Le grand méchant marché : une psychose française ?

Comment la France, pays qui a donné naissance à d’illustres libéraux et qui a connu des périodes libérales dans son histoire, peut-elle en être aussi éloignée aujourd’hui ?

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Le grand méchant marché : une psychose française ?

Publié le 9 mai 2014
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Par Louis Rouanet, d’après un article publié en anglais sur le Ludwig von Mises Institute.

grand_mechant_loupIl existe un cliché selon lequel les Français seraient génétiquement opposés au libéralisme et au libre marché. Pourtant, une telle affirmation est complètement démentie par les faits. À la fin du XIXème siècle et au début du XXème siècle, la plupart des bureaucrates et des politiciens admettaient le caractère inefficient de l’État et avait adopté la doctrine de l’État minimum. L’École libre des sciences politiques, créée en 1871, qui deviendra par la suite Sciences Po, était un foyer de libéraux : Hippolyte Taine, Anatole et Paul Leroy-Beaulieu… y enseignaient. René Stourm, qui y avait une chaire de Finances publiques, enseignait à des générations d’étudiants les vertus des dépenses publiques modérées et d’un budget équilibré. Chaque étudiant de Sciences Po devrait prendre en compte les conseils de ce professeur quand celui-ci écrivait :

L’impôt […] ne se justifie que par sa nécessité budgétaire. Là réside sa seule raison d’être, sa seule excuse. Le droit de puiser dans nos poches, de prélever, chaque année, une part de nos revenus et de nos facultés individuelles est un droit exorbitant, par conséquent, strictement limité1.

Paul Leroy-Beaulieu, quant à lui, fut le premier à utiliser le terme de « règle d’or » en matière de budget. Les grands commis de l’État, qui étaient formés à l’École libre des sciences politiques, n’avaient par conséquent aucune envie de voir les prérogatives de l’État empiéter sur l’économie.

La société française du XIXème siècle était une société de propriétaires fonciers et financiers. À la fin de la Belle Époque, 2,5 millions de Français étaient porteurs de titres financiers2 ! De même, 8 millions de Français sur 40 étaient propriétaires fonciers à la fin du XIXème siècle3. Par conséquent l’opinion publique était très attachée au respect des droits de propriété et à l’État limité. De même, les Français de 1900 s’opposaient à l’inflation qui menaçait d’éroder leur immense épargne-retraite. Le protectionnisme, quant à lui, était clairement dénoncé par les syndicalistes ! Il faut noter que même une partie des socialistes d’inspiration proudhonienne étaient farouchement opposés à l’impôt et à l’État obèse, critiquant les gaspillages et le parasitisme de l’État. Dans sa Théorie de l’impôt, publiée en 1861, Proudhon décrivait l’impôt comme une « illusion » et fustigeait l’impôt progressif comme étant un « joujou fiscal » brandi par des progressistes autoproclamés pour distraire le peuple. L’opposition à l’impôt sur le revenu montre parfaitement l’atmosphère plutôt libérale qui pouvait exister aux alentours de 1900. C’est en 1898 que l’économiste et politicien Yves Guyot prévenait dans Les tribulations de M. Faubert du danger que représente l’impôt sur le revenu pour la liberté et la prospérité. La France, en 1914, était quasiment le dernier pays développé à adopter un impôt sur le revenu (même après les États-Unis qui l’adoptèrent en 1913). Notons cependant que la fin du XIXème siècle a marqué le déclin de l’école française d’économie politique et la montée des idées socialistes. Déjà en 1895, Anatole Leroy-Beaulieu dénonçait « le vague et confus socialisme, le socialisme vaporeux dont est imprégné l’atmosphère ambiante »4. De plus, les Français à l’époque avaient déjà un rapport ambigu envers la concurrence. Néanmoins, affirmer comme le faisait Émile Faguet en 1903 que « la France est un des pays les moins libres du monde et les moins libéraux de l’univers »5 est une grossière exagération de la réalité.

