Les indigènes

train belle époque (image libre de droits)

Nous sommes vraiment presque tous des enfants d’immigrés.

Par Jabial

train belle époque

Les loups sont entrés dans Paris

Ces hommes larges et forts étaient venus de loin, à pied, avec femmes et enfants, leurs maigres bagages sur eux ou, pour les plus chanceux, sur une charrette à bras qu’ils poussaient sur la route sous la pluie torrentielle ou le soleil de plomb. Avec leurs noms barbares et leur accent ridicule, ils inspiraient le mépris à midi et la peur à minuit. N’ayant jamais connu que les cultures vivrières, chassés par la famine et la sécheresse, leurs hordes sans fin s’abattaient sur le monde moderne. Ils étaient universellement considérés comme une calamité par les intellectuels qui en regrettaient presque d’avoir appelé à l’abolition de leur servitude.

On avait voulu leur imposer la démocratie, mais ils l’avaient combattue. On les avait colonisés, leur imposant le français de force. Peine perdue. Pouvait-on espérer exporter le bon sens chez de telles brutes ? On disait d’eux à demi-mot qu’avec leur peau burinée par les éléments, ils étaient à mi-chemin entre l’homme et le cheval de trait. On disait d’autres choses aussi, bien pires encore.

La criminalité les accompagnait partout. Les horreurs des zones qu’ils avaient quittées dans le fol espoir de vivre mieux au sein du monde civilisé, ils les apportaient chez nous. Des familles entières, hommes, femmes et enfants, étaient torturées pour quelques sous et assassinées pour ne pas laisser de témoins. Et dans certains lieux, nul argousin n’osait pénétrer seul, sous peine d’en ressortir les pieds devant.

Ces hommes étaient terribles, mais durs à la tâche quand ils voulaient bien travailler ; et ils ne coûtaient pas bien cher. Les bourgeois voulaient qu’on les laisse venir. Dans les entreprises où on utilisait leur force de travail, ils vivaient dans des conditions terribles, qui restaient toutefois généralement meilleures que celles qu’ils avaient connues là d’où ils venaient. Mais gare : leurs émeutes sanglantes ont fait trembler plus d’un gouvernement, et souvent il fallut faire donner la troupe. Et l’on n’hésita pas : il fallait bien contrôler ces sauvages. On leur donnait des papiers qui leur permettaient de s’installer dans des bidonvilles à proximité de leur employeur, et ces papiers pouvaient être révoqués à tout moment.

Parmi eux, quelques-uns, de certaines origines, étaient moins frustes, mais peut-être plus effrayants encore. Ils s’entraidaient pour ouvrir des boutiques, d’abord en périphérie. Et puis, de plus en plus, ils osèrent concurrencer les vieilles maisons du centre, pratiquant des horaires inhumains, baissant les prix. Ils colonisèrent littéralement les artères des métropoles, jusqu’au jour où l’on s’aperçut avec effroi qu’ils avaient tout envahi et qu’ils étaient partout.

Chacune de leurs peuplades parlait sa langue, qui se mélangeant avec le bon français donnait un patois abominable. Ils avaient en commun, dans les quartiers qu’ils avaient, en les peuplant, transformés en enfers, un argot incompréhensible que la police s’efforçait à grand-peine de déchiffrer. Et dans cet argot, un mot désignait tout à la fois le client d’une prostituée, le bourgeois réputé lâche et la victime d’une de ces agressions bien souvent mortelles qui défrayaient la chronique.

Mendicité agressive, faux handicapés, enfants voleurs, ils n’épargnaient rien à la bonne société qui devait subir leur déplorable présence. Ils occupèrent pendant des décennies des espaces de non-droit, les transformant en coupe-gorge.

Qui étaient ces immigrés qui ont fait trembler la France ?

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La une du Petit Journal du 15 octobre 1905 consacrée au « gang des Apaches » qui terrorisait Paris.

Ils étaient berrichons, vendéens, ariégeois, charentais, auvergnats. « Un auvergnat, quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. » Et fut un temps, ce n’était pas une plaisanterie. Le terrible chourineur d’Eugène Sue dont le seul nom suffit à susciter la peur dans les Mystères de Paris n’est rien d’autre qu’un surineur prononcé à l’auvergnate. Et un surineur, c’est un homme qui joue du surin, c’est-à-dire du couteau.

