L’Europe et l’UMP : qu’en penser ?

Laurent Wauquiez et l’UMP se querellent sur l’Europe. Qu’en penser en tant que libéral ?

Par Philippe Bouchat.

Siège de la Commission EuropéenneLe 25 mai prochain, nous voterons donc pour élire nos représentants au Parlement européen.

Alors que les sondages mettent régulièrement le FN en tête (aux alentours de 25% d’intentions de vote) devant l’UMP (aux alentours de 22%) et loin devant le PS (aux alentours de 20%) et très loin devant l’UDI (aux alentours de 10%) et le Front de gauche (aux alentours de 7-8%), l’UMP se targue d’avoir une ligne politique claire et unie sur la politique à mener au sein de l’Union européenne. Et cette fois, Jean-François Copé et François Fillon sont d’accord, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.

Hélas – ou tant mieux ? – pour le parti (encore ?) sarkozyste, cette belle unanimité de façade a volé en éclats par la publication hier, dans Le Figaro, de l’appel de 40 parlementaires pour changer l’Europe1, Appel rédigé par Henri Guaino, l’ancienne plume du président Sarkozy, et Laurent Wauquiez, vice-président de l’UMP. Attelage étonnant l’un (Guaino) ayant soutenu Copé, l’autre (Wauquiez) s’étant présenté en ticket avec Fillon lors de la présidence interne de l’UMP ? Pas tant que ça, si on se rappelle que Guaino et Wauquiez ont ce point commun de se définir tous deux comme gaullistes « sociaux », que Laurent Wauquiez fut ministre d’État, ministre des Affaires étrangères et européennes dans le gouvernement Fillon III (14 nov. 2010 – 28 juin 2011) et est président du Cercle de réflexion de la Droite sociale, au moment où Henri Guaino écrivait les discours sur l’Europe du président Sarkozy et, après avoir voté « non » au référendum sur le Traité de Maastricht en 1992, est l’auteur d’un ouvrage aujourd’hui oublié mais qui fut un succès de librairie en 1999, à savoir La France est-elle soluble dans l’Europe ?, co-écrit avec Daniel Cohn-Bendit.

L’Appel –  très court (à peine un A4) – s’articule autour du rappel du rêve européen, du constat de dérives des trente dernières années de la construction européenne et d’une proposition de solution.

Développons chacun de ces trois points.

Un rappel : le rêve des Pères fondateurs

Guaino et Wauquiez rappellent d’abord que le rêve des fondateurs de l’Europe était triple, à savoir : s’assurer que plus aucun conflit ne survienne entre nations européennes, que l’Europe fasse entendre sa voix dans le concert international, et que l’espace européen soit durablement prospère.

Un constat : trente années de dérives

Les auteurs de l’appel enchaînent ensuite sur ce qu’ils appellent « les 30 années de dérives », ce qui signifie qu’ils situent le début de cette période au milieu des années 80, soit, sans qu’ils le mentionnent explicitement, au moment de l’adoption de l’Acte unique européen2 en 1986.

Ces dérives sont la transformation de l’Europe en « une machine bureaucratique », « le chômage de masse, l’exclusion, la stagnation économique », « une profonde crise identitaire », « un fossé d’incompréhension entre les peuples et les responsables politiques », « la montée des populismes et des extrémismes ».

Une proposition : changer l’Europe

Concrètement, les deux auteurs proposent de mettre un terme :

  • aux politiques d’austérité, jugées coupables de tuer la croissance et de creuser les déficits ;
  • à la politique monétaire européenne, accusée de causer la déflation et de ruiner la compétitivité des entreprises ;
  • à la « politique d’ouverture sans contrepartie », visant ainsi, sans le dire, un protectionnisme communautaire ;
  • à la politique de concurrence qui « interdit toute politique industrielle et met les entreprises européennes à la merci de leurs concurrents » ;
  • à la liberté de circulation « poussée à l’excès qui interdit tout contrôle des déplacements de populations » et de renforcer les frontières extérieures de l’espace Schengen ;
  • au dumping fiscal et social à l’intérieur de l’Europe ;
  • et à l’élargissement de l’Union.

