Conservatisme, progressisme et libéralisme

Conservatisme progressisme libéralisme (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

Parmi les écoles de pensée modernes, rares sont celles qui partagent une histoire aussi tumultueuse et agitée que le conservatisme, le progressisme et le libéralisme.

Par Emmanuel Brunet Bommert

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L’histoire des idées est jalonnée de conflits, de mutations et de scissions. Il s’est fait des écoles de pensée par milliers, toutes se revendiquant soit d’une part de la vérité, soit de l’ensemble. Pourtant, parmi les modernes, rares sont celles qui partagent une histoire aussi tumultueuse et agitée que le conservatisme, le progressisme et le libéralisme.

Le libéralisme est une philosophie politique et éthique, qui consiste à refuser la mise en place d’un État, par un gouvernement. Le considérant comme inutile, dans le meilleur des cas, voire nuisible dans le pire. Puisque étant spécifique aux sociétés, le libéralisme a une importante prise sur toutes les sciences sociales qui dérivent de la politique ou de l’éthique, autant que sur tous les domaines ayant trait, en général, à l’organisation sociale. Il est associé aux professions libérales, dans le langage courant, ainsi qu’au statut de « libéral » d’une société, en opposition au terme « totalitaire ».

Le conservatisme, quant à lui, est dérivé des deux définitions du mot « conserver » et consiste, dans le premier cas, au maintien d’une condition préalable considérée comme idéale. Alors que dans le second, il correspond à la conservation de principes fondateurs de la société. Il n’est ni une politique ni une éthique, puisqu’il n’entend pas apporter d’explications à quoi que ce soit : c’est un état de fait. L’on est conservateur comme l’on peut être brun, grand ou rouge. Aussi est-il lié à une doctrine, que l’on dit conservatrice, qui consiste à considérer la tradition (et le devoir envers celle-là) comme une valeur fondatrice du contrat social entre les citoyens, dont la sauvegarde est nécessaire à la conservation de la société en l’état.

Si l’on exclut la doctrine, la plupart des écoles de pensée sont fondamentalement conservatrices, puisqu’elles préservent toutes leurs propres principes et s’y fixent. L’on peut dire de ce fait que les anarchistes ont une tendance au conservatisme plus marquée que les libéraux, puisqu’ils entendent sauvegarder un corpus de principes, là où le libéralisme est essentiellement hostile envers l’État.

Cette frontière rend les relations entre les deux courants particulièrement tendues, cela puisque les conservateurs doctrinaires et notamment les étatistes, ont une tendance à considérer l’État lui-même comme un principe traditionnel, nécessaire au maintien de l’intégrité de ce qu’ils nomment « l’État-Nation ». Le pouvoir gouvernemental devient par-là la garantie de la pérennité du contrat social. En cela, une administration dont la doctrine est conservatrice s’institue comme une église, qui entend maintenir un ordre moral, estimé comme vital au maintien de la civilisation, sans quoi la chute est inévitable par l’effet de la perversion de l’ordre moral. La disparition de la tradition revient à un effondrement de la société toute entière.

Les libéraux sont extérieurs aux principes moraux. S’ils les estiment, c’est toujours par rapport à un filtre différent du libéralisme lui-même, cela puisqu’il n’est attaché qu’à l’État et à lui seul. Aussi, l’on ne peut pas être conservateur doctrinaire et libéral. Mais l’on peut parfaitement être libéral et conservateur, cela puisque le libéralisme ne nie pas qu’il puisse y avoir des principes moraux, ni que ceux-là soient fondement d’un bon gouvernement : il n’en tient pas compte. Pourtant, si le conservatisme peut être une caractéristique libérale, sa doctrine lui est si foncièrement hostile que nombreux sont ceux qui se placent en farouches anti-conservateurs.

Sur l’échelle politique en usage à notre époque, le progressisme est ce qui lui est le plus souvent opposé. Celui-ci tire sa signification du concept de progrès, définit comme une amélioration quant à la condition humaine, en général. Le progressisme correspond alors au cheminement vers ce but ultime, que l’on dit être du « progrès de la condition humaine, pour le plus grand nombre ».

