Le relativisme roi : la contribution médiatique

Clavier d'ordinateur (Crédits : Amancay Maahs, licence Creative Commons)

Le laisser-aller propre à Internet contamine les médias et influence leur façon de traiter l’information.

Par Claude Robert.

clavier ordinateur

Il est toujours difficile, lorsqu’une évolution de la société se fait jour, de déterminer si celle-ci est tirée par la sphère médiatique, par la rue, par la classe politique, par certaines corporations, par une innovation technique ou par tout cela en même temps.

Ce qui semble certain, c’est l’existence d’une tendance à la chute de l’esprit critique, au recul de l’analyse froide et objective, à la perte d’influence de la culture dite « humaniste » c’est-à-dire celle qui, pour reprendre la définition mentionnée sur le portail de l’Éducation nationale « contribue à la formation du jugement, du goût et de la sensibilité. Elle repose principalement sur la littérature, l’histoire, la géographie, l’éducation civique, les arts plastiques, l’éducation musicale ou encore l’histoire des arts ».

Le fait que la société soit intellectuellement et culturellement tirée vers le bas ne semble plus faire de doute, et plusieurs sociologues, historiens ou philosophes nous alertent à ce sujet, pour ne pas citer Marcel Gaucher, Alain Finkielkraut et d’autres encore.

Pour autant, ce phénomène de déculturation est compliqué, multiforme, car de nombreux facteurs semblent y contribuer. L’innovation numérique, par exemple, y participe fatalement, ne serait-ce que par :

  • le type de lecture, plus superficielle et moins critique, qu’Internet a induit auprès de ses utilisateurs. L’analyse faite par Christian Vandendorpe («Bouleversement sur le front de la lecture » dans Le Debat N°160) fait froid dans le dos car elle relate un changement majeur.
  • la possibilité qui est offerte par la toile, à n’importe qui, de donner son avis sur n’importe quoi, sans aucune garantie de sérieux, d’objectivité, d’indépendance ou de compétence. Diffuser des avis sur Twitter, sur les forums et autres sites internet, sur Facebook ou sur les réseaux sociaux, à grande échelle donc, est maintenant à la portée de tout le monde.

En revanche, là où il semble que les médias ont leur responsabilité et sont en avance sur le phénomène de déculturation, c’est dans la façon dont ils utilisent Internet. On ne peut certes pas accuser les utilisateurs finaux de la toile de s’exprimer en toute liberté, et de tirer vers le bas la culture d’autrui, car finalement, c’est l’opinion publique elle-même qui s’exprime. Mais à l’inverse, on est en droit d’accuser les médias de diffuser sans filtrage et sans hiérarchisation ces mêmes informations, car les médias ont pour métier d’informer, ce qui implique un minimum de règles de déontologie. En effet, un journaliste est-il vraiment un citoyen comme un autre ? Ne fait-il pas plutôt partie des faiseurs d’opinions ? En conséquence, ne se doit-il pas d’obéir à certaines exigences morales ?

Or il semble que le laisser-aller propre à Internet ait contaminé les médias et influence leur façon de traiter l’information en la filtrant de moins en moins d’une part, et en la relatant de façon de plus en plus brute d’autre part, à l’instar de l’information que l’on peut collecter par soi-même en allant directement sur la toile.

Ainsi, par exemple, au moindre événement, au moindre discours, de nombreux sites d’information y compris parmi les plus respectables, servent en pâture à leurs lecteurs une synthèse de ce qui en a été dit sur la blogosphère. L’ensemble des avis, quels qu’ils soient, en provenance de n’importe qui, sont à cette occasion reproduits, comme s’ils étaient intéressants en soi.

Ce type de synthèse est très dangereux car il implique plusieurs biais méthodologiques et comporte des risques déontologiques qui ne sont pas anodins :

