Cristina Kirchner et Vladimir Poutine : le vertige de l’échec

Argentine et Russie sombrent toutes deux lentement, pour les mêmes raisons.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Cristina Fernandez de Kirchner, présidente de l'Argentine
Cristina Fernandez de Kirchner, présidente de l’Argentine

En dépit des innombrables différences qui existent entre l’Argentine et la Russie, ces deux pays possèdent en commun deux caractéristiques qui ont contribué à anéantir leur destinée. Primo : à de multiples reprises, leurs élites gouvernantes ont tourné le dos à la rationalité économique et aux lois du marché, leur préférant la voie de l’étatisme, voire de la planification centralisée. Secundo : brandissant un nationalisme opportuniste et contestable, elles ont embarqué leurs peuples dans des aventures hasardeuses qui se sont soldées par un échec.

Résultat : l’un et l’autre ont perdu progressivement le poids et l’influence qu’ils eurent autrefois sur l’échiquier économique et géopolitique mondial.

Au début du XXe siècle, le PIB par tête de l’Argentine dépassait celui de l’Allemagne, la France ou l’Italie1. Mais depuis l’arrivée au pouvoir du dictateur populiste Juan Domingo Perón au milieu des années 1940, la mainmise du gouvernement sur l’économie et l’hostilité envers le capital étranger mirent sur une pente descendante l’économie de ce pays.

Quant à la Russie, après avoir atteint le statut de superpuissance à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, l’inefficacité inhérente au modèle économique communiste ainsi que les coûteuses aventures militaires menées par le Kremlin finirent par provoquer l’asphyxie de l’empire soviétique et l’écroulement du bloc socialiste.

Échaudés par ces échecs économiques, de nouveaux dirigeants tentèrent de changer de cap dans les années 1990 et mirent en place des politiques d’incitation aux forces du marché – celles-là mêmes qui prouvaient leur efficacité dans des pays tels que le Chili, le Brésil, l’Irlande, la Pologne et les États baltes. Or, en Russie et en Argentine, ces réformes n’aboutirent pas, le haut niveau de corruption qui y régnait ayant joué un rôle non négligeable dans cet échec.

Prirent alors la relève d’autres leaders politiques : les époux Kirchner en Argentine, Vladimir Poutine en Russie. Des leaders qui, au lieu d’analyser et d’expliquer pourquoi les réformes économiques favorables au marché échouaient chez eux alors qu’elles réussissaient ailleurs, décidèrent de jeter par-dessus bord lesdites réformes et élargirent une fois encore le périmètre d’action de l’État, et du gouvernement, dans l’économie de leurs pays.

Le boom des matières premières du début du siècle actuel permit à la Russie et à l’Argentine d’atteindre des taux de croissance plutôt satisfaisants. Mais la gestion calamiteuse des entreprises sous le contrôle de l’État, et de celles dirigées par des oligarchies corrompues ayant des liens étroits avec le pouvoir politique, empêchèrent de mettre à profit cette conjoncture favorable pour parvenir à la modernisation et à l’expansion de l’appareil productif. Aussi dans les deux cas l’économie a-t-elle repris le chemin de la stagnation et la fuite des capitaux atteint des magnitudes inouïes.

Afin de garder ou de récupérer leur popularité malgré une performance économique médiocre, les gouvernements des deux pays essaient de titiller la fibre nationaliste de la population.

En Argentine, le gouvernement expropria en 2012 le 51% que détenait la firme espagnole Repsol dans le capital de l’entreprise pétrolière du pays (YPF). La Présidente Cristina Kirchner qualifie une telle mesure de « victoire pour la souveraineté énergétique »2. À son tour, le ministre de l’Économie, Axel Kicillof, promet : « Nous ne donnerons pas même un sou a Repsol »3. Près des deux tiers de l’opinion publique (62%) approuve l’expropriation4.

La mesure n’eut rien d’une réussite. Une fois nationalisée, YPF ne parvint pas à augmenter la production de pétrole et, pis encore, n’avait ni l’expertise ni les moyens financiers nécessaires pour moderniser ses installations et pour exploiter les énormes gisements de gaz et pétrole de schiste qui venaient d’être découverts dans la région de Vaca Muerta.

Le gouvernement dut alors mettre en sourdine son hostilité envers le capital étranger et partit à la recherche d’investisseurs prêts à entrer dans le capital d’YPF. Or, de peur de se voir expropriés à leur tour comme l’avait été Repsol, et redoutant l’issue de la plainte déposée par Repsol contre le gouvernement argentin auprès du tribunal arbitral de la Banque Mondiale (CIRDI)5, les investisseurs potentiels se montraient réticents à apporter leurs capitaux et leur know-how sans accord préalable d’indemnisation entre le gouvernement et Repsol.

Ce fut ainsi que le ministre Kicillof accepta de compenser Repsol pour un montant de plus de 6 milliards de dollars, montant qui correspondait aux exigences formulées par l’entreprise espagnole6.

En Russie on observe la même tendance à exploiter les pulsions nationalistes de la population. Dans ce but, Vladimir Poutine fait recours, non pas à des expropriations, mais à l’annexion de la Crimée et au soutien aux milices séparatistes russophones de l’est de l’Ukraine. L’opinion publique russe approuve à 80% la manœuvre de Poutine7.

Or, de même que l’expropriation de Repsol s’avéra contreproductive pour l’économie argentine et le gouvernement kirchnériste, ainsi l’aventure ukrainienne devient onéreuse pour Poutine et la Russie. Les sanctions imposées par les États-Unis et leurs alliés, et les menaces de nouvelles sanctions, commencent à faire mal. Le ministère russe des Finances déclara que le pays se trouve en « récession technique », ajoutant que la croissance pour l’ensemble de l’année risque d’être nulle, et ce à cause de troubles « géopolitiques »8.

La fuite des capitaux, qui avait atteint des magnitudes colossales avant le conflit ukrainien (56 milliards de dollars en 20129 et 63 milliards en 201310), n’a fait que s’accentuer depuis lors. Des sources ayant accès à des informations confidentielles la situent autour de 220 milliards de dollars (8% du PIB) aux quatre premiers mois de l’année en cours11.

Le rouble s’est déprécié de 10% en 2014. Cette dépréciation aurait pu être plus forte encore. Mais pour la freiner, les autorités russes ont pris des mesures qui sont de nature à nuire à la santé économique du pays : elles ont augmenté les taux d’intérêt, ce qui ralentit l’activité économique, et vendu massivement des dollars, ce qui diminue les réserves de devises du pays et n’est pas soutenable indéfiniment12.

Il y a quelque chose qui semble échapper à Vladimir Poutine : si l’empire soviétique s’écroula, ce ne fut pas par manque d’aventures militaires comme celles qu’il a menées en Géorgie d’abord, en Crimée ensuite. Ce ne fut pas non plus dû à une conspiration orchestrée par les États-Unis ou l’OTAN. Non, ce qui détruisit l’Union Soviétique ne fut autre que l’économie, celle-là même qui est le talon d’Achille de la Russie de Poutine13.

Aussi, les manœuvres de Poutine vis-à-vis de l’Ukraine, même si elles donnent l’impression de consolider le poids géopolitique de la Russie, sont vouées à jouer le même rôle pernicieux que les aventures militaires soviétiques eurent dans l’effondrement économique du bloc socialiste.

Ce n’est pas avec des gouvernants comme Poutine et Cristina Kirchner que la Russie et l’Argentine parviendront à concrétiser le dynamisme économique et le rayonnement international que leurs immenses ressources matérielles et surtout humaines mettent à leur portée.