Euro fort, bouc-émissaire d’une France faible

crise de l'euro union européenne

Le mythe de l’euro fort nous empêche de voir nos propres faiblesses. Les problèmes de la France viennent des politiques françaises non de l’euro.

Par Jean Yves Naudet

crise de l'euro union européenneLe thème de l’euro fort est un grand classique, qui refleurit régulièrement. Cela a notamment été le cas lors des dernières élections européennes. Pour la classe politique française, c’est un thème majeur : l’euro serait une des raisons des malheurs de la France. Il faut bien trouver un bouc-émissaire. Certes, l’existence même de l’euro pose des problèmes. En outre, certains pays manipulent leur monnaie, contribuant à faire monter l’euro. Mais il n’en reste pas moins que c’est une préoccupation bien française et que la plupart de nos partenaires ne sont guère inquiets de la valeur de l’euro. Car nos problèmes viennent non de l’euro, mais de nous.

« Le niveau de l’euro est le même pour tous »

Les attaques de la classe politique française contre l’euro fort, y compris de nos ministres et du premier d’entre eux, sont un grand classique de la vie politique. Le cours actuel de l’euro serait artificiellement élevé et ce niveau entrainerait des conséquences dramatiques pour notre économie.

Il faut distinguer cette question d’une autre, celle de l’existence même de l’euro. On peut légitimement avoir des réserves vis-à-vis de la création de l’euro, et le rédacteurs de ce billet a toujours marqué des réserves vis-à-vis de la monnaie unique ; l’histoire a montré qu’avoir une seule monnaie pour 18 pays différents était un pari risqué. Choisir une monnaie commune, comme le proposait l’Angleterre, circulant en concurrence avec les monnaies nationales, aurait déjà été plus raisonnable. Les monopoles ne sont jamais bons.

Mais l’euro est là et si sortir de l’euro est un thème de discussion, on admettra qu’il était plus facile de ne pas monter dans l’avion (comme le Royaume-Uni, la Suède et le Danemark) que d’en descendre en vol.

Restons sur le thème de l’euro fort. Est-il responsable des malheurs de la France ? Faut-il une « dévaluation compétitive » ? Cette préoccupation est bien française mais nos partenaires n’ont pas l’air de la partager. Aucun des principaux candidats à la présidence de la Commission européenne n’en a parlé, ou s’ils l’ont fait, comme Jean-Claude Juncker (PPE), c’est pour remarquer que « le niveau de l’euro est le même pour tous » et d’ajouter : « je déconseille vraiment de chercher ailleurs que chez soi les causes de ce qui résulte en partie de ses propres erreurs […] Si la France traverse une période plus difficile que pour d’autres pays, les raisons doivent être trouvées en France, et non dans les taux de change ».

C’est quoi, un euro fort ?

Que signifie l’expression « euro fort » ? Depuis le nouveau système monétaire international, entré en vigueur le 1er avril 1978, nous sommes en changes flottants. C’est donc le marché, non les États, qui définit la valeur des monnaies. C’est un problème d’offre et de demande de devises, qui dépend des écarts d’inflation, des déséquilibres extérieurs, des anticipations, etc. Dans un vrai système de changes flottants, parler d’une monnaie trop forte ou trop faible n’a aucune signification. Le prix est ce qu’il est. Par nature, quand les conditions de fonctionnement d’un libre marché sont remplies (donc, s’il n’y a pas de manipulation), le prix est juste (« ajusté »). Mais les États ont du mal à laisser le marché fonctionner librement et interviennent souvent. Ils le font en fixant arbitrairement les niveaux des taux d’intérêt et, par exemple, la Réserve Fédérale aux États-Unis pratique des taux artificiellement bas, qui poussent les capitaux à se placer ailleurs. Ceux qui suggèrent à l’Europe d’en faire autant devraient expliquer comment réduire encore le taux directeur de la BCE, sauf à avoir des taux d’intérêt négatif, car il n’y a pratiquement plus d’écart entre taux européens et américains. Il est vrai également que le Japon fait tout pour affaiblir le yen, tandis que les Chinois, dont la monnaie n’est pas librement convertible, maintiennent le yuan à un niveau artificiellement bas. Autant de manipulations qui, à court terme, faussent les taux de change.

