gaz de schiste proviennent du livre de S. Furfari, Vive les énergies fossiles ! La contre-révolution énergétique, Texquis, 2014.
  2. Donnés calculées sur le site web de la plateforme d’information des 4 opérateurs du réseau de transmission allemand 50Hertz, Amprion, Tennet et TransnetBW (www.eeg-kwk-net). Pour une analyse, cf. F. Mueller, Plus de 27.000 EUR par foyer pour les renouvelables en Allemagne, Contrepoints, 6 février 2013.
  3. J. Ratcliffe, Open Letter to Mr José Manuel Barroso, 07 March 2014.