Les quatre biais de l’électeur : (1) Le biais anti-marché

Urne élections (Crédits lebeaupinagnes, licence Creative Commons)

Au travers d’une série d’articles, voici les quatre biais de l’électeur décrits par l’économiste Bryan Caplan.

Par Emmanuel Bourgerie.

Début de la série ici.

Dans son ouvrage The Myth of the Rational Voter, Bryan Caplan expose quatre biais que l’on retrouve chez les électeurs. En tant qu’économiste, il s’est particulièrement attardé sur les points où les économistes et le grand public (et par extension les hommes politiques) sont systématiquement en opposition. Ces biais sont le biais anti-marché, le biais anti-étrangers, le biais pro-emploi et le biais pessimiste.

Je vais vous faire découvrir ces quatre biais au travers d’un série d’articles. Que vous soyez démocrate convaincu ou sceptique, il est important de combattre ces idées fausses qui nuisent au débat et poussent les politiques à adopter de mauvaises mesures sous les applaudissements de la population.

Le biais anti-marché se traduit de plusieurs façons. Il est par exemple intéressant de noter qu’en France tous les partis, et je dis bien tous, ont pour ennemi commun le soi-disant ultra-néo-libéralisme. Chose surprenante, puisque après quarante ans de lutte contre ce fameux néo-libéralisme, il fait toujours rage (sinon plus). Que le libéralisme et le marché soient utilisés comme boucs-émissaires de tous les problèmes de notre société en dit long sur leur perception par le public.

Une illustration parfaite est la crise des subprimes, dont on nous rabâche sans cesse sur les plateaux TV et les tribunes des journaux que c’est dû au néo-turbo-giga-libéralisme américain. La crise a-t-elle eu lieu à cause d’un manque de réglementations ? J’en doute fort, mais il est malhonnête de prétendre que le secteur financier était un havre de libre-marché dérégulé.

Une autre manifestation est la croyance que le profit de l’un se fait toujours au détriment de l’autre. C’est d’ailleurs le cœur de la pensée marxiste, alors que c’est une erreur de raisonnement fondamentale : un échange économique ne prend lieu que si les deux parties y trouvent un bénéfice. Personne ne décrit mieux cette suspicion que Charles Baudelaire, quand il écrit : « Le commerce est, par son essence, satanique. »

Que certains échanges économiques soient déséquilibrés et profitent plus à certains qu’à d’autres est tout à fait vrai, mais ce serait jeter le bébé avec l’eau du bain. De plus, comme l’argumente Peter Van Doren, ce que l’opinion perçoit comme des « problèmes de marchés » sont souvent des problèmes de distribution – c’est-à-dire une situation initiale problématique qui handicape une personne dans ses échanges, et non un problème d’échange en soi.

Là où les économistes reconnaissent qu’un marché mal réglementé et une recherche de profits poussée à l’extrême peut avoir des incidences négatives, le public tend à percevoir le profit individuel comme mauvais en soi. L’échange marchand sera toujours regardé avec suspicion, alors qu’à l’opposé, l’action de l’État est toujours souhaitable, bénéfique, pleine de compassion et de bisous. Non seulement le peuple fait preuve de deux poids deux mesures, mais en plus c’est un vœu pieu : il ne suffit pas de dire « l’État va s’en occuper » pour que tous les malheurs du monde soient résolus. Ce qui est, pour faire simple, l’immense majorité des programmes politiques actuels.

L’économiste démocrate Charles Schultze a à ce sujet dit un jour :

Utiliser l’aspect lucratif de l’égoïsme pour faire avancer le bien commun est probablement l’invention sociale la plus importante que l’homme n’ait jamais faite.

Caplan définit le biais anti-marché comme la tendance à systématiquement sous-estimer le bénéfice économique des mécanismes de marché. Le public tend à se focaliser sur la recherche de profit des patrons et ignore de l’autre côté la discipline que leur impose la concurrence.

Je vois déjà les critiques arriver, prétendant que je défends une vision simpliste du monde où les marchés sont tout blancs, s’équilibrent tous seuls et où il suffit par magie de supprimer les États pour résoudre la faim dans le monde. C’est un raisonnement simpliste, et c’est surtout très hypocrite. L’opinion populaire n’est pas mesurée et objective sur cette question, et ne serait-ce que tenter de formuler une opinion globalement favorable aux mécanismes de marchés suffit pour entendre ce genre de critiques caricaturales. Ce qui est, en soi, une parfaite manifestation du biais anti-marché.


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