La fausse « contradiction fondamentale du capitalisme »

Mise en perspective de la validité de l’argument principal de Piketty à l’aune d’une théorie des processus dynamiques de marché.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Le Capital au XXIe siècle, par Thomas Piketty (Tous droits réservés)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

La fausse « contradiction fondamentale du capitalisme »

Publié le 4 juin 2014
- A +

Par Daniil Gorbatenko [*]
Un article de l’Institut Coppet.

Capital-PikettyIl y a un an, l’économiste français Thomas Piketty a écrit un livre, originellement en français, qui décrivait comment le capitalisme cause nécessairement l’augmentation des inégalités. Cet ouvrage a été récemment traduit en anglais et est devenu un succès immédiat auprès des lecteurs, atteignant même la première place des ventes sur Amazon. Il a également reçu des louanges de la part des commentateurs classés à gauche dans le spectre politique américain.

Ce serait aller au-delà de la portée de cette critique d’analyser la totalité ou même la plupart des arguments que donne Piketty dans le livre. Je ne traiterai pas des conséquences potentiellement néfastes que pourrait entraîner la mise en place des recommandations de Piketty, qui ont été assez bien abordées dans d’autres critiques (voir par exemple, l’article de Tyler Cowen). Je me focaliserai davantage sur la validité de l’argument principal de Piketty dans la perspective d’une théorie des processus dynamiques de marché, principalement développée par l’école autrichienne d’économie.

L’argument principal de Piketty, et qu’il appelle pour faire bref la « contradiction fondamentale du capitalisme », est que dans les périodes où l’activité économique n’est pas en déclin significatif (comme c’était le cas de la période entre 1929 et 1945), le capitalisme tend à engendrer des inégalités toujours croissantes, telles qu’elles sont mesurées par le coefficient entre la valeur totale de capital (dans laquelle Piketty inclut curieusement l’immobilier) et le revenu national (calculé comme le PIB du pays moins la dépréciation du capital plus le revenu net perçu de l’étranger). Une autre manière d’émettre la même idée est en termes d’inégalités apparemment fondamentales r > g, c’est-à-dire que le taux de rendement du capital est plus élevé que le taux de croissance économique. Le mécanisme qui est postulé pour sous-tendre ce phénomène est que dans des conditions de croissance relativement faible, le taux d’épargne tendra à être plus élevé que le taux de croissance économique.

Mais est-ce que les calculs cités par Piketty mesurent la dynamique des inégalités, et dans la mesure où ils le font, est-ce que l’augmentation des inégalités est inhérente au capitalisme ?

Le revenu national est calculé sur la base des achats actuels et des opérations de vente, où tous les montants monétaires mesurés dans les statistiques nationales changent de mains durant l’année. Ainsi, tous les produits achetés dans ces transactions sont évalués (toutefois imparfaitement) par leurs acheteurs. En même temps, le capital est défini par Piketty comme la « valeur totale, estimée aux prix du marché, de tout ce que possèdent les résidents et le gouvernement d’un pays donné à un moment donné, et ce qui peut potentiellement être échangé sur un marché » (p. 86). Au regard du calcul d’une telle valeur de marché, l’appendice technique du livre de Piketty se réfère à l’appendice de données de son étude de 2013 co-écrite avec Gabriel Zucman selon laquelle la part de capital qui est constituée par le capital dans le sens étroit (ou les biens utilisés dans la production de biens de consommation vendus sur le marché) est mesurée en fonction de la valeur de marché des capitaux propres des entreprises. Cependant, la méthode de calcul que choisit Piketty ne semble pas être décisive car les données qu’il fournit sur le coefficient entre la valeur de marché des entreprises et leur valeur comptable ne supposent pas que les stocks des entreprises des pays développés aient été systématiquement surévalués en comparaison avec les avoirs actuels (p. 189).

Une grande énigme quant aux calculs de Piketty émerge de la question de savoir pourquoi la valeur totale de richesse a évolué plus vite que le revenu national. Mettons de côté la question de l’immobilier pour un moment et focalisons-nous sur le capital dans son sens étroit.