S’il n’est pas mis un terme à ces politiques européennes, Guaino et Wauquiez brandissent alors la menace que la France connaîtra « des aventures dangereuses et sans lendemain », sous-entendu : se livrera dans les bras de Marine Le Pen, ce qui serait « moralement inacceptable et politiquement intenable ».

Qu’en penser ?

Il est d’abord heureux que les signataires rappellent l’existence et le contenu du rêve européen tel que les Pères fondateurs l’avaient conçu. À l’heure où les jeunes Français s’exilent de plus en plus à l’étranger et particulièrement aux États-Unis et en Australie, il est bon de rappeler qu’il existe également un rêve européen à faire vivre.

Ensuite, en tant que libéral, on ne peut que partager le constat – l’Europe bureaucratique de Bruxelles réduit, jour après jour, l’espace des libertés et de la démocratie – et la conclusion – il faut changer l’Europe – auxquels sont arrivés les deux parlementaires.

Toutefois, on ne peut que regretter que les auteurs de l’appel ne formulent aucune proposition positive, leur seule ambition étant de mettre un terme aux politiques européennes actuelles. S’agit-il d’une incapacité de leur part à formuler des mesures de manière affirmative ou d’une absence de consensus entre les 40 signataires sur ce qu’il conviendrait de faire ? Impossible à dire et c’est dommage, car l’appel s’en trouve considérablement décrédibilisé.

Mais, plus fondamentalement, ce qui est proposé en creux sonne faux :

  • Mettre un terme aux politiques d’austérité ? Les exemples irlandais, portugais et aujourd’hui grec démontrent au contraire qu’une politique d’austérité intelligente permet de réduire les déficits et l’endettement, et de retrouver des indicateurs économiques positifs.
  • Mettre un terme à la politique monétaire ? OK sur le principe, mais pour supprimer l’euro et en (re)venir à l’étalon-or, ce que ne disent pas les signataires.
  • Mettre un terme à la politique d’ouverture excessive ? J’estime pour ma part qu’il n’y a pas assez d’ouverture dans le monde en général et en Europe en particulier ; et il suffit pour s’en convaincre de constater avec quelle(s) difficulté(s) les États peinent à conclure des accords de libre-échange dans le cadre de l’O.M.C.
  • Mettre un terme à la politique de la concurrence qui « interdit toute politique industrielle et met les entreprises européennes à la merci de leurs concurrents » ? Les auteurs semblent ignorer que la nouvelle économie repose sur la connaissance et l’information et non sur l’industrie et que c’est, au contraire, l’absence d’une véritable politique concurrentielle3 qui met à mal nos entreprises.
  • Mettre un terme aux déplacements excessifs de populations engendrés par la liberté de circulation de l’espace Schengen ? C’est nier l’aspect positif de l’immigration et le fait que nos populations européennes vieillissantes auront besoin de bras et surtout de cerveaux supplémentaires pour faire tourner la machine économique.
  • Mettre un terme au dumping fiscal et social ? Les auteurs ne disent pas comment ils entendent lutter contre ce double dumping : par une plus grande réglementation communautaire qu’ils décrient par ailleurs ?
  • Mettre un terme à l’élargissement de l’Union ? OK, mais selon quels critères ? On garde donc la Croatie et on refuse la Bosnie, la Serbie, la Macédoine ? On n’envisage pas un jour l’adhésion de l’Islande ou de la Norvège ? Quid la Turquie ? Autant de questions sans réponses !

Au final, cet appel ne mérite pas la querelle que Fillon et Copé portent au duo Guaino-Wauquiez, tant cet appel est vide de contenu, se limitant à formuler des banalités et sans rien proposer de suffisamment concret pour être crédible.

