Nos partis ne sont plus représentatifs

Vote élection (présidentielle 2007 en France) (Crédits : Rama, licence Creative Commons)

Démocratie, république, représentant et parti sont des termes indispensables à la compréhension de notre monde, tout en étant dépourvus d’une définition précise.

Par Emmanuel Brunet Bommert

Election_MG_3455-1024x682C’est lorsque le sens des mots vient à changer, que la signification des concepts qui nous entourent devient moins certaine. Nous ne savons plus comment réagir ni ce qui est juste, cela puisque pour déterminer le vrai du faux, encore faudrait-il que les options proposées soient compréhensibles. Il y a de nombreux mots qui partagent l’embarras d’être simultanément indispensables à la compréhension de notre monde, tout en étant dépourvus d’une définition précise. Quelques-uns ont un intérêt crucial dans l’immédiat, ce sont les termes démocratie, république, représentant et parti.

Si l’on s’en tient à la pure étymologie, démocratie (Pouvoir du peuple) et république (Chose publique), sont synonymes. Cela puisque ce qui est une affaire du peuple est toujours une affaire publique. Néanmoins, leurs sens se sont grandement écartés de cette origine.

Aussi, l’on parle de démocratie dans deux cas opposés, le premier retient le principe moderne de démocratie directe : le citoyen est directement responsable de l’émission de ses lois, de l’exécution de celles-ci et de la sauvegarde de la justice de la cité. Quant au second, il s’attarde sur la plus vague question de la consultation populaire. Dans ce postulat, est démocratie tout système de gouvernement dans lequel le peuple est consulté, mais n’a pas obligatoirement un contrôle direct sur les affaires publiques.

Nous préférons utiliser le mot république, pour exprimer ce second cas. Pour cela, le concept est beaucoup plus vaste que la simple tenue d’élections. Il existe un monde entre une démocratie et une autre, cela puisque sa définition tolère des systèmes en totales contradictions, que ses défenseurs sont alors bien en peine de démêler. Le Royaume-Uni moderne est une monarchie, mais aussi une démocratie. La Suisse est une démocratie, mais aussi une république. Déterminer le caractère républicain du caractère démocratique s’est avéré un problème si complexe qu’aujourd’hui, les deux mots nous semblent irrémédiablement associés.

C’est là un grave problème, car les deux principes n’ont rien à voir et l’on peut affirmer qu’à l’heure d’aujourd’hui, aucun peuple sur terre n’a jamais connu de véritable démocratie et ce, durant toute l’Histoire. Cela puisque si l’on s’en tient à la définition la plus orthodoxe, celle d’un pouvoir par le peuple et pour le peuple, qui ne peut être exercé que par lui et s’avère équitablement réparti entre chacun des membres de la cité. Aucun citoyen ne peut avoir préséance sur un autre, pas même en groupe. Ceux-là n’ayant pas la possibilité de s’exprimer pour la totalité, tout en n’étant qu’une part, à moins d’obtenir la complète adhésion de l’ensemble. Aussi, l’on obtient un système de gouvernement qui correspond exactement à la définition de l’anarchie1.

Notre époque contemporaine a vu l’émergence, puis la domination des républiques. Il s’en fait de toutes couleurs et de toutes natures. Pourtant, malgré la superstition populaire courante, toutes sont effectivement des républiques et ne font pas qu’en porter le nom. La consultation du peuple n’est pas obligatoire à tous moments de la journée et peut avoir lieu une fois tous les deux siècles, sans jamais la rendre moins publique.

L’erreur consiste à estimer que l’on utilise correctement du mot démocratie dans son cas : une république peut être démocratique, tout comme une monarchie pourrait éventuellement l’être, sans que ce ne soit une nécessité. Si bien que nous avons autant de chances d’expérimenter un régime républicain tyrannique qu’une monarchie absolutiste.

Puisqu’il n’est qu’un mot mal compris, démocratie peut parfois définir des notions qui n’ont rien à voir. Elle n’est certainement pas le principe de l’élection et n’a rien à voir avec le vote, qui n’est qu’un moyen à son exercice, parmi d’autres. Au même titre qu’un guidon fait effectivement partie d’un vélo, sans être l’ensemble du vélo.

On ne parle de démocratie que lorsque l’ensemble des citoyens ont la possibilité autant de concevoir la loi que d’en assurer la pleine exécution. Nous pouvons en parler dans le cadre d’une république représentative, mais seulement si tous les élus peuvent se voir destitués de leurs fonctions sur simple demande. En cela qu’ils ne sont que des représentants, non pas des dirigeants.

Le seul véritable dirigeant, c’est le peuple, c’est-à-dire la société même. Le gouvernement n’est qu’un prestataire de service, que l’on a décidé unique pour limiter le risque de conflits d’intérêt, pour s’assurer de son impartialité, cela puisqu’il sera amené à faire usage de la force. Aussi, l’on n’attend pas de lui qu’il se comporte comme un monarque qui a tous les pouvoirs de décision, et s’avère capable de modeler la société à son image, mais comme un arbitre et un exécutant.