Du point de vue de la théorie des processus de marché, le fait que la valeur totale de capital ait été augmentée se traduit par la conclusion que les prix de certains biens d’équipement ont augmenté. Ces biens d’équipement sont ceux qui ont été achetés et vendus, et l’augmentation de leur prix, en l’absence d’amortissement, signifie qu’il y a eu une augmentation de la concurrence pour ces biens d’équipement et que la plupart d’entre eux ont été réalloués. Ce qui est encore plus important, c’est le fait que l’augmentation des prix de ces biens ait systématiquement distancé la croissance du revenu national suggère qu’une grande partie du capital réalloué a été mal-investi.

Cependant, la question essentielle à laquelle conduit ce raisonnement est comment ce malinvestissement substantiel pourrait être compatible avec la croissance économique qui a été observée. C’est la question la plus importante à laquelle on doit répondre, et cela ne peut être abordé qu’à l’aide de l’approche dynamique qui analyse le marché comme un processus.

Daniil-Gorbatenko
Daniil Gorbatenko

Prenons l’exemple des smartphones. Ils représentent une innovation importante qui, au sein d’une période relativement courte de temps, a rendu presque ou totalement obsolètes de nombreux autres biens de consommation et leurs composants. Il est suffisant de mentionner les exemples évidents que sont les téléphones fixes, les lecteurs MP3, les réveils, les caméras familiales et même la plupart des caméras vidéo, et les navigateurs GPS. Il est tout à fait possible de supposer qu’à travers ce processus, les smartphones ont libéré des montants substantiels de capital pour d’autres utilisations.

Cependant, les ressources qui ont ainsi été libérées ne sont pas automatiquement réallouées à de nouveaux usages. À la place, les innovateurs et les entreprises peuvent avoir des idées sur de nouveaux usages potentiels. Le processus d’innovation peut prendre des quantités considérables de temps, en particulier avec l’augmentation de la réglementation étatique qui décourage l’entrepreneuriat et l’innovation.

En même temps l’innovation initiale – dans ce cas, les smartphones – a libéré de l’argent que les consommateurs auraient dépensé sur des choses que les smartphones ont rendu obsolètes. Ainsi, il y aura une grande incitation pour les entrepreneurs à essayer de découvrir ces processus, même si cela peut être difficile. En même temps, puisque l’argent libéré aura tendance à être canalisé dans des biens d’équipement qui sont devenus plus abordables en conséquence de l’innovation initiale, les malinvestissements qui surviennent n’auront pas tendance à anéantir complètement la croissance économique. Cela sera évidemment le cas si le processus de coordination intertemporelle n’est pas déformé par la politique monétaire (ce qui est souvent le cas selon la théorie autrichienne du cycle économique) et fondé sur les crises économiques récurrentes.

Si elle est correcte, l’idée que l’excès d’augmentation de la valeur totale de capital, ainsi que calculé par Piketty, représente effectivement le malinvestissement des ressources libérées par le succès de l’innovation, jette un doute sur la thèse de Piketty que cet excès d’augmentation a engendré la croissance des inégalités. Les malinvestissements ne rendent pas les gens plus riches, après tout. Cela peut suggérer cependant que les barrières existantes à l’innovation créées par l’État doivent être minimisées.

Finalement, nous pouvons retourner à la question de l’immobilier qui est une catégorie majeure de capital selon la définition de Piketty, la valeur totale de laquelle est devenue même plus élevée que la valeur totale du capital national dans certains pays développés. Selon les données de Piketty, cela constitue presque trois cinquièmes de la valeur totale de capital de la Grande-Bretagne, par exemple, et son ratio de revenu national a grossi rapidement depuis les années 1970, et en particulier depuis 1990. En France, le ratio de la valeur totale de l’immobilier sur la valeur totale d’autres capitaux est même plus élevé – presque 2 pour 1. Aux États-Unis, la valeur totale de capital au sens étroit excède légèrement celle de l’immobilier.

