Voici le temps des mythes

mythes

Il semble qu’à une séquence de raison succède maintenant le grand retour des mythes.

Par Guy Sorman.

mythesAu siècle des Lumières, dans toute l’Europe, des philosophes décrétèrent que l’homme était un animal doué de raison : notre monde doit à cette vision optimiste, ses périodes de paix et de prospérité. Mais les rationalistes se sont toujours trouvés fort dépourvus pour expliquer l’emprise récurrente des mythes nationalistes ou socialistes par exemple. Un économiste libéral (d’origine tchèque, devenu britannique) comme Friedrich Hayek expliquait, il y a un demi-siècle, que la justice sociale n’était pas un objet réel mais une vue de l’esprit à caractère idéologique : il n’empêche que ce mythe-là n’a jamais cessé de rallier des foules. C’est que l’animal doué de raison, utilise parfois cette raison à des fins déraisonnables. La description la plus persuasive de cette démarche paradoxale a été formulée par notre contemporain, le sociologue français Edgar Morin : « Notre esprit, dit-il, crée des mythes qui s’emparent de notre esprit ». Les mythes, quoique mythiques, sont donc des acteurs concrets et réels qui agissent sur la société. Avouons que les libéraux classiques s’avèrent quelque peu démunis face à ces mythes en action.

Gary Becker, le maître de l’École économique de Chicago, qui vient de disparaître, avait tenté de réconcilier la rationalité supposée des individus avec leur comportement collectif d’apparence irrationnelle : il en avait conclu que l’adhésion à une idéologie, le nationalisme par exemple, au bout du compte, « rapporte » aux individus qui s’y rallient. Les Russes d’Ukraine qui, en ce moment, fomentent une guerre civile en tireront-ils quelque bénéfice que l’Ukraine unie ne leur apporterait pas ? Les Nuers et les Dinkas qui s’entretuent au Sud-Soudan à peine créé, en apparence mobilisés par des mythes tribaux nés de leur propre cerveau, finiront-ils par y trouver quelque avantage ? Quel est l’intérêt pour la Chine de contester la possession d’îlots rocheux appartenant en droit aux Philippines et au Japon ? Le moteur de ce nouvel impérialisme est-il matériel ou emprunte-t-il au mythe d’une Grande Chine ? Les revendications indépendantistes de la Catalogne ou de l’Écosse relèvent-elles d’un calcul économique implicite ou ne sont-elles que mythiques ? On pourrait multiplier les circonstances présentes où la grille libérale s’applique difficilement. Edgar Morin aurait-il raison contre Gary Becker ? Celui-ci aurait-il tenté en vain de rationaliser l’irrationnel, de plaquer de la raison sur les passions ?

On envisagera que les écoles de Gary Becker et d’Edgar Morin ont raison à tour de rôle, par séquence historique. Ainsi, depuis 1990, à la suite de l’effondrement du mythe soviétique, étions-nous entrés dans un âge de raison – relatif – qui, dans toutes les civilisations, s’est manifesté par une avancée sans précédent de l’État de droit et de la prospérité économique. Partout, l’individu rationnel semblait triompher ; ce que l’on a appelé le Printemps arabe fut, peut-être, une ultime manifestation, malheureusement avortée, de cette éruption de l’homme de raison.

Hélas ! Il semble qu’à cette séquence de la raison, succède maintenant le grand retour des mythes. Qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine, de l’Égypte, du Soudan, de l’Europe, le mythe de la nation ethnique plutôt que l’État de droit, bouscule les frontières, les traités et les esprits : ces mythes déchaînés rendent fous les hommes dont ils s’emparent comme Zeus rendait fous ceux qu’il voulait perdre. La guerre apparaît de nouveau comme une option acceptable.

Peut-on déceler quelque cause à ce basculement historique ? Certains, à commencer aux États-Unis, dans le camp républicain en tout cas, tiennent le gouvernement de Barack Obama pour responsable et coupable. Il est vrai qu’un État de droit exige un gendarme car la loi non sanctionnée n’est jamais spontanément respectée. Dès l’instant où le Président des États-Unis, garant de fait de l’ordre mondial, hésite, tergiverse ou démissionne, les prédateurs ont le champ libre. Cette défaillance du gendarme n’est pas nécessairement l’explication exclusive du recul de la raison, mais elle est certainement un facteur essentiel du basculement. À quoi s’ajoute la passivité européenne puisque l’Union économique n’est jamais parvenue à se transformer en Union militaire. À quoi bon un gendarme européen puisque l’Europe est à l’abri du bouclier américain ? Mais qu’arrive-t-il quand le gendarme américain regagne son cantonnement ? Nous avons connu ce vide en Yougoslavie dans les années 1990 et nous le revivons en Ukraine. En Ukraine, pour commencer.

Friedrich Hayek, déjà cité, était particulièrement conscient de la fragilité de l’âge de raison et de l’État de droit. Dans les dernières années de sa vie, qui s’avérèrent historiquement les plus influentes (Ronald Reagan, Margaret Thatcher, Vaclav Klaus… se réclamaient de lui), il enjoignait ses interlocuteurs à militer. « Nous sommes si peu nombreux, disait-il (le Nous désignait les libéraux) que chacun a le devoir d’être un militant et de faire le plus de bruit possible ». Le tintamarre est urgent.


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