Ce sont les notions de représentation et de parti qui furent galvaudés par l’incompréhension du principe de démocratie. La France est le pays le plus exposé à cela, puisqu’elle la tient en haute estime, par tradition. S’avérant aujourd’hui le pays le plus conservateur en la matière. Cependant, cette erreur conduit à l’impossibilité de toutes réformes, ainsi qu’à un mépris manifeste pour tout ce qui est perçu comme un extrême, menaçant pour un principe républicain pourtant indéfinissable.

Si le peuple s’en va aux extrémités, ce n’est pas par défiance ou par mépris de la démocratie, mais bien parce que ses supposés représentants ignorent tout de ses recommandations et se font par-là antidémocrates. Puisqu’il n’y a pas de démocratie, les électeurs en appellent tout naturellement à une plus juste autorité, fut-elle ouvertement tyrannique. Tout cela pour un unique mot mal interprété. Les notions ont ce pouvoir que, mal comprises, elles peuvent déclencher des catastrophes. Qui s’avèreront d’autant plus dangereuses qu’aucune des parties n’y verra quelconque cataclysme.

Un parti est un représentant : c’est une association de représentation politique qui, dans l’esprit, figure ses adhérents. Mais, dans la réalité, est un prestataire de service aux électeurs, non pas un collège de sages. Sa ligne est ce qui le détermine, c’est sa définition dans le paysage politique, son identité. C’est là le premier point. Le second étant qu’un élu est avant tout porteur des doléances de ses électeurs, il est ici représentant de l’identité de ceux-ci. Un élu qui ne représente personne cesse d’exister.

La ligne d’un parti va identifier, donner substance aux idéaux d’une certaine catégorie des électeurs. Le problème de nos partis modernes est là : ils tiennent tant à s’éloigner des extrêmes, pour rester « modérés », qu’ils ne représentent plus rien de clair. Ils ne sont qu’une longue suite de compromis, mis face à face d’une ligne directrice oubliée depuis longtemps. Or, le devoir de telles associations n’a pas changé, ils ont un devoir envers le peuple : ils sont les symboles de leurs idéaux. Mais ce n’est plus le cas, aussi tous les partis resteront en échec, tant qu’ils persisteront à ne se représenter qu’eux-mêmes.

Les électeurs ne veulent pas d’un « parti sur mesure » : ils sont leur propre candidat, puisqu’ils se représentent déjà eux-mêmes. Ce sont ces associations et leurs politiciens qui, s’ils veulent être reconnus comme dignes représentants de la volonté du peuple, devront se conformer à sa volonté. Une élection n’est pas un choix entre quelle secte a le plus de membres, mais de qui a les idéaux les plus représentatifs de ceux de l’ensemble des citoyens.

Un parti est comme une entreprise dont les électeurs sont clients. En tant qu’institution, il fournit un service, qui se nomme la représentation. Mais comme toutes entreprises, il ne s’agit pas de le fournir d’une manière bête et uniforme, mais d’une certaine façon, qui va correspondre à l’identité et aux habitudes propres de ses fondateurs et propriétaires. Lorsque le client préfère un téléphone à un autre, c’est parce que la façon de faire d’une compagnie lui convient plus que celle d’une autre : ils déterminent ainsi laquelle des deux est la plus conforme à leurs aspirations.

Pourtant, les clients achètent un téléphone dans les deux cas et ils en attendent des fonctionnalités précises. Ils sont en droit de s’en plaindre, s’il ne convient pas, même après l’achat. Une compagnie définitivement incapable de fournir un service en accord avec sa clientèle, fut-elle d’une incroyable personnalité et pourvue d’une histoire millénaire, est simplement condamnée. L’électeur est comme un client : il est roi. Cela puisque le peuple est ultimement le monarque.

Les adhérents sont une chose, ils apportent liquidité et activités militantes. Mais ne remplacent pas les électeurs, sans qui toute entreprise politique est vouée à l’échec, dans le meilleur des cas. Ce sont eux que l’on espère convaincre, c’est à eux que l’on doit s’adapter. Après, on peut parfaitement s’adapter en restant campé sur des fondamentaux, puis ne faire de compromis qu’à la marge. C’est la solidité de ces fondamentaux qui va tout déterminer : soit ils sont universels et parleront à tous, soit ils ne le sont pas et n’en flatteront que quelques-uns, dans l’espoir qu’ils soient plus nombreux que l’ensemble.

Mais tel règne n’est pas l’idéal que l’on entend partout : il ne respecte ni la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, censé être constituante de la cinquième république ni même le simple sens commun. Car, si la société français entend survivre à ce siècle, elle devra revenir à ses fondamentaux.

  1. Une démocratie véritable n’exerce pas de pouvoir sur le peuple, c’est donc une anarchie. Ce qui s’avère assez logique, puisque l’anarchie est un principe, non pas un système.