Tout d’abord, du point de vue de la théorie économique, l’immobilier ne fait pas partie du capital. Les biens d’équipement sont ces biens qui sont produits et maintenus pour être utilisés dans la production d’autres biens d’équipement, ou de biens de consommation finale. Les maisons d’habitation, d’un autre côté, constituent pour la plupart des biens de consommation durable. Je dis bien pour la plupart car certaines personnes utilisent leur espace de vie pour travailler ou pour gérer leurs affaires, en faisant ainsi d’un tel espace un bien d’équipement partiel. Mais on peut douter que de tels usages génèrent une large part de la valeur de l’immobilier.

Mais le plus grand problème avec l’immobilier est l’hypothèse que la croissance excessivement rapide de sa valeur totale est le résultat des forces de marché endémiques tandis qu’il y a de sérieuses raisons de penser que cette croissance, en particulier dans les pays européens comme le Royaume-Uni et la France, a été largement causée par des réglementations restreignant l’offre, par exemple les règles de zonage. Pour illustrer, une recherche récente de Paul Cheshire conduite en Angleterre du Sud-Est a démontré que dans le comté du Surrey, davantage de terres sont dévouées aux terrains de golf plutôt qu’à l’immobilier. Ajoutons à cela d’autres facteurs comme les réglementations sur la hauteur maximale des immeubles.

Le mécanisme selon lequel la croissance des prix de l’immobilier a été provoquée par la réglementation n’est pas vraiment complexe. Bien que dans des pays comme le Royaume-Uni et la France, la croissance de la population depuis les années 1950 n’a pas été très significative, il y a eu une augmentation significative de bien-être. Il est donc bien plausible de supposer que l’augmentation du bien-être conduit à une augmentation de la demande de logements, et si l’offre immobilière est artificiellement restreinte, il n’est pas étonnant qu’on observe une augmentation significative des prix. L’augmentation des prix de l’immobilier, contribuant sans doute dans ce cas à l’augmentation des inégalités, n’est probablement pas un symptôme d’une contradiction inhérente au capitalisme, mais plutôt le symptôme d’une contradiction profonde de quelque chose qui en est l’opposé.

Note : en réfutant les thèses de Piketty (voir ici par exemple), Robert Murphy critique d’une manière très correcte Piketty qui confond la rentabilité du capital avec les rentes de location versées aux propriétaires de biens d’équipement. Dans mon article, j’ai décidé d’utiliser les termes de Piketty, parce que ma ligne de critique semble légitime indépendamment de cette terminologie.

Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013, 970 pages.


Sur le web.

[*] Doctorant à l’Université d’Aix-Marseille, spécialisé sur la théorie autrichienne des cycles et les questions monétaires

Retour au sommaire de l’édition spéciale « Piketty superstar ? »

Voir les commentaires (3)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (3)
  • « Tout d’abord, du point de vue de la théorie économique, l’immobilier ne fait pas partie du capital. »

    Encore cette erreur ! Il est plutôt consternant pour l’avenir de la science économique en France d’observer que des doctorants ne comprennent pas que les ménages ne consomment pas directement l’immobilier mais les services qu’il produit, avec cette extension abusive et inopérante de la notion de « bien de consommation durable » à l’immobilier, alors qu’elle concerne au mieux l’automobile, les meubles ou l’électro-ménager par exemple. La consommation finale des ménages concerne les services produits par l’immobilier mais pas l’immobilier à proprement parler.

    S’il s’agit de démontrer l’idée, intéressante par ailleurs, qu’on prive les entreprises de capitaux indispensables, on ne peut le faire valablement à partir d’une erreur. Ce n’est pas l’immobilier en soi qui détourne les capitaux des entreprises, mais l’action néfaste des pouvoirs publics sur l’immobilier, phénomène d’ailleurs exposé dans l’article. Mais surtout, si les Français ne veulent pas investir leurs capitaux dans les entreprises en se réfugiant dans l’immobilier, il est faux de croire qu’il s’agirait d’une forme de défiance vis à vis des entreprises. C’est au contraire parce que les Français savent parfaitement que l’environnement socialo-mercantiliste prédominant est extrêmement défavorable aux entreprises implantées en France. Cette attitude est un autre aspect de l’exil intérieur auquel les Français sont contraints par les socialistes, de droite puis de gauche et ainsi de suite constamment au pouvoir.

