« Entendez-vous, dans nos campagnes, mugir les féroces soldats ? »

Caricature Marseillaise (crédits : René Le Honzec/Contrepoints, licence Creative Commons)

Les élections européennes auraient dû être le triomphe de la « Troisième France ». Au lieu de ça, il faut s’attendre à la radicalisation des discours.

Par Loïs Henry.

img contrepoints343Les résultats des élections européennes sont interprétés comme relevant de la catastrophe. Chacun y va de son grain de sel en réaction à la montée du FN : les Français rejettent la politique, Hollande doit démissionner, c’est un séisme, un coup de tonnerre, une stupéfaction. Pire, voilà que certains organisent des « marches républicaines » contre le « FHaine ». On se demande parfois si celui-ci n’aurait pas fait un coup d’État. Enfin, ceux qui réalisent de petits chefs d’œuvre nous rappellent à « notre Histoire » : un peu de collaboration et de « marée brune » plus tard, nous sommes presque en 1940. Après tout, les eurosceptiques sont de plus en plus nombreux et tout le monde sait bien que « l’Europe, c’est la paix ». Il est donc temps de remettre les choses au clair.

Tout d’abord, il faut impérativement s’attaquer au dogme actuel : « L’Europe, c’est la paix ». Car si cela était vrai, avec les résultats des européennes, il en faudrait encore peu pour que la guerre éclate. Il me paraît important de débuter toute réflexion sur l’Europe par de petits rappels historiques. Car tout propos concernant l’Europe doit être fait au regard de la construction temporelle dont elle a été l’objet. Dire que l’Europe a été construite pour éviter une troisième guerre mondiale me semble d’une part faux et d’autre part absolument naïf. L’historien britannique Tony Judt précise que ce n’est pas un hasard si les Pays-Bas se sont particulièrement intéressés à la construction européenne alors qu’ils venaient de perdre leurs colonies en Indonésie, perte symptomatique de la décadence internationale du pays. Sans compter sur le fait que la perspective d’une troisième guerre mondiale qui aurait trouvé son foyer d’éclosion par une confrontation franco-allemande en pleine guerre froide est peu crédible. Ce sont plutôt les Américains refusant les velléités françaises sur l’économie allemande qui ont permis un réveil allemand et empêché la répétition du scénario post-1918. D’autant plus qu’il ne faut pas oublier que la haine de l’allemand en France a été très tenace (et réveillée à Séville lors de la Coupe du Monde de 1982…) et que ce n’est que très récemment que les deux peuples ont appris à s’apprécier davantage. Donc non, l’Union Européenne ne repose pas sur la « paix » contre la « guerre ». Elle est avant tout une construction économique à finalité politique : une meilleure coopération économique et l’intensification des échanges face au réveil du « tiers-monde », à la chasse gardée étasunienne sur l’Amérique du Sud et à la relative fermeture du « bloc de l’Est » devait permettre à ces pays de continuer à exister sur la scène internationale.

C’est pourquoi, il est insupportable de brandir le spectre de la guerre en espérant un ralliement lié à l’anxiété. Si nous devons « faire l’Europe », cela doit être de notre pleine volonté, par une totale adhésion, dans la préservation des intérêts de chacun et non sous la pression de tel ou tel acteur. Sur ce point, faire de la politique, ce n’est pas subir et dire que l’on ne peut « rien y faire », c’est au contraire toujours affûter son sens du possible et refuser ce qui est dicté par ce qui ne concerne pas le politique.

Si déjà, la montée des eurosceptiques ne signifie pas la grande guerre atomique franco-allemande, nous voilà débarrassés d’un poids bien encombrant. Il nous faut désormais lutter contre ceux qui font des petites marches pour crier au loup, qui se disent désespérés, anéantis, qui menacent de quitter le pays. Bref, à tous ceux qui, décidément, ne comprennent rien. Nous avons parfois l’impression que tous ces « citoyens », ces « démocrates » ont une profonde haine de la démocratie. Les exemples ne manquent pas : « Le vote FN est un vote de protestation », certains sondages fleurissent pour montrer que ceux qui votent FN sont issus de milieux populaires (!), les « marches citoyennes contre le F.N », la « colère des Français ». Souvent ceux qui tiennent ces propos sont justement issus des « catégories supérieures », vivent à l’aise dans leur appartement dans le XVIe arrondissement et sont choqués en lisant Le Monde face à un tel « cataclysme ». Les sondages sur le vote FN lié aux catégories populaires est pernicieux : il suggère qu’il faudrait rétablir le bon vieux suffrage censitaire qui empêchait à ces malheureux ignorants de s’exprimer. Plus que le suffrage censitaire, il suggère que notre Europe d’experts et de technocrates n’est pas si mauvaise puisque finalement, la faiblesse du Parlement Européen permettra de faire taire ces députés du Mal. Ouf ! Les « marches citoyennes » rappellent à ces sous-citoyens du Front National qu’ils ne sont pas dignes de leur titre et qu’à l’avenir, ils devront apprendre à mieux voter.

