Accès au dossier durant la garde à vue : la guerre des lobbies

Justice (Crédits Michael Coghlan, licence Creative Commons)

C’est au tour de l’Assemblée nationale de débattre du projet de loi sur le droit à l’information dans le cadre des procédures pénales.

Par Roseline Letteron.

JusticeAprès son adoption par le Sénat en première lecture en février 2014, c’est au tour de l’Assemblée nationale de débattre du projet de loi sur le droit à l’information dans le cadre des procédures pénales. Avant toutes choses, ce projet révèle l’influence grandissante du droit de l’Union européenne sur la procédure pénale, puisqu’il s’agit de transposer la directive 2012/13/UE du 22 mai 2012, texte qui vise à établir un standard européen dans ce domaine.

La démarche est loin d’être simple, car les pays membres de l’Union européenne sont partagés entre deux traditions. D’un côté, les anglo-saxons qui privilégient une procédure accusatoire, dans laquelle s’opposent un procureur chargé de l’accusation et un avocat qui prend en charge l’ensemble de la défense. De l’autre, les pays de droit continental issu du système romano-germanique, qui ont adopté une procédure inquisitoire dans laquelle l’enquête et l’instruction sont menées à charge et à décharge. Quel système l’emportera in fine ? Il est bien difficile de le dire, mais force est de constater que les avocats ont choisi leur camp, la procédure accusatoire leur offrant un renforcement de leur rôle et de leurs pouvoirs.

Quoi qu’il en soit, le gouvernement a choisi de déposer un projet de loi de transposition de la directive selon une « procédure accélérée ». Cela signifie qu’il n’y aura pas de seconde lecture, la date limite de transposition étant fixée au 2 juin 2014.

Statut du suspect

Sur le fond, le projet apporte des modifications substantielles, en créant notamment un véritable statut du suspect entendu librement. Qu’il soit entendu dans le cadre d’une enquête de flagrance, d’une enquête préliminaire, ou à le demande d’un juge d’instruction, il doit être informé de ses droits : droit de connaître les éléments essentiels de l’infraction qu’il est soupçonné avoir commise, droit au silence et, bien entendu, droit de quitter les locaux des forces de police ou de gendarmerie. Cette audition libre qui suscitait l’inquiétude fait donc désormais l’objet d’un encadrement juridique qui s’imposait.

Information du gardé à vue

En cas de garde à vue, l’information est également améliorée. Celle de l’intéressé tout d’abord auquel sera notifiée la qualification de l’infraction et son lieu de commission ainsi que les motifs justifiant son placement en garde à vue. Il aura accès à des pièces qui, jusqu’à aujourd’hui, n’étaient communiquées qu’à son avocat (procès verbal de notification du placement, procès verbaux d’audition et, le cas échéant, certificat du médecin). Tous ces droits seront mentionnés dans un document écrit dont l’intéressé pourra se prévaloir pendant toute la durée de sa garde à vue. L’information de l’avocat sera également améliorée puisqu’il aura également accès à la qualification des faits reprochés à son client et aux motifs de sa garde à vue. Ces éléments sont loin d’être négligeables car les avocats y trouveront des éléments pour contester la mesure dont leur client est l’objet.

Les avocats refusent pourtant d’accorder le moindre crédit à un texte qui ne leur accorde pas l’accès à l’ensemble du dossier dès le début de la garde à vue.

Un conflit de lobbies

Les avocats étaient parvenus à obtenir en commission des lois le vote d’un amendement permettant à l’avocat d’une personne gardée à vue de consulter « l’ensemble des pièces du dossier utiles à la manifestation de la vérité et indispensables à l’exercice des droits de la défense ». En l’espèce, ce sont deux députés du groupe écologistes, Sergio Coronado et Paul Molac, qui avaient déposé cet amendement.

Certes, les avocats ne sont pas les seuls à faire du lobbying, et ils accusent volontiers les syndicats de police de n’être pas étrangers au dépôt, par le gouvernement cette fois, d’un autre amendement rejetant le précédent. Il est vrai que le débat a malheureusement pris l’apparence d’un conflit entre lobbies, mais il n’en demeure pas moins que l’analyse juridique donne un poids particulier à la position gouvernementale.