Pourtant, oui, il est évident que l’Europe doit changer radicalement ! Il convient d’abord d’être pédagogue et de rappeler au peuple de France que toutes les dérives ont reçu l’aval des différents gouvernements français, puisque le véritable législateur de l’Union, c’est le Conseil européen4. Il convient ensuite de se rappeler que les Pères fondateurs, pour réaliser leur rêve, se sont appuyés sur le principe de subsidiarité selon lequel toute politique ne peut être menée au niveau de pouvoir supérieur si et seulement si il est certain que cette politique soit menée plus efficacement à ce niveau supérieur ; ce faisant, en effet, il pourrait par exemple être intéressant de « rapatrier » certaines politiques à l’échelon national, régional ou local, alors que d’autres pourraient opportunément être menées à l’échelon européen. Les différents responsables politiques – dont les signataires de cet appel – ont là matière à réflexion… Il convient, encore, d’expliquer positivement en quoi l’Union européenne peut constituer une plus-value pour la France. Il convient, enfin, sans être exhaustif, que les partis cessent d’envoyer leurs seconds ou troisièmes couteaux au Parlement strasbourgeois ou de considérer les sièges bleus comme des lots de consolation pour des candidats mal ou non élus.

Pour ma part, je souhaite que l’Europe soit enfin libérale : qu’elle mette en place, en vrac, une véritable politique concurrentielle, supprime l’euro, instaure un socle communautaire de protection sociale à la place des systèmes nationaux qui seraient privatisés, qu’elle crée une véritable défense européenne en lieu et place des armées nationales, crée des universités européennes, et surtout ne s’occupe plus de vouloir standardiser les normes nationales, de fermer ses frontières, etc.

Je suis intimement convaincu qu’il incombe à la France d’être le fer de lance de cette réforme de l’Union européenne vers plus de liberté et de responsabilité. Voilà de quoi devraient parler les responsables politiques français plutôt que de se quereller sur des propositions vides de sens…

  1. Outre Henri Guaino et Laurent Wauquiez, seuls Jacques Myard – député des Yvelines, membre de la Commission chargée des Affaires européennes et du Collectif de la Droite populaire et très actif pour le rattachement de la Wallonie à la France, il a récemment été médiatisé par ses prises de position sur l’homosexualité et le « mariage » pour tous – et Patrick Ollier – député des Hauts-de-Seine, vice-président de l’UMP, ancien et éphémère président de l’Assemblée nationale (2007), co-auteur de la motion « Le Gaullisme, une voie d’avenir pour la France » – sont plus ou moins connus du grand public, les autres signataires de l’Appel étant d’obscurs parlementaires.
  2. L’Acte unique européen – proposé aux 12 États-membres qui composaient alors la Communauté économique européenne (C.E.E.) par la Commission alors dirigée par Jacques Delors – constitue, dans l’histoire de la construction européenne, le premier Traité comprenant des dispositions supranationales (appelées « dispositions communautaires ») à côté de dispositions internationales classiques (appelées « dispositions intergouvernementales »). Il marque donc le début de l’emprise de « Bruxelles » sur les politiques (principalement économiques) nationales. L’Acte unique inscrit, au cœur de l’édifice européen, les quatre libertés fondamentales que sont la libre circulation des marchandises et services ; la libre circulation des capitaux ; la libre prestation et la liberté d’installation d’une entreprise dans le pays de son choix ; la liberté de circulation des personnes. Il élargit aussi les compétences de la C.E.E., renforce le pouvoir des institutions et prépare le Traité de Maastricht.
  3. Pour faire bref, la littérature économique distingue, d’une part, la concurrence dans son acception américaine qui a pour objectif de permettre à chaque entrepreneur d’avoir accès au marché et, d’autre part, la concurrence dans son acception européenne qui tend plutôt à permettre aux entreprises déjà en place sur le marché de développer leur business. La version U.S. est donc plus constructive, plus positive pour les entrepreneurs que la version U.E. plus protectionniste pour les entreprises en place.
  4. Le Parlement européen a vu ces dernières années son pouvoir s’accroître considérablement, mais in fine, rien ne se fait sans l’aval du Conseil européen.