Et si plus personne n’avait besoin de l’État ?

Les secteurs privé et public continuent de coexister. Mais lequel a la faveur de l’Histoire ? Les services qui améliorent les conditions de vie demeurent, et les autres s’épuisent, s’étiolent et meurent, même quand ils sont financés par l’État.

Par Jeffrey Tucker, depuis les États-Unis.

80191845_oJ’ai demandé à un ami résidant en Chine comment fonctionne leur système postal. Sa réponse a été éclairante. Il existe un système public de courrier, la Poste de Chine. C’est une immense bureaucratie officielle qui transporte le courrier de façon très traditionnelle. Elle est née dans les années 1870.

Mais aujourd’hui, pratiquement plus personne ne l’utilise pour quoi que ce soit. Elle est bien présente. Ses camions circulent. Ses agences postales se trouvent ici et là, et ses bureaucrates musardent à gauche et à droite. Mais quasiment tout le monde, des particuliers aux entreprises, utilise à la place des services postaux privés. Il y en a des douzaines, voire des centaines, tous spécialisés dans une chose ou l’autre. Il s’en crée de nouveaux toutes les semaines.

Pourquoi les gens les utilisent ? Ces services privés proposent le suivi de vos lettres et colis. Ils sont rapides. Ils relèvent votre courrier n’importe où et presque instantanément. Ils sont si compétitifs que leurs prix baissent continuellement. C’est un marché en plein boom, qui ridiculise totalement le service du gouvernement, par contraste.

Ces entrepreneurs, qui ont innové en dépit des monopoles et des réglementations, ont accru les opportunités, la prospérité et la liberté de leurs clients. Les gens ne sont plus prisonniers des choix que leur accorde leur gouvernement. Ils peuvent quitter le système pour se trouver de nouvelles façons plus appropriées de vivre. C’est là l’essentiel de ce que signifie être libre.

Pourtant le gouvernement chinois persiste de son côté, de moins en moins pertinent. Combien de temps va-t-il maintenir cette pure apparence ? Probablement un bon moment, voire plus. Mais ses services seront de plus en plus obsolètes, inadéquats, inadaptables, inefficients et très largement oubliés des citoyens chinois, et donc en permanence menacés de disparition.

Aux USA, un phénomène similaire est en cours. Le Service Postal ne cesse de réduire son activité. Il ferme des agences. Il réduit son offre. De temps en temps il délègue à des services privés, d’autres fois il les écrase de son monopole légal – tous les moyens lui sont bons pour prolonger son existence un jour de plus.

Les secteurs privé et public continuent de coexister. Mais lequel a la faveur de l’Histoire ? Les services qui améliorent les conditions de vie demeurent, et les autres s’épuisent, s’étiolent et meurent, même quand ils sont financés par l’État.

Le gouvernement peut maintenir longtemps en activité un service inutile, mais pas indéfiniment. Le progrès technique est une force irrépressible. Le gouvernement peut ralentir ses effets mais pas l’arrêter complètement. Le secteur privé devient de plus en plus remarquable tandis que les services de l’État – partout dans le monde – ne cessent de se dégrader.

Cette tendance se répand partout. Elle affecte les transports de masse, là où les initiatives privées dévorent petit à petit l’État et ses monopoles. Elle affecte les télécoms, où en l’espace de quelques décennies nous sommes passés de boîtiers accrochés au mur et loués à l’État, à ces fabuleux dépôts de savoir accessibles n’importe quand, dans votre poche.

Elle affecte aussi l’éducation (dans ce domaine, l’instruction publique est presque toujours un pis-aller), les retraites (reste-t-il quelqu’un de moins de 50 ans pour croire encore qu’il touchera une retraite publique décente ?), les assurances santé (où monopole public rime avec scandale public et déficit public), et la sécurité (où l’État lui-même fait appel à des services privés).

Dans tous les aspects de la vie, cette tendance se fait de plus en plus évidente et intense, grâce à la révolution numérique qui repousse les frontières de ce que les entrepreneurs peuvent accomplir, bien au-delà de ce que l’État parvient à faire. Ces innovations nouvelles ont pris une place essentielle dans nos vies.

Ainsi, grâce au marché des applis, nous avons accès à des univers entiers de musique, nous pouvons tracer nos rythmes de sommeil, apprendre à jouer d’un instrument de musique, trouver notre chemin dans n’importe quelle ville, depuis un smartphone. Grâce aux réseaux sociaux nous pouvons aisément vendre des objets, mettre en location une pièce, appeler un chauffeur, suivre des cours avec les meilleurs enseignants – ou à l’inverse acheter des objets, louer une chambre, se faire payer pour un trajet, ou enseigner. Les outils pour faire tout ça sont accessibles à tout le monde, et permettent de contourner les gouvernements.

Il existe un chemin vers la liberté, plus efficace que toute l’action politique possible. Partout dans le monde, les gens souffrent du poids d’une administration centralisée, de ses réglementations, ses taxes et impôts, ses barrières aux échanges et à l’entraide, ses monopoles sur l’instruction, son système bancaire, et tant d’autres aspects. Les gens réclament plus d’espace pour vivre, créer et servir. Mais comment aller d’ici à là ? L’innovation est la voie productive qui est en train de faire toute la différence.

Prenons un peu de recul et posons-nous une question fondamentale sur l’État. Pourquoi l’État fournit-il le moindre service ? Pourquoi l’élite politique et les agents de la bureaucratie ne se contentent-ils pas juste de prendre notre argent pour vivre à nos frais toute leur vie ? Pourquoi prennent-ils la peine de paraître faire quoi que ce soit pour nous, comme maintenir la paix, protéger l’environnement, punir les criminels et nous freiner dans nos élans auto-destructeurs ?

L’État s’économiserait à ne rien faire de tout ça. Au lieu de prendre le risque de prétendre faire des choses pour nous, pour la gloire, il pourrait simplement fonctionner comme un pur parasite de la société civile.

Mais il y a un problème avec cela : les États ont besoin du soutien du peuple, même implicitement. Aucun gouvernement ne peut régner uniquement par la force. Le contrôle dépend absolument de la conquête des esprits et des cœurs. Seul l’engagement culturel profond envers la raison du plus nombreux garantit la stabilité de l’État et prévient l’insurrection et la révolution. C’est la raison fondamentale pour laquelle le gouvernement étend sans cesse la liste des choses par lesquelles il se gonfle de grandeur.

Mais voyez aussi ce qu’il se passe lorsque la grandeur s’essouffle, quand les mesures de sécurité, les systèmes bancaires et monétaires, les systèmes éducatifs, de réglementation, de retraite, de protection de l’environnement et les bureaucraties du travail sous-performent très visiblement par rapport à leurs alternatives privées. Naturellement et logiquement, les gens se mettent alors à s’éloigner de ce qui ne fonctionne pas, au bénéfice de ce qui marche, purement par la poursuite de leurs intérêts.

Ils peuvent bien bâtir un État. Mais ils ne peuvent pas forcer les gens à l’utiliser, surtout s’il existe des alternatives préférables. Il y a aujourd’hui des milliers voire des millions de façons de quitter le Léviathan. Ces solutions sont partout, des voitures avec chauffeur d’Uber au Bitcoin en passant par l’école libre, les services médicaux privés et les pharmacies en ligne ou encore les parcs naturels privés.

Citez n’importe quel service prétendument essentiel que l’État a fourni au XXème siècle et vous pourrez en trouver un moins cher, plus efficace, plus innovant et plus disponible parmi les alternatives du secteur privé. Il n’y a rien que les États font, que le marché libre ne peut pas mieux faire. C’est ce que démontre chaque jour davantage la trajectoire technologique actuelle.

Cela engendre l’instabilité politique. Un changement de paradigme. L’obsolescence du secteur public. La futilité croissante du pouvoir. De moins en moins de pertinence, et donc de moins en moins de loyauté, pour la structure coercitive de l’autorité, remplacée par la dépendance culturelle, économique et sociale envers les systèmes que la société civile se crée pour ses propres besoins. La tolérance envers les taxes, la sujétion, la surveillance de masse, la réglementation et la guerre a entamé son déclin. A long terme tout cela mourra faute de soutien populaire. Voici l’histoire de la prévalence de la liberté humaine contre la tyrannie, qui pourrait bien s’inscrire dans notre court-terme.

C’est la voie pacifique vers la réforme. Une voie incertaine, certes, mais on voit dans le monde d’aujourd’hui que c’est cette voie qui répond le mieux aux besoins humains et aussi celle qui menace le plus sérieusement nos élites politiques. La classe dirigeante ne se laissera pas rejeter sans combattre, mais de plus en plus, les peuples qu’elle affronte sont ceux qui découvrent déjà qu’il y a bien mieux que d’essayer de vivre aux dépens des autres.

Sur le web – Traduction J. Sedra