Quand on lit toutes ces réactions, on se demande vraiment pour qui se prennent tous ces gens-là. Peut-être devraient-ils agir tel Jacques Rancière et faire l’hypothèse d’une « égalité des intelligences » sans quoi aucune démocratie n’est possible. Il est urgent d’arrêter de prendre le peuple pour un idiot, un mineur sans « culture politique », sans « conscience des réalités » ou « fasciste ». À partir du moment où l’on dévalorise un vote, c’est la voie directe vers l’oligarchie car le principe premier de la démocratie est bafoué (une voix vaut l’autre). Qu’ils soient du Front National ou pas, ces gens sont des citoyens comme les autres, défiler contre leur activité politique, c’est faire une marche « anti-démocratique ». Alors, certes, ils ne sont peut-être pas fascistes, mais ce sont des aristocrates qui attendent avec impatience le retour d’un régime aristocratique Et justement, leur réaction montre qu’ils n’ont rien compris au message des Français qu’ils souhaitent bâillonner davantage. Arrêtez donc d’être si effarouchés, acceptez la démocratie, supposez une égalité des intelligences et tout ira mieux. Et dimanche, 25% des électeurs a adhéré aux thèses du FN, en toute conscience.

Mais même si on accepte la démocratie, nous voilà en 1933, la « marée brune », Hitler au pouvoir ! Les Français deviennent racistes ! Et homophobes ! Et méchants avec les animaux ! Calmons-nous. Déjà, un petit rappel historique est une nouvelle fois nécessaire pour répondre à ceux-là même qui convoquent l’histoire pour tous nous foudroyer. On oublie trop souvent une chose essentielle : jamais un peuple n’a mis un tyran sur le trône. Concernant Hitler, il n’y a jamais eu de « marée brune ». On a souvent coutume de dire que Hitler a été élu démocratiquement. Mais d’une part, c’est incorrect et d’autre part, la démocratie sous la République de Weimar n’avait rien à voir avec la démocratie de la Ve République. Déjà, l’historien Ian Kershaw, spécialiste mondial de Hitler, a bien montré que la « marée brune » est un mythe : Hitler n’a jamais atteint une majorité absolue. Il est arrivé au pouvoir grâce aux manigances de professionnels de la politique, de divers conseillers qui avaient la haine de la République de Weimar et qui voulaient se servir de Hitler comme d’un bélier contre cette République. Aujourd’hui, en France, Hitler ne serait jamais élu Président de la République car ne rallierait jamais les 50,01% nécessaires. C’est donc bien plus des experts et des réseaux dans les hautes administrations que du peuple dont il faut s’inquiéter.

Ensuite, il faut peut-être relativiser un peu les choses. Le FN réalise 25%, certes. Mais si nous prenons ce chiffre face à l’abstention, nous arrivons à un résultat entre 10 et 12%. Ce qui est moins qu’à la Présidentielle de 2012 pour le Front National ! Cela montre bien que c’est un vote d’adhésion aux thèses du FN. Ces élections ont été l’affirmation d’un noyau dur électoral pour le FN qui s’est mobilisé en masse. Noyau dur de 10%. Bof. Mais les grandes envolées lyriques contre « le FN qui gagne la France » servent bien les politiques en place que cela soit à l’UMP ou au PS qui peuvent se renvoyer la balle mais cela montre qu’eux aussi n’ont rien compris. Ces élections sont bien plus un échec des partis traditionnels que symptomatiques de la « montée des extrêmes ».

Tous ces gens qui crient au loup adorent la conflictualité, la bipolarisation. Ils voient la France sans cesse en guerre civile : l’affaire Dreyfus, les années 1930, la collaboration, la guerre d’Algérie et maintenant, l’Europe. Mais les historiens ont pourtant mis en avant un concept qui est une matrice de l’histoire de France : la « troisième France ». La « troisième France », c’est celle qui se passionne pour l’affaire Dreyfus sans prendre position dans un camp (vous savez, le fameux affrontement « dreyfusard » contre « antidreyfusard »), c’est encore celle qui lit les événements du 6 février 1934 avec un peu d’effarement sans pour autant manifester le lendemain, c’est celle qui ne collabore pas sans pour autant résister. Elle est toujours négligée mais elle est toujours là. Aujourd’hui encore, les politiques voient les bons et les méchants, les « républicains » et les « désespérés ». Ils ne voient pas cette troisième France qui forme la majorité de l’opinion et qui a préféré rester chez elle plutôt que d’aller voter. C’est une France qui a ses valeurs mais qui n’est pas assez politisée pour prendre les armes. Elle est euro-sceptique mais elle ne vote pas FN. Donc elle ne vote pas du tout. Elle est sidérée par l’inefficacité du PS et l’idiotie de l’UMP. Mais elle ne veut pas non plus du FN et n’a pas voté pour lui. Ces élections auraient dû être le triomphe de cette Troisième France. Elle aurait dû gagner de la médiatisation, un accès à la parole. Au lieu de ça, il faut s’attendre à la radicalisation des discours ; les politiques vont une nouvelle fois se tromper de public. Mais cette Troisième France, tout le monde la catégorise aujourd’hui comme étant fasciste, raciste, frontiste. Pourtant, elle est là, à mugir dans nos campagnes. Et dans nos villes.

N’écoutons pas le militant du F.N mais ne défilons pas contre son choix. Au lieu de ça, tendons la main à cette Troisième France sur laquelle tout le monde s’essuie les pieds.