Mais comment se fait-il qu’aujourd’hui les Français soient aussi antilibéraux ? En 2013, un sondage indiquait que 80% des Français désapprouvaient le système capitaliste et 25% des interrogés considéraient que nous devrions abandonner le capitalisme ! Ce triste record, premièrement, peut être expliqué par le poids qu’a eu le Parti communiste après la Seconde Guerre mondiale. Notons qu’en 1976, celui-ci obtenait le plus grand nombre de maires en France ! Les deux conflits mondiaux ont également eu leur part de responsabilité dans la montée de l’État omnipotent. Enfin, on peut avancer une explication d’influence tocquevillienne : la monarchie absolue puis la Révolution jacobine auraient affaibli les corps intermédiaires, remplaçant les liens sociaux qui avaient lieu par un État omniprésent.

Mais où est passé le libéralisme ?

Il est habituel d’attribuer la paternité des problèmes économiques actuels au (néo)libéralisme. On retrouve ici l’anticapitalisme vague et confus dont est imprégné l’atmosphère ambiante. Mais où sont passées les réformes libérales ? Tout de suite, on nous parlera d’austérité, de dérèglementation… Deux phénomènes qui ne représentent absolument pas la réalité. Il y a eu en effet une politique d’austérité ces dernières années. Mais la question à se poser est : à qui est destinée l’austérité ? En France, la réponse est simple, le principe appliqué est : austérité pour le peuple, dépenses pour l’État. En effet, même si leur progression est désormais plus lente, les dépenses publiques n’ont jamais cessé d’augmenter. Les impôts ont quant à eux augmenté significativement.

coppet_1Source: INSEE

Entre 2011 et 2013, 84 nouvelles taxes ont été créées. Les augmentions d’impôts ont été de 16,2 milliards d’euros en 2011, de 19,3 milliards en 2012 et de 22,1 milliards en 20136.

En 1974, Valéry Giscard d’Estaing déclarait : « Au dessus de 40% de prélèvements obligatoires, c’est le socialisme. » En 2013, les prélèvements obligatoires atteignirent 46,2%. Comment peut-on dans cette situation parler de responsabilité du libéralisme dans la crise ? Mais malgré cet ahurissant état de la fiscalité, les économistes français, fortement influencés par le keynésianisme, continuent de dénier les effets désastreux de l’imposition sur l’accumulation du capital, la croissance et l’emploi. À la place, un débat a eu lieu sur la taxation du travail et du capital. Certains économistes comme Thomas Piketty affirment de manière erronée que le travail est moins taxé que le capital7. Cela montre bien le caractère irréel du débat économique en France. L’économiste appartenant à l’école autrichienne Pascal Salin a montré qu’au contraire, c’est le capital qui, en France, est plus taxé que le travail8. Les économistes keynésiens considèrent que c’est la consommation, et non l’épargne et l’accumulation du capital, qui est la clé de la prospérité. Mais de la même manière que brûler ses meubles n’est pas la meilleure façon de chauffer sa maison, réduire le stock de capital par la consommation n’est pas la meilleure façon de promouvoir la croissance économique. Les politiques keynésiennes de ces dernières décennies ne font que nous appauvrir.

Concernant la dérèglementation, ce phénomène est un mythe urbain. L’inflation législative et non la dérèglementation est le problème. Aujourd’hui, les Français sont gouvernés par 400.000 règles, 22.000 articles de lois, 137.000 décrets9. En son temps, Montesquieu écrivait : « Les lois inutiles affaiblissent les nécessaires. » Mais les lois inutiles, nous tyrannisant et créant de l’incertitude, affaiblissent aussi la croissance économique. Quand les politiciens ne peuvent pas changer la réalité, ils font des lois pour faire croire qu’ils ont une influence sur elle.

coppet_2Source: Slate.fr

Les augmentations d’impôts et les défauts apparents de l’étatisme aideront peut être le développement des idées libérales en France. Il est dommage, cependant, que le nouveau gouvernement ne semble pas adopter des réformes vraiment libérales, restaurant la liberté et la responsabilité de chacun. En effet, les réformes libérant l’économie ont souvent été entreprises par des gouvernements de gauche. Dans les années 80, le travailliste David Lange a entrepris des réformes libérales en Nouvelle-Zélande. De même, dans une moindre mesure, Gerhard Schröder a fait des réformes décisives en Allemagne.