Les provinciaux sans éducation fuyaient les campagnes où une pauvreté abominable régnait, pour aller s’agglutiner dans des villes où aucune place n’existait pour eux. Les usines poussaient, certes, mais pas assez vite, et même pour ceux qui avaient la chance d’avoir un emploi, leur vie ressemblait plus à celle d’un ouvrier indien qu’à celle d’un Français d’aujourd’hui.

Jusque dans leurs villages, on a voulu leur imposer le français, c’est-à-dire la langue de l’Île-de-France, de Paris. Et ils y ont résisté longtemps. La démocratie, ils l’ont combattue, et durement, au nom de la religion d’abord et aussi de la lutte contre ce qui était perçu comme un occupant. C’est encore plus vrai en Vendée qu’ailleurs mais pas seulement, et le genre de répression qui fut employée contre eux n’a rien à envier à celle qui serait exercée plus tard par les troupes françaises en Algérie. Ils étaient vus comme des barbares et furent traités comme tels.

Malgré les faibles moyens de l’époque, leur surcriminalité est largement documentée. Et les anecdotes terrifiantes abondent. Qu’on parle seulement des Chauffeurs de la Drôme, qui brûlaient les pieds de leurs victimes pour se faire révéler l’emplacement des valeurs avant de les égorger. Ils craignaient d’être pris parce que ce qui les attendait, c’étaient les bois de justice et les travaux forcés.

gang des apaches
Le « gang des Apaches ».

 

Quant aux révoltes des ouvriers dans les usines et leur répression sanglante, est-il nécessaire de rappeler leur histoire ? Aujourd’hui seuls les historiens et quelques curieux les connaissent autrement qu’à travers le prisme des écrivains réformistes, le plus connu étant Émile Zola. Cette histoire a été réécrite dans l’imaginaire collectif de façon tout aussi fausse, quoique bien différente, de celle dont elle existait à l’époque. Le gueux le couteau entre les dents fait rire aujourd’hui ; j’espère que l’image de l’arabe avec sa bombe fera rire demain.

Leur titre de séjour, c’était le passeport puis le livret ouvriers, sans lequel ils ne pouvaient pas même passer d’une ville à l’autre. Ce petit bout de papier était destiné à empêcher les ouvriers de faire jouer la concurrence entre patrons, et la bourgeoisie, pas plus libérale qu’aujourd’hui, s’en accommodait fort bien.

Comme aujourd’hui aussi, d’autres, avec la culture de l’entrepreneuriat, allaient porter la concurrence à la classe moyenne voire au patronat. Les diligences, les restaurants, les bistrots, certains métiers étaient largement l’apanage de personnes originaires de régions bien spécifiques, et leur réputation n’était pas sans rappeler celle des juifs et des chinois dans la France d’hier et d’aujourd’hui. On en trouve un des derniers vestiges chez les tenanciers de bistrot aveyronnais, qui représentent encore une proportion importante de leur corporation à Paris, même si d’autres populations les remplacent désormais peu à peu.

apache21Quelle trace reste-t-il de ces langues qui résonnaient autrefois dans les faubourgs, de cet argot annonciateur de violence qui poussait le bourgeois épouvanté à changer de trottoir ? Plus grand-chose, hélas ; ces cultures multiples se sont perdues. On n’en retrouve trace que dans de vieux disques rayés, des livres jaunis, et quelques films introuvables qui tenaient déjà, à l’heure où ils ont été tournés, du domaine du roman historique. Et puis çà et là, à l’heure du Web, un enregistrement numérisé et illustré sur YouTube rappelle quelques souvenirs.

Le temps a passé et, les progrès de l’économie de marché et le mélange des populations aidant, les différences se sont estompées jusqu’à disparaître, puis ont été oubliées ; et les terribles désordres qui ont accompagné l’exode rural et la révolution industrielle ne sont pas au programme des lycées, qui survole cette dernière en mettant l’accent sur le progrès technique, la condition des ouvriers et le développement du syndicalisme. Et pourtant. Nous sommes vraiment presque tous des enfants d’immigrés, et nos huit fois arrière-grands-parents qui vivaient en 1750 étaient, pour 98% d’entre nous, de véritables sauvages qui ne savaient ni lire, ni écrire, ni compter, et étaient prêts à tuer pour manger. Cela devrait remettre en perspective le prétendu bon sens du sentiment d’être séparés des peuples de souche extra-européenne, et spécialement les plus pauvres, par une large distance de sécurité.


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