Par cela, il est fondamentalement un utilitarisme et un humanisme. S’il y a contrat social, passé entre les hommes, celui-ci consiste à orienter l’effort de la société dans le but d’améliorer la condition de tous, parfois par le sacrifice de chacun1. Il est, comme le conservatisme, à l’origine d’une doctrine que l’on dit « progressiste » et qui consiste à user de l’appareil de l’État afin d’accélérer la marche dite « du progrès » vers ce but.

Par nature, le progressisme, en tant qu’état de fait, n’est pas contradictoire du conservatisme. Il est ainsi possible de se dire progressiste et conservateur, à l’exclusive condition que le premier soit conditionné par les principes du second. Si tel n’est pas le cas, les deux notions sont irrémédiablement hostiles. Il en va de même de leurs deux doctrines, qui entretiennent un rapport similaire.

Face au progressisme, le libéral n’a que deux réactions possibles : Il se définit comme utilitariste et va donc se faire progressiste. Comme il peut ne pas l’être, auquel cas, il ne l’acceptera que s’il se plie à certains principes fondamentaux. En dehors de quoi, il sera au moins aussi opposé à son application que n’importe quel conservateur, doctrinaire ou pas2.

Si les deux notions ne s’avèrent pas contradictoires, elles restent rivales et l’on peut dire sans faire erreur que si une part du monde est conservatrice, l’autre est progressiste. Elles partagent cependant un certain nombre de points communs : une fixation marquée quant au concept de devoir, un attachement quant à la notion de civilisation et la conception d’une société comme étant obligatoirement résultante d’un contrat social.

Pourtant, là où les conservateurs parlent de mœurs, de traditions et d’habitudes, les progressistes sont plus attachés au travail, aux réalisations de l’esprit et aux activités humaines, qui sont considérées comme étant les seules voies du progrès. Le conservatisme ne propose pas cela, mais à l’inverse de la stabilité, de l’équilibre et de l’ordre. Dans le concept de progrès, il y a l’idée d’une évolution, d’une amélioration. Alors que dans la tradition, il y a la notion de maintien, de stabilisation.

C’est à cause de cette représentation réductrice, consistant en une opposition entre le mouvement vers le progrès et l’immobilité sur les principes, que fut définitivement marquée dans l’esprit des foules l’antagonisme entre les deux courants. Ce serait pourtant vite oublier que les deux doctrines revendiquent l’usage de l’État et qu’une telle administration est parfaitement compétente à contenter les deux, tant qu’elles se satisfont de leur propre territoire3.

Les doctrinaires progressistes et conservateurs s’entendent plus souvent entre eux qu’avec les anarchistes ou les libéraux, envers qui ils demeureront en opposition. Cela puisqu’ils veulent tirer de l’État des actions, qu’ils estiment nécessaires au bien être de la société. Aussi, tous ceux qui se placent comme leurs adversaires sont perçus, plus que comme leurs contradicteurs, comme les ennemis même de la civilisation, du devoir ou du contrat social. Pire, ils estiment comme impossible une société où ces notions ne sont pas régies par au moins une de leurs visions. Car qui ne veut ni le progrès ni la tradition ne peut être qu’un ennemi du genre humain lui-même.

Pourtant, si ces deux-là leurs sont hostiles, cela n’empêchera nullement ni les anarchistes ni les libéraux d’être autant conservateurs que progressistes. Attendu que la doctrine n’est qu’une part, relativement réduite, de ces deux concepts. C’est alors la question de l’affinité qui se pose : de quels conservateurs, comme progressistes, les libéraux se font les amis ? De ceux qui se revendiquent des idéaux ou de ceux qui défendent une doctrine ? Car si l’un peut s’avérer défendable, l’autre est contradictoire au libéralisme lui-même : il n’est pas possible de se faire à la fois ami et un ennemi de l’État.

  1. Le progressisme n’est pas spécifiquement attaché au progrès technique, mais uniquement à celui que l’on dit « social ».
  2. C’est ici la raison de cette hostilité, généralisée, des libéraux envers le socialisme.
  3. Ce qui n’est que rarement le cas. Nous nommons « échelle politique » la ligne partant de la gauche pour aller vers la droite, qui représente toute la différence entre le monde du progressisme et le monde du conservatisme. L’une comme l’autre des doctrines voulant tirer l’ensemble de l’appareil de l’Etat de son côté.