De l’État

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Quelques éclaircissements sémantiques à propos des notions d’État, de gouvernement, d’anarchisme et de libéralisme.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

imgscan contrepoints 721 Etat minimalLe mot « État » fait partie de la liste des concepts les plus utilisés au monde, qu’importe la traduction. Il ne se fait pas un jour sans qu’il ne se glisse dans les colonnes des journaux, ne soit prononcé par quelque présentateur ou n’apparaisse dans des séries, des films ou des documentaires. Comme de nombreux autres expressions de ce type, ceux qui s’en servent seraient bien en peine d’en donner une définition, sinon unanime, au moins assez claire pour être comprise du plus grand nombre.

La raison en étant qu’il n’a pas une, mais deux définitions d’une équivalente validité. La première, et la plus courante, consiste en une situation dans laquelle se trouve une chose ou un être. Aussi, une personne peut être triste, en colère, en dépression, malade ou blessée. L’on dira alors qu’elle est en mauvais état, en état de fatigue, en état de dépression, etc. Un état est un statut1, les deux mots étant synonymes.

La seconde définition est beaucoup plus vague et recouvre quantité de sujets antagonistes. Dans ce cas, l’on y ajoute une majuscule de telle manière à l’écrire État. Il se fait alors statut de société, gouvernement, organisation publique, armée, police, attitude, principe, concept et méthode, tout à la fois. Si bien qu’il veut tout dire, sans ne jamais rien signifier de précis, tant il s’avère générique. Pourtant, même dans ce cas, il a une définition claire, qui ne peut être parfaitement assimilée que si l’on connait aussi celle de « gouvernement ».

Un gouvernement est une association humaine, dont l’activité est de donner une direction, dans le sens d’instruire un mouvement, à une société. Il est l’exact inverse d’un arbitrage, puisqu’il se trouve simultanément partial et intéressé : car si le gouvernement peut donner une direction, c’est qu’il penche obligatoirement d’un côté plutôt que d’un autre. S’il a volonté de s’y rendre, c’est aussi qu’il est intéressé par son propre succès.

Quoi que l’on puisse dire de lui, ou quelle que puisse être la définition qu’on lui donne, un gouvernement est toujours minimal, au sens où les libéraux l’entendent. Il n’a pas besoin d’être limité à ses fonctions dites « régaliennes », puisqu’il est déjà l’ensemble du régalien : tout ce qui se trouve au-delà de la force n’est plus du gouvernement.

Sa fonction est conditionnée par l’usage de sa puissance, se trouvant alors limité à elle, puisque c’est là son unique activité. Aucun gouvernement ne s’occupe directement de médecine, d’éducation ou de constructions routières, il se contente d’appliquer sa force de telle manière qu’il puisse décider de quelle façon ces choses seront exécutées, sans jamais effectuer de telles tâches par lui-même. Pour cela, il dispose d’une série de corporations à son service, qui tirent un intérêt financier, comme moral, à le servir dans sa tâche et que nous nommons aujourd’hui ses services publics ou administrations. Mais qui sont plus justement des corporations dites « publiques ».

Un gouvernement, comme n’importe quelle institution militaire, n’étant capable que de détruire, sa fonction reste et demeure ici restreinte au seul usage de la force, qu’il incarne entièrement. Cela fixé, la définition de l’État en découle automatiquement : est État l’ensemble des institutions sous l’autorité du gouvernement. Lorsqu’il se fait si grand qu’il en vient à englober la totalité de la société, qu’il s’est étendu au point qu’il n’y ait plus d’activité sans son aval préalable, on dit alors du gouvernement qu’il s’est fait en État totalitaire.

Les deux conceptions sont liées : là où il y a l’un, l’autre va apparaitre immédiatement, pour que le monopole des institutions soit garanti, la force est impérative. Plus encore, la société doit avoir une direction qui serve les intérêts de certaines des organisations qui l’habitent. Pour cela, un gouvernement unique doit être instauré, qui va pouvoir imposer sa vision à l’ensemble. Soit à l’inverse c’est l’autorité elle-même qui va souhaiter formater la société à son avantage et s’adjoindra donc quelques associations afin d’être soutenue dans sa tâche.

L’anarchiste ne reconnait ni l’autorité du gouvernement, ni celle de l’État. Pourtant, le fait qu’il ne considère pas qu’il soit du devoir d’un humain d’imposer une direction à une société toute entière, n’implique en rien qu’il ne reconnaisse pas la nécessité d’une autorité d’arbitrage.