  • Par un incroyable renversement de situation, le métier qui consistait à donner une information, à la commenter pour la mettre en perspective et la rendre intelligible au-delà de ce que n’importe quel lecteur pourrait espérer, ce métier donc a laissé la place à une fonction particulièrement primaire qui consiste simplement à déballer ce qu’en pensent les gens. C’est donc l’inverse qui se produit, et l’on peut ainsi déclarer que cette fonction de diffusion a-hiérarchisée de l’information est l’exact degré zéro du journalisme. C’en est tout simplement la négation puisque celui-ci se réduit au rôle de simple diffuseur physique de l’information, la valeur ajoutée d’intelligence et de compréhension qui faisait son intérêt ayant disparu.
  • En filigrane, diffuser les avis de tout le monde revient bien sûr à donner la même valeur à chacun d’entre eux. De fait, tous se valent, puisque tous méritent d’être publiés. C’est la parfaite définition du relativisme.
  • Même la valeur de représentativité de ces avis est biaisée puisque, à l’inverse d’une approche statistique selon des règles strictes, seuls les avis de ceux qui se sont exprimés sur le média observé sont pris en compte. Or tout le monde ne s’exprime pas sur les forums ou sur les comptes Twitter, tous les avis n’y sont donc pas recensables, et par conséquent, l’élaboration d’une synthèse de la blogosphère ne comporte aucune fiabilité en matière de représentativité. Et ceci d’ailleurs tout autant sur les différents avis exprimés, dont on ne peut savoir dans quelle proportion ils le sont véritablement, que sur les avis qui ne sont pas exprimés, et que l’on ne connaîtra donc jamais.
  • De ce fait, non seulement quelques avis très particuliers et certainement pas représentatifs, qui plus est choisis de façon quasiment déhiérarchisée, sont diffusés à plus grande échelle, auprès de l’ensemble des lecteurs du média diffuseur, mais ils le sont au risque de faire illusion, et d’influencer l’ensemble de ces opinions, ce qui n’est pas le moindre des paradoxes. En fait, sous couvert d’une disponibilité technique immédiate, certains avis très personnels et sans supplément d’intelligence sont diffusés au plus grand nombre et peuvent influencer celui-ci…

Une version plus subtile mais tout aussi trompeuse consiste à lancer des pseudo-sondages tous les jours sur presque tous les sujets à partir de ces mêmes portails d’information des grands médias. Une liste de choix est balancée aux lecteurs du site, liste dont on perçoit assez souvent le parti pris rédactionnel, quand elle n’est pas juste à côté d’un article qui suggère en grand l’une des réponses du même quizz, ce qui finit de réduire à néant les résultats dudit sondage. Chacun vote puis le résultat apparaît, avec de fait les mêmes travers déontologiques que précédemment.

Cela fait certes du buzz, mais cela ne constitue aucunement une source fiable d’analyse d’une tendance. N’oublions pas que l’opinion publique se mesure en dehors de tout biais méthodologique (par exemple le média de collecte, pourquoi internet et pas les autres ?) et d’échantillonnage (par exemple les seuls individus présents sur les blogs ou les tweets, pourquoi eux et pas d’autres ?). C’est pourtant une habitude que prennent de plus en plus souvent les médias. Ainsi l’opinion immédiate, non réfléchie, fatalement parcellaire mais numériquement disponible est déballée de façon continue, au détriment des autres opinions plus réfléchies, non directement disponibles, et pourtant majoritaires. C’est l’exact contraire de l’information, et cela se situe bien sûr au nadir de la transparence exigée par l’idéal démocratique…

Mais ce n’est pas tout, car ce biais qui est propre au paradigme numérique, et qui a été déclenché par son avènement1 se trouve reproduit dans une sphère qui n’a plus rien à voir avec Internet. Ainsi en est-il de cette manie de consacrer de plus en plus d’importance et de surface aux résultats des sondages. Internet semble donc avoir contaminé les médias dans leur façon de choisir les informations et de les traiter, ou plutôt de ne pas le faire, en délivrant comme par effet de miroir l’opinion brute plutôt que d’analyser l’information qui contribue à la façonner.

Que les sondages effectués par les instituts spécialisés soient relativement fiables car réalisés selon les règles strictes de l’échantillonnage statistique et de la rédaction des questionnaires ne fait aucun doute. Mais servir régulièrement les résultats de ces sondages comme une information en tant que telle procède du même relativisme que celui précédemment évoqué. Au lieu de hiérarchiser l’information afin que l’opinion publique puisse s’en faire une idée la moins bête possible, le comble du journalisme revient à lui servir, comme le ferait un vulgaire miroir qui réfléchit (mais ne comprend pas) l’information telle qu’elle est perçue par elle.

En conclusion, même si l’essor du relativisme est un phénomène global et complexe dont il est difficile de déterminer les mécanismes générateurs, sur ces points ci-dessus analysés, il semble que les médias en soient un vecteur tout à fait actif : ils anticipent le phénomène de déculturation, le généralisent, et de ce fait l’accélèrent allègrement. Ce n’est certes pas le seul problème que soulève le métier journalistique actuel (a fortiori en France, au vu de sa représentativité politique fortement biaisée2) mais ce problème constitue une raison de plus pour réfléchir à une amélioration des règles déontologiques de la profession… Car on en revient toujours au même phénomène de boomerang : que peut bien devenir une démocratie, lorsque le peuple est de moins en moins averti, si ce n’est une dictature ?


Sur le web.

  1. On peut supposer qu’il est difficile aux média de se priver de ce genre d’abus dès lors qu’il crée de l’audience, comme le laisse supposer les analyses du sociologue Pierre Bourdieu dans Sur la télévision/ L’emprise du journalisme quant à la course effrénée que se livrent les média entre eux.
  2. Selon un sondage Harris Interactive pour Medias, 74% des journalistes ont voté du même côté lors de la présidentielle.