Sur le web.

  1. René Stourm, Système généraux d’impôts, 1893, page 69-70.
  2. Chiffre cité dans : Augustin Landier et David Thesmar, Le Grand Méchant Marché : décryptage d’un fantasme français.
  3. Ibid page 89.
  4. Anatole Leroy-Beaulieu, « Pourquoi nous ne sommes pas socialistes », 1895.
  5. Émile Faguet, Le Libéralisme, 1903, page 307. disponible sur Gallica ou partiellement sur l’Institut Coppet.
  6. Source : Serge Schweitzer, Loïc Floury, Théorie de la révolte fiscale, Enjeux et interprétations, 2014.
  7. Voir : Thomas Piketty and Emmanuel Saez, Pour une révolution fiscale: un impôt sur le revenu pour le XXème siècle, Paris, Seuil, 2011.
  8. Pascal Salin, La tyrannie fiscale, Odile Jacob, 2014 
  9. Philippe Eliakim, Absurdité à la française : Enquête sur ces normes qui nous tyrannisent, 2013.
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  • Les lois sont devenues à ce point complexes, c’est-à-dire qu’elles génèrent de l’inconnu, source de l’arbitraire au service de la mafia étatique, politicienne, fiscale, policière, que les services publics n’ont plus pour fonction de servir mais d’assujettir.

    Par construction, les lois complexes ne sont pas respectables, dans les trois sens du qualificatif (ce qu’on peut appliquer, ce pour quoi on a de la considération, ce qui possède en soi une grande valeur). En foi de quoi, elles ne seront pas respectées. Le civisme aujourd’hui consiste à ne plus respecter les lois qu’on ne peut pas respecter (par l’exil extérieur ou intérieur). C’est ainsi que l’Etat obèse socialiste qui lamine le peuple français est la principale source d’anarchie légale, de violence légale, d’immoralité, de déliquescence économique et sociale, prélude à son effondrement définitif sous l’effet de ses insupportables contradictions.

  •  » Quand les politiciens ne peuvent pas changer la réalité, ils font des lois pour faire croire qu’ils ont une influence sur elle. »
    ____________
    Magnifique, j’adore.
    On peut ajouter que si le résultat de leur action est négatif, ils pourront clamer qu’ils fallait aller encore plus loin d’où une irresponsabilité total des politiques.

    En 1974, Valéry Giscard d’Estaing déclarait : « Au dessus de 40% de prélèvements obligatoires, c’est le socialisme. »
    ____________
    Il me semble que Giscard parlait du chiffre des dépenses publiques par rapport au PIB et non pas des prélèvements, se qui est encore pire.

  • J’entends souvent qu’il y a eu cette période assez libérale durant, disons, la Belle époque ? Mais je ne trouve pas de livre écrit par des libéraux sur cette période. C’est dommage… En existe-t-il ? On manque cruellement de livres analysant sous le prisme libéral les différents régimes de la monarchie à la guerre 39/45, j’adorerai des livres liberaux sur la Monarchie de Juillet, la 2ème République, le Second Empire, la IIIème république… avec analyse des institutions, de la fiscalité, des libertés individuelles, droit de propriété etc.

  • » Quand les politiciens ne peuvent pas changer la réalité, ils font des lois pour faire croire qu’ils ont une influence sur elle. »
    ____________

    Les politiques comme les syndicats vont confondre leurs capacités de nuisance avec l’intérêt général sur la société.

  • « Certains économistes comme Thomas Piketty affirment de manière erronée que le travail est moins taxé que le capital »

    je pense qu’il y’a une coquille ici : il faut remplacer moins par plus ou bien inverser capital et travail

  • Le méchant (forcément) néolibéral a remplacé le Juif parmi les ennemis imaginaires des socialistes.

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