Celle-là représente l’activité qui consiste à s’établir comme une institution impartiale, chargée de trancher entre plusieurs parties, en vue d’établir la justice. Aussi est-elle intimement liée autant au commerce qu’à la justice, puisque ces deux concepts vivent et croissent sur l’objectivité. Il s’avère que le monopole de la force peut être défendu par un anarchiste autant que par un partisan du pouvoir, cela puisqu’il en existe deux : celui de la force par le gouvernement et celui de l’arbitrage. Qui ne peut avoir d’État à son service, puisqu’il n’a pas possibilité d’émettre de préférences. Ce qui ne l’empêche nullement de représenter une autorité, puisque dans tous les cas, il implique nécessairement l’application de sanctions armées, pour lequel un pouvoir lui est délégué par la société.

Par-là, la question de l’autorité est bien plus vaste que le seul débat sur la nécessité d’un gouvernement ou d’un État. Elle inclut la notion de jugement, particulièrement dépendante de la définition du terme confiance. Le gouvernement n’est pas et ne saura jamais être un arbitre ; qui souhaite vivre sous un régime d’arbitrage est automatiquement un anarchiste, puisqu’il refuse de ce fait l’idée que l’on puisse imprimer un mouvement à une société, qu’elle puisse être gouvernée. C’est ici et sur ce point seul que se situe toute la différence entre un anarchiste et un anomiste. Ce dernier ne reconnaissant pas de légitimité aux autorités, quelles qu’elles soient. Il existe deux types d’anarchies d’une acceptation équitable : celle que l’on peut dire mutualiste et celle que l’on peut définir comme volontariste2.

La première est favorable à un monopole de l’arbitrage. Le fait de s’en extraire implique obligatoirement la création d’une nouvelle société, qui devra s’assurer d’en concevoir un neuf, car n’étant plus redevable au précédent. L’arbitrage est la base de la sauvegarde mutuelle. Celle-là étant partagée, puisque devant être assumée par tous les membres de la société, comme un dérivé d’un contrat3 dit « social ».

La seconde y est hostile, considérant que l’arbitrage émane de la société même, qu’il est volontaire et que la participation à telle sauvegarde s’effectue spontanément. S’ils reconnaissent un arbitrage, il est variable selon les situations et les conditions. Mais est, dans tous les cas, de la responsabilité unique des personnes, la société n’ayant pas de devoirs spécifiques envers ses membres, puisque ceux-là n’en sont pas des sujets.

Si le principe d’un « contrat social » est accepté, il est ici considéré comme une condition inhérente : le fait d’être en société implique un accord tacite entre tous les membres, tels que la non-agression et le respect d’un certain nombre de limitations obligatoires à la bonne marche des relations, que l’on nomme « droits ». Ceux qui ne s’y plient pas sont invariablement déterminés comme des adversaires, qui se trouvent en dehors de la société.

Tel monopole est un problème qui, s’il divise les adversaires du gouvernement, n’est pas une chose qui fait l’anarchiste en tant que tel. Puisque c’est bel et bien l’hostilité à la possibilité de se faire « ordonnateur de sociétés » qui est commun à tous. Dans l’expression des idées, anarchiste est un statut, c’est lorsque l’on est viscéralement hostile à toute forme de gouvernement, sans l’être pour autant de toute autorité, que l’on peut se dire soi-même anarchiste. Aussi, l’on peut être libéral et anarchiste.

Il importe pourtant de faire une distinction, qui s’avère cruciale : les libéraux ne sont pas des anarchistes, en cela qu’ils ne sont pas hostiles au gouvernement, mais bel et bien à l’État. C’est ce dernier qu’ils entendent limiter, sinon supprimer, sans rien changer de la possibilité qu’aurait le pouvoir d’imprimer du mouvement à la société toute entière4. Aussi, s’il existe autant de libéraux différents, c’est bien parce qu’il y a une infinité de mouvements qu’une puissance peut donner à une foule, sans forcément toujours en appeler à l’appareillage complexe de l’État.

  1. Deux mots qui ont une origine commune, puisqu’ils viennent du latin Status, le fait d’être debout et qui donnera aussi naissance aux termes anglophones States et Estates. Il enfantera d’autres expressions françaises, telles que stature, statue et statistique.
  2. Notez que ces deux mots ne sont pas utilisés selon leur acceptation classique, mais selon celle qui apparait la plus appropriée à leurs sens respectifs.
  3. Cette dernière notion implique que, pour qu’une société soit formée, les membres acceptent d’en appeler à une tierce partie désintéressée, pour dénouer leurs conflits. Non plus de les régler par eux-mêmes, cela puisqu’ils sont partiaux et intéressés à leur propre succès. C’est un terme qui ne renvoie pas obligatoirement à Rousseau puisqu’il a une origine bien plus ancienne.
  4. En cela, on peut dire que « libéral » est autant l’inverse d’étatiste qu’il est l’opposé de totalitaire.