Gaspillage des ressources : la faute des écologistes ?

corentin de salle fiasco énergétique

Comment un courant de pensée qui exhorte constamment à se limiter et à consommer de manière responsable pourrait-il être accusé de conduire au gaspillage ?

Par Corentin de Salle et David Clarinval (*)

épuisement des ressourcesC’est une certitude : Electrabel ferme la plus puissante centrale à gaz de Belgique, à savoir le site de Drogenbos (Bruxelles). Cette décision fait suite à la mise sous cloche de Seraing et de Vilvorde, deux centrales également performantes et opérationnelles. Dans le même temps, le gouvernement s’apprête à subsidier massivement la construction… d’une nouvelle centrale à gaz : le secrétaire d’État à l’Énergie a effectivement lancé un appel d’offres très récemment. Cette décision absurde, ce gaspillage éhonté résultent non pas de l’inconséquence de l’intéressé mais de l’incapacité du monde politique à remettre en cause la pertinence de la politique énergétique européenne actuelle d’inspiration écologiste. Indispensables au maintien de notre approvisionnement énergétique, les centrales à gaz, florissantes partout ailleurs dans le monde, sont rendues déficitaires par la politique verte des quotas et la subsidiation pharaonique de l’industrie renouvelable intermittente. Contraintes de fonctionner à un régime inférieur à leur seuil de rentabilité, elles ferment leurs portes un peu partout en Europe. Ainsi, la semaine passée, pour la première fois de son histoire, Electrabel annonçait une perte de près d’un milliard d’euros pour 2013.

Gaspillage écologiste des ressources ! L’accusation semble inepte, gratuite, grotesque, scandaleuse. S’il y a bien une idéologie qui prône la parcimonie, la sobriété, la simplicité, c’est l’écologisme. Comment un courant de pensée qui exhorte constamment à se limiter, à consommer moins, à consommer mieux, à consommer de manière responsable pourrait-il être accusé de conduire au gaspillage ?

Pourtant, les faits sont là. Cette politique énergétique menée cette dernière décennie se solde par un prodigieux gaspillage des ressources. La marche forcée vers l’énergie 100% renouvelable est une stratégie suicidaire. Il y a trois ans, Gérard Mestrallet, CEO de GDF Suez illustrait ce phénomène de dilapidation par une plaisante métaphore : « Je prends l’exemple d’une île ayant besoin de 1.000 MW pour ses habitants et ses industries. L’île veut être verte. Donc elle construit 1.000 MW d’éoliennes. C’est très bien, surtout quand il y a du vent, c’est-à-dire 30% du temps. Mais comme les consommateurs veulent de l’électricité tout le temps, il faut construire à côté de ces éoliennes 1.000 MW de turbines à gaz qu’on peut mettre en route comme des mobylettes quand il n’y a pas de vent et les éteindre quand il y a du vent. Résultat des courses : on va payer trois fois. D’abord parce qu’il faut construire deux systèmes, 2.000 MW, alors que l’île n’a besoin que de 1.000 MW. Deuxièmement : il faudra subventionner les éoliennes et troisièmement, les turbines à gaz vont fonctionner seulement 70% du temps et donc le coût en capital du mégawattheure va être augmenté à due concurrence. »

Et encore, la réalité dépasse la fiction de Mestrallet car, en Belgique, l’on paye en réalité quatre fois. On l’a dit : l’État veut subsidier la construction d’une nouvelle centrale à gaz pour remplacer des centrales flambant neuves mais que l’État empêche de tourner à plein rendement.

Le renouvelable crée de l’emploi ? Sophisme. Un emploi qui coûte plus cher à la collectivité que la richesse qu’il permet de créer est un gaspillage. À suivre cette logique, sans camions et avec des brouettes, on embaucherait 2.500 fois plus de travailleurs dans la construction… L’université Juan Carlos à Madrid a fait le calcul : un emploi vert détruit 2,2 emplois gris car il concurrence de manière déloyale des activités non subsidiées et parce que l’argent nécessaire à sa création ne sera pas consacré à créer plus d’emplois dans des secteurs plus rentables.

corentin de salle fiasco énergétiqueCertaines filières sont beaucoup plus onéreuses que d’autres. Ainsi l’électricité d’origine photovoltaïque est sept à dix fois plus chère que celle produite par le nucléaire amorti et deux à trois fois plus chère que celle fabriquée à partir du nouveau nucléaire (EPR) ; l’électricité produite par le gaz est plus chère que celle produite par le charbon, mais moins chère que celle produite par le nouveau nucléaire, etc. Certes, tout miser sur l’énergie la moins chère serait une erreur : seul un bouquet énergétique équilibré garantit la sécurité. Pourtant, un peu partout en Europe, l’État a opté pour les filières les plus onéreuses. En Allemagne, la loi sur les énergies renouvelables a, de 2000 à 2013, coûté pas moins de 435 milliards d’euros pour un résultat nul en matière de réduction de CO2 : en 2000, les centrales émettaient 342 millions de tonnes de CO2 alors qu’en 2012, elles en ont produit… 349. En France, un rapport de la Cour des comptes du 16 janvier 2014 accuse le gouvernement de privilégier le développement des énergies renouvelables au détriment de la recherche des économies d’énergie dans les secteurs les plus émetteurs de gaz à effet de serre (en particulier le transport et l’agriculture). Elle fustige la légèreté avec laquelle les choix ont été faits alors que des dizaines de milliards d’euros ont été engagés.

Pas d’éolien sans centrales à gaz en appui. Pourquoi avoir choisi l’éolien si l’on désirait réellement réduire le niveau des émissions ? Pourquoi avoir subventionné à outrance la source d’énergie la plus onéreuse qui soit, à savoir l’énergie photovoltaïque, a fortiori dans un pays aussi peu ensoleillé que la Belgique ? Pourquoi, si l’on désirait réduire la consommation énergétique, ne pas avoir subventionné en priorité l’isolation des bâtiments et des habitations ? Pourquoi ne pas avoir favorisé la modernisation des centrales à énergie fossile alors que la technologie permet aujourd’hui de réduire substantiellement les émissions de CO2 ? Ces choix déraisonnables ont fait hausser le coût de l’électricité de manière considérable au détriment du particulier et de l’industrie : le consommateur dépense plus de ressources que ce qu’il devrait dépenser si cette politique de soutien n’existait pas, ressources qui ne seront pas investies ailleurs (au profit de la relance économique) ou affectées à des dépenses plus utiles aux ménages. Le gaspillage est total : non seulement, il a été investi à fonds perdus (et continue à l’être !) car le secteur du renouvelable intermittent – alors qu’il pourrait devenir rentable dans un marché libre – est moribond mais, en outre, il favorise les investissements spéculatifs à court terme d’industriels cyniques uniquement intéressés par une rente étatique temporaire.

Ignorant les vertus optimisatrices du marché, les écologistes qui pointent mécaniquement du doigt le prétendu gaspillage de l’économie capitaliste, feraient bien de (re)lire Karl Marx. Reprochant aux libéraux leur cupidité, il les accusait, dans le Livre III, Chapitre V, de son célèbre Capital, de se faire de l’argent sur tout, y compris dans le recyclage des déchets. Le capitaliste, pour reprendre ses termes, « est un fanatique de l’économie des moyens de production ». Venant de son ennemi juré, peut-on rêver meilleur hommage au caractère authentiquement « durable » du capitalisme ?

(*) Corentin de Salle et David Clarinval sont respectivement juriste-philosophe et député fédéral belge membre de la commission Énergie. Auteurs de Fiasco énergétique : le gaspillage écologiste des ressources, Texquis, 2014, 280 pp.


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