Nous sommes tous des Ukrainiens

Les insurgés de Kiev donnent une signification renouvelée aux prochaines élections européennes du 25 mai.

Par Guy Sorman.

Kiev insurgés

Nous autres, Européens, devons rendre grâce aux insurgés de Kiev qui, depuis plusieurs mois, brandissent le drapeau européen à l’appui de leurs revendications démocratiques. Avait-on jamais vu ailleurs et en d’autres temps des révolutionnaires mourir pour ce drapeau ? Ce sont eux, soudain, qui donnent une signification renouvelée, voire une certaine solennité aux prochaines élections européennes du 25 mai. D’ordinaire, ces élections relèvent de la routine, servant avant tout à régler des comptes de politique intérieure entre partis nationaux. Il en ira ainsi aussi longtemps que l’on ne votera pas au niveau de l’Europe toute entière pour des partis européens et des candidats européens. À eux seuls, les Ukrainiens rebelles ne suffiront donc pas à arracher les électeurs à une certaine torpeur et les partis à leurs intérêts. Mais le 25 mai, il sera tout de même impossible d’oublier totalement ces révoltés de Kiev qui aimeraient participer au scrutin. Il est certain aussi que les peuples du « front », baltes, polonais, slovaques, qui viennent il y a si peu d’échapper à la dictature communiste et à l’occupation russe, voteront avec plus de ferveur que les nations de l’Europe de l’Ouest.

En fait, le 25 mai, chaque Européen qui votera, ou pourrait voter, disposera de deux voix : la sienne propre et, par procuration, celle d’un Européen inconnu de Minsk, Lvov ou Brest-Litovsk qui aspire à la libération qu’apporterait l’entrée dans cette Union européenne. Cet Européen inconnu nous rappelle aussi combien l’Union, avant tout, est un espace de liberté et, secondairement, un marché économique : l’économie est la salle des machines de l’Europe, mais elle n’en est pas l’esprit. Et si l’on ajoute les Suisses qui voudraient rejoindre l’Europe mais n’y parviennent pas, certains d’entre nous, par procuration, devraient voter trois fois.

Le sentiment altruiste ne sera évidemment pas majoritaire chez les électeurs, mais qu’une minorité en soit le messager dans le futur Parlement européen devrait conférer à ce scrutin une signification historique, pas seulement partisane.

Soyons sans illusion. Il est certain que la campagne électorale, en termes de bruit, sera dominée par des débats prévisibles et archaïques, libéraux contre socialistes et pro-européens contre souverainistes : archaïques les uns comme les autres s’ils opposent la nation à l’Europe, s’ils ignorent que l’Europe est un objet politique radicalement nouveau. L’Union européenne ne se situe pas au-dessus ni au-dessous des nations, mais ailleurs. Elle n’est pas un objet de substitution, car elle attribue aux citoyens d’Europe des droits supplémentaires qui s’ajoutent au droit national, voire même qui protègent ces citoyens contre les empiétements de leur propre État. Une citoyenneté européenne fondée sur l’article 9 du Traité de Maastricht (1992) qui accorde, par conséquent, à tout citoyen européen le droit de participer à toute élection locale, partout en Europe, là où il réside. De ce même article dérive la protection consulaire de l’Union pour tout citoyen européen, partout où il serait menacé. Comme le propose justement Ana Palacio, ancien ministre espagnol des Affaires étrangères (Lettre à l’Europe, 15 mars 2014, publiée par FAES – Fundacion para el analisis y los estudios sociales), sur la base de cet article 9, devrait être refondé un nouveau dynamisme européen : la prochaine étape.

Le choix véritable le 25 mai, malheureusement implicite et peu expliqué par les candidats, opposera donc plus de citoyenneté pour chacun en Europe, contre la régression au rang de « sujet » dans nos nations respectives. Ce retour à l’assujettissement est plus net encore, quoique déguisé, dans les projets indépendantistes de Catalogne ou d’Écosse : à l’extrême opposé de l’idée européenne, ces partis ajoutent un marquage ethno-culturel en plus de notre dépendance territoriale.

Faire campagne pour un élargissement de l’article 9 et un supplément de citoyenneté sortirait le débat de quelques fausses alternatives entre nation et Europe. Car il n’existe pas de solutions nationales et encore moins régionales aux exigences prioritaires du développement, de l’environnement, de l’énergie ou des migrations : toutes dépendent de la conception que l’on adopte de la citoyenneté. Par exemple, le destinataire de la croissance économique est-il l’État national (la puissance) ou l’individu (le bonheur personnel) ? Le migrant est-il un citoyen comme les autres et avec quels droits ? Ou devrait-il être considéré comme un éternel sujet de l’État qu’il fuit ? La monnaie doit-elle servir l’État, en facilitant la dépense publique, ou protéger le citoyen qui, lui, a tout intérêt à ce que son épargne ne soit pas gérée par l ‘État ? On constate, je l’espère, par ces quelques illustrations, que tout débat européen peut être ramené à ce choix entre l’État et le citoyen.

Ceci ravive la Genèse de l’Europe que l’on devrait sans cesse rappeler : sur les décombres de la Deuxième guerre mondiale et pour qu’elle ne se reproduise jamais, les fondateurs de l’Union ont voulu cantonner les pouvoirs des États nationaux, parce que historiquement fauteurs de guerre, pour renforcer les droits du citoyen, fondamentalement ami de la paix. Au moment de voter, il faudra penser à ces origines trop vite enfouies, à l’Ukraine et à l’article 9 : l’enjeu n’est pas aussi abstrait qu’il le paraît ainsi formulé.


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