    Quoi qu’en disent certains, l’immobilier au sens large (foncier et bâti confondus, à titre personnel ou comme investissement) a toujours été et demeurera toujours l’un des principaux vecteurs d’accumulation du capital (également les retraites par capitalisation), d’enrichissement sur plusieurs générations pour l’immense majorité de la population n’ayant pas nécessairement la fibre entrepreneuriale. Le stock de capital accumulé aujourd’hui, notamment sous forme immobilière, financera les entreprises, les emplois et la prospérité de demain.

  • L’immobilier dans le patrimoine.

    Le raisonnement de l’article manque de sérieux dans l’explication de la hausse de l’immobilier.
    Le constat économique n’est que le résultat de facteurs démographiques et politiques.
    1/ Démographique : exode rural et concentration de la population dans des métropoles.
    2/ Politique : à Paris, des non-résidents achètent massivement des logements comme placements refuges au même titre que l’or. Ils n’habitent ces logements que 3 semaines par an. Les français sont repoussés à la périphérie.

    Beaucoup de demande et une offre limitée : les prix s’envolent. Le stock s’apprécie, mais pour la création de richesse : peau de z.bie !
    La solution est politique et non économique :
    Casser la dynamique de l’Ile de France.
    Mettre des barrières à l’achat d’immobilier par des non-résidents, les prix chuteraient instantanément.

    • C’est vrai: l’immobilier est tellement peu réglementé, on peut construire, acheter, vendre, louer si facilement, qu’il faudrait encore rajouter quelques couches d’interdiction(s)… Oh wait…

      C’est vrai que toutes ces grandes villes françaises ont vu tellement de non-résidents y acheter un appart ou une maison… Ah non c’est pas ça, il n’y a que Paris qui a connu une bulle… Ah non c’est pas ça non plus… Oulala que c’est dur de comprendre ce qui se passe…

      En même temps, nous étions prévenus vu le pseudo…

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

La bonne tenue des grandes affaires françaises (matérialisée par les profits du CAC 40), coïncidant avec nos déficits publics a provoqué une floraison de papiers expliquant qu’il suffit de taxer les profits et plus généralement les riches pour rééquilibrer les choses.

Heureusement le Parlement et le Sénat viennent de s’opposer à la surtaxation des profits.

Il n’empêche qu’il est à la fois important et urgent de monter d’un cran la connaissance économique de nos compatriotes. Être insuffisamment formé en économie dans le monde ac... Poursuivre la lecture

1
Sauvegarder cet article

Thomas Piketty récidive

Par George Leef.

L'économiste Thomas Piketty est devenu internationalement célèbre avec la publication en 2014 de son livre Le capital au XXIe siècle. Les gauchistes se sont empressés de l'adopter car il prétendait prouver que l'écart entre les riches et les pauvres continuerait à se creuser (voire s'accélérerait) si les politiques gouvernementales de redistribution des revenus n'étaient pas renforcées. Si les progressistes ont loué le livre, les observateurs du marché libre ont estimé qu'il s'agissait de beaucoup de bruit pour rien - ... Poursuivre la lecture

0
Sauvegarder cet article

Par Pascal Salin et Philippe Lacoude.

Première partie de la série ici Seconde partie de la série ici Troisième partie de la série ici Quatrième partie de la série ici

Les impôts sur les revenus produisent une cascade complexe d’effets sur le système des prix.

Une caractéristique importante de l’impôt sur le revenu, malheureusement ignorée, est qu'il a pour conséquence une surimposition de l’épargne.

Prenons le cas d’un individu qui a reçu un revenu au cours d’une année à partir de son travail. L’année suivante, il ... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles