De la pertinence du concept de Novlangue

1984_Ingsoc

Le concept de Novlangue est-il pertinent pour décrire notre situation linguistique présente ?

Par Fabien Cappelli

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De Jean-Yves Le Gallou à Baptiste Créteur en passant par Libération, les références à la Novlangue d’Orwell sont omniprésentes. Mais ces références sont-elles, aux yeux d’un sémanticien, pertinentes ?

Qu’est-ce que la Novlangue ?

Il s’agit d’une langue inventée par l’Ingsoc, le régime totalitaire de 1984, pour manipuler la pensée de la population par le biais du langage. Il y a trois niveaux de vocabulaire dans la Novlangue : le vocabulaire C est le plus facile à imaginer, étant donné qu’il ne s’agit de rien d’autre qu’une entreprise terminologique concernant les sciences et les techniques, assez proche des desiderata du Cercle de Vienne. Nul totalitarisme ici, mais une simple isolation du langage de la vie de tous les jours pour éviter les ambiguïtés et les erreurs d’interprétation. Chaque mot ne désigne qu’une seule chose ou qu’un seul concept.

Le caractère important pour nous réside dans le fait que cette rigidité sémantique est présente dans le vocabulaire A, le vocabulaire de la vie quotidienne. Ce vocabulaire, dans la novlangue, est en fait presque le même que chez nous, mais une destruction lexicale phénoménale est entreprise, qui interdit toute subtilité et surtout toute abstraction dans l’expression. Orwell entend par là qu’un nombre massif de mots de notre langage quotidien disparaît, mais surtout que les mots restant sont inemployables pour autre chose que ce qu’ils désignent concrètement. Ainsi le verbe « cut » (couper) disparaît, remplacé par le nom « knife » (couteau). En tant que linguiste, cela ne m’effare pas, ce qui est véritablement intriguant est le fait que ce verbe, « knife », ne sera pas utilisé en dehors de son contexte concret (i.e. n’existeront plus des expressions comme « couper la parole, la route, court », etc.) Une subtilité de l’expression disparaîtrait aussi du fait de la suppression des antonymes. « Bad » devenant « ungood » illustre une vue assez prosaïque de l’auteur, ou du moins du régime, quant à la complexité lexicale. Je vous donne un exemple. Le mot « profond » a plusieurs sens, et de là plusieurs antonymes :

(1) (a.) un trouble profond vs un trouble passager
(b.) une pensée profonde vs une pensée superficielle
(c.) une fosse profonde vs une petite fosse

L’Ingsoc, en n’admettant qu’« undeep » comme antonyme de « deep » fossilise les sens de « deep » et d’« undeep », les contraint à ne signifier que la profondeur physique, concrète, ou son absence.

Enfin le vocabulaire B est consacré à la pensée politique, ce qui n’est pas une mince affaire dans le monde de l’Ingsoc. L’auteur s’inspire de manière explicite des lexiques nazis et soviétiques : « Gestapo », « Komintern », sont des contractions qui permettent l’oubli de la signification première de leurs composants, comme le remarque l’auteur, mais aussi Olivier Rebouli.

Le concept de Novlangue est-il pertinent pour décrire notre situation linguistique présente ?

La Novlangue se caractérisant par une sémantique rigide et une destruction lexicale massive du vocabulaire quotidien, la réponse est non. Le problème réside plutôt dans un phénomène qui va à l’encontre de la sémantique rigide de la Novlangue. Ainsi le mot « racisme » oscille incessamment, dans la presse ou la politique, entre ses deux significations (la première, théorie qui postule une hiérarchie des races et la seconde, hostilité envers un groupe), puisqu’on peut parler de « racisme anti-musulman » (deuxième acception sans aucun doute, puisque l’islam n’est pas une race, même pour les racistes anti-musulman) en y insufflant des éléments de dénotation propres à la première acception (attention, génocide à l’horizon). Il me semble que c’est justement parce que l’humain peut manipuler les mots comme des symboles presque vides de sens, reliés approximativement à une vague impression indicible, qu’il peut entendre et répéter à peu près n’importe quoi sans être le moins du monde déstabilisé.

Plus généralement, cette fixité du sens propre à la Novlangue paraît presque « idéale » au sémanticien ou au sémioticien. Si une certaine rigidité est possible, voire souhaitable, dans le monde scientifique, elle est tout bonnement impossible dans la vie de tous les jours, au vu du biais presque définitoire de la cognition humaine pour l’analogie. Ainsi, un morphologue maori utilisera, pour parler de suffixes, le mot « hiku », qui signifie queue de poisson. L’occidental se targuera d’être plus abstrait grâce aux mécanismes de formation des mots à partir des racines grecques et latines, mais il élaborera tout de même la notion de « champ » magnétique ou sémantique, parlera de « séisme » lorsque le FN grappillera à peine 10% des votes de l’ensemble de la population, ou d’« heures sombres de l’histoire », de « bête immonde », d’« hydres », etc., etc. Ça n’est pas par la rigidité du sens que nous évoluons, dans quelque sens que ce soit, mais par notre capacité presque irrépressible à faire des analogies.

Pourquoi parler de Novlangue alors que la comparaison ne tient pas  ?

  • Parce qu’il y a bien usage tordu et volontaire du langage pour embrigader  !

Certes, mais le langage servira certainement toujours à cela. Une des grandes différences entre le langage et les expressions corporelles est que le premier peut notamment servir à mentir et, de là, à manipuler. Et c’est justement à cause du lien lâche, vague, entre mots abstraits et réalité, que nous pouvons nous faire avoir avec de beaux discours. Napoléon aurait dit, dans une correspondance privée : « il y a un vocabulaire à attraper, il est facile avec quelques mots talismans comme « liberté » et « indépendance nationale » de se faire écouter des imbéciles. » Et l’Empire napoléonien, malgré tout le mal qu’on peut facilement en penser, ne correspond pas trop à l’Oceania d’Orwell…

  • Parce que ce n’est pas le seul élément de comparaison possible entre notre situation et celle de 1984  !

Il y a en effet la vidéosurveillance, l’omniprésence de la télévision, je vous l’accorde. Mais sinon, 1984 est clairement une dystopie basée sur l’URSS de Staline (de Goldstein à Bronstein, il n’y a qu’une syllabe…) et ce qui y est décrit va par d’autres aspects à l’encontre de ce que nous voyons. La politique de contrôle sexuel, par exemple, s’accommoderait très mal d’une gay pride ou du mariage pour tous… Enfin, la réécriture de l’histoire n’est heureusement pas la même.

  • Et parce qu’il faut bien avouer, ma bonne dame, qu’on est en pleine dictature  !

La différence c’est que nous pouvons l’écrire de manière publique, alors que Winston, le héros de 1984, se planque la peur au ventre pour écrire sa haine du régime dans un journal intime. Même en admettant que nous vivons dans une dictature, elle n’est clairement pas du même acabit que celle décrite par Orwell.

Non, la comparaison ne tient pas la route, et montre plusieurs biais que notre cognition et notre langage exploitent, justement, à des fins propagandistes. L’hyperbole, l’analogie et le gauchissement du sens d’un terme spécifique (ici, Novlangue) sont utilisés pour alerter l’interlocuteur sur des dérives inquiétantes de la situation actuelle, mais au détriment du réalisme.

Pourquoi devrait-on éviter la référence au concept de Novlangue ?

Tout d’abord, parce qu’il est certainement diamétralement opposé à la réalité des faits, et donc inadéquat à nous faire comprendre d’où et comment vient le danger.

Ensuite, parce qu’en voyant 1984 et la Novlangue partout, nous rendons peu d’honneur au livre et aux concepts développés par Orwell, les vidant de leur substance, de leurs particularités.

Mais principalement, parce que le traitement infligé à cette œuvre et à ce concept illustre parfaitement ce qui est dénoncé par les gens qui parlent de Novlangue à tout va.

Enfin j’aimerais souligner que 1984 ou La ferme des animaux sont deux livres omniprésents dans la dite « éducation nationale » : curieuse dictature, qui fournirait de manière obligatoire les clés pour la décrypter…