Car, contrairement à ce qu’affirment les avocats, la communication du dossier dès le début de la garde à vue ne trouve aucun fondement sérieux dans le droit positif.

Aucun fondement dans le droit positif

Le Conseil constitutionnel a expressément refusé de consacrer un tel droit. Dans sa décision rendue sur QPC le 18 novembre 2011, il affirme au contraire que les dispositions actuelles gouvernant la garde à vue « n’ont pas pour objet de permettre la discussion de la légalité des actes d’enquête ou du bien-fondé des éléments de preuve rassemblés par les enquêteurs. Ces actes ou ces éléments ont vocation, le cas échéant, à être ultérieurement discutés devant les juridictions d’instruction ou de jugement ».

La Chambre criminelle de la cour de cassation tire toutes les conséquences du droit positif, et rappelle, dans une décision du 6 novembre 2013, que l’absence d’accès de l’avocat au dossier d’enquête préliminaire ne saurait justifier la nullité de la procédure. Pour la Cour, le débat contradictoire sur les éléments de preuve recueillis durant l’enquête n’intervient pas durant la garde à vue, mais se développe plus tard, devant le juge d’instruction, puis devant les juridictions de jugement.

Le droit européen

Face à cette jurisprudence de la Cour de cassation, les avocats préfèrent invoquer le droit européen, droit de l’Union européenne, mais aussi de la Convention européenne.

Certains considèrent ainsi que l’actuel projet de loi ne transpose pas la directive européenne de manière satisfaisante. La lecture de la directive du 22 mai 2012 montre, en effet, qu’elle consacre un droit d’accès aux éléments du dossier (art.7), mais seulement à ceux indispensables « pour contester de manière effective conformément au droit national la légalité de l’arrestation ou de la détention ». La totalité du dossier, quant à elle, peut être mis à la disposition de la personne « au plus tard lorsqu’une juridiction est appelée à se prononcer sur le bien-fondé de l’accusation ». Il faut donc le reconnaître, la directive n’impose aucune contrainte aux États, dès lors que leur procédure pénale offre l’opportunité de contester la privation de liberté.

Reste évidemment la Cour européenne des droits de l’homme, et les avocats attendent beaucoup de la célèbre jurisprudence Dayanan c. Turquie du 13 octobre 2009. Cette décision énonce en effet que la règle du procès équitable impose que l’avocat de l’accusé ait accès au dossier, mais elle ne dit nulle part que cette communication doit intervenir dès le placement en garde à vue.  Dans son arrêt du 11 juillet 2012, le Conseil d’État reprend exactement cette jurisprudence, en affirmant que les pièces auxquelles l’avocat a accès lui permettent « d’apprécier la légalité de la détention de son client ». Le fait que la communication des autres pièces ait lieu plus tard « n’est pas de nature à porter atteinte au principe d’égalité des armes, au rôle de défenseur de l’avocat ni à l’effectivité des droits de la défense garanti par les stipulations de l’article 6 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ». Cette interprétation apparaît tout à fait conforme à la position de la Cour européenne qui, comme l’Union européenne, laisse aux États une grande latitude pour organiser concrètement la procédure gouvernant l’enquête pénale.

Selon que vous serez puissant ou misérable…

Malgré ces obstacles juridiques, ou plutôt à cause d’eux, les avocats reviendront à la charge. Et peut-être un jour parviendront-ils à transformer la garde à vue qui ne sera plus une phase d’enquête destinée à établir des faits, mais le début de l’instruction contradictoire. Ce serait alors un pas de plus vers l’adoption en France d’un système accusatoire anglo-saxon. La logique serait alors, à terme, la disparition du juge d’instruction, succès tardif pour Nicolas Sarkozy, lui même avocat, qui n’a pu obtenir cette réforme du parlement. Toute garde à vue imposerait alors le recours à un avocat, rémunéré par l’intéressé ou par l’État s’il est commis d’office, dès lors que plus personne ne serait compétent pour enquêter ou instruire à décharge. Tant mieux pour ceux qui auront les moyens de s’offrir un ténor du barreau, tant pis pour les autres.


Sur le web.