L’illusion des dévaluations compétitives

Certains de nos partenaires essaient ainsi d’affaiblir la valeur de leur monnaie, ce qui renchérit l’euro. Mais les « dévaluations compétitives », expression impropre puisqu’on est en changes flottants, n’ont jamais entraîné un redressement du commerce extérieur. Par exemple, le Franc a été dévalué plusieurs fois et son cours, au départ de 1 FR = 1 DM (en 1958) était tombé à 3,5 DM = 1 DM au moment de la création de l’euro (2001). Nous aurions dû avoir des excédents faramineux et l’Allemagne des déficits, mais c’est l’inverse qui s’est produit ! Les manipulations monétaires n’ont jamais durablement redressé une situation compromise et si certains de nos partenaires manipulent, à tort, leur monnaie, cela n’a guère amélioré leur situation. Copier les erreurs des autres ne fait pas une bonne politique et nous devons œuvrer pour que les États cessent d’essayer de manipuler les monnaies.

L’euro, depuis sa création, n’a cessé de fluctuer. Il a baissé pendant les trois premières années, se rapprochant de 0,8 dollar, puis a monté au-dessus de 1,60, avant de faire du yoyo entre 1,20 et 1,40. C’est supérieur au cours de départ, mais il est normal que les choses changent en 15 ans. Au-delà des manipulations, il y a des raisons à la hausse du cours de l’euro par rapport à la plupart des autres devises : la zone euro est en excédent commercial, l’inflation y est très faible. Faut-il s’en inquiéter ?

Affaiblir l’euro ou affaiblir l’État ?

Affaiblir l’euro, ce serait lui donner une valeur artificielle et cela renchérirait nos importations ; or une partie de celles-ci, à commencer par le pétrole, est indispensable ; cela contribuerait à accélérer l’inflation ; certains le souhaitent, pour alléger la dette publique, mais c’est voler les épargnants. Ceux qui réclament un euro faible veulent-ils payer leur essence plus chère et voir leur pouvoir d’achat baisser quand ils vont à l’étranger ?

Ceux qui critiquent l’euro fort expliquent que cela freine nos exportations et contribue à réduire production et emploi. C’est oublier que la majorité de nos exportations se fait dans la zone euro, où la valeur de l’euro ne joue pas, puisque nous avons la même monnaie. Si nous sommes en déficit avec nos partenaires, c’est que nous ne sommes pas compétitifs ; pourquoi ne pas interroger nos prélèvements obligatoires, nos dépenses publiques, la rigidité du code du travail et du marché de l’emploi, la centralisation et l’hypertrophie de l’État ?

Pourquoi l’Allemagne, avec le même euro, a des excédents faramineux et exporte dans le monde entier ? On réussit si l’on est compétitif. La compétitivité peut être liée aux prix. Le poids des charges plombe notre compétitivité et l’affaiblissement de l’euro ne nous fera pas changer la donne sans réforme. La compétitivité, comme en Allemagne, peut être liée aux produits, à leur qualité, à leur forte valeur ajoutée. Pourquoi la France n’est-elle pas dans la course ? Nous sommes trop centrés sur la gamme moyenne : trop chers pour la compétitivité-prix, pas assez bons pour la compétitivité-produits. Croit-on compenser nos faiblesses par une monnaie artificiellement faible ?

Le mythe de l’euro fort nous empêche de voir nos propres faiblesses et nous entraîne sur une fausse piste. La France doit se réformer, en profondeur. Ce n’est pas l’euro fort le problème, c’est l’État obèse. Libérons la France du carcan étatique et laissons les monnaies fluctuer librement.


Sur le web.