Wauquiez, le Luxembourg et la théorie économique

Laurent Wauquiez souhaite l’exclusion du Grand-Duché de l’UE au motif que celui-ci serait un « paradis fiscal ». Mais l’affirmation du vice-président de l’UMP ne résiste pas à un examen basique des faits.

Par Flavien Tulliez, depuis le Luxembourg.

Laurent-Wauquiez

Je souhaite faire ici réponse à l’allocution de M. Wauquiez sur le plateau de l’émission RMC le jeudi 9 avril. M. Wauquiez, de l’UMP, a en effet perpétué la triste et récente tradition française de s’attaquer à son voisin grand-ducal, sans fondement cohérent comme à l’accoutumée. À mon tour de perpétuer ma tradition personnelle de répondre à ces saillies donquichottesques et d’en profiter pour rappeler les bases de la théorie économique à la classe politique française.

M. Wauquiez souhaiterait en effet exclure le Grand-Duché de l’Union européenne au motif que celui-ci serait devenu un pays « artificiel » et un « paradis fiscal ». Faut-il encore rappeler que le taux marginal de l’impôt sur le revenu des personnes physiques est de 40% pour l’année 2013 au Luxembourg, contre 13% de flat tax en Russie, ce bien connu paradis fiscal ? Faut-il encore répéter que le taux normal de TVA y sera porté à 17% d’ici 2015, quand nombre d’États américains sont totalement dépourvus de TVA ou que celle-ci atteint 8% dans certains cantons suisses, dont le Ticino ? Ou encore que le taux d’impôt sur les sociétés atteint 29,22% à Luxembourg Ville soit presque le taux français effectif de 36,1% ? Le Luxembourg a aussi ses droits de successions, entre autres. En outre, quand on sait que la moitié de la population française ne paie pas d’impôt sur le revenu, qu’il soit permis de sourciller quand des politiciens français, au demeurant fort bien placés quand il s’agit d’échapper à l’ISF, viennent faire la leçon au Luxembourg.

Le Luxembourg n’est hélas pas l’État que M. Wauquiez croit. La dépense publique y a augmenté rapidement et se situe désormais dans les clous de l’OCDE à 41,8% du PIB avec le même degré d’inefficacité que constaté ailleurs. Le régime de pension par répartition y sera le plus déficitaire d’Europe à l’avenir avec un niveau d’engagement implicite à presque 1.200% du PIB. Par ailleurs, la situation est même, à certains égards, pire au Luxembourg, dans le sens où la dépense publique par habitant y est sensiblement plus élevée : 34.000 EUR par tête contre 14.000 EUR dans l’UE, du fait d’un PIB par habitant sensiblement plus élevé. Je n’aimerais rien de plus que décréter que le Luxembourg est un paradis fiscal, mais l’affirmation de M. Wauquiez ne résiste pas à un examen basique des faits. En fait, le Luxembourg est un pays caractérisé par une forte intervention de l’État dans l’économie, sur le modèle prédominant en Europe continentale. Hélas ! Xavier Bettel n’est pas Margaret Thatcher non plus ; pour le premier budget de son administration, la dépense publique augmentera de 3,5%. En attendant, toujours est-il qu’expulser le Luxembourg de l’Union européenne équivaudrait à priver la zone euro du seul pays qui respecte les critères du Pacte de Stabilité et de Croissance (PSC), à savoir une dette publique en dessous de 60% du PIB (mais en rapide hausse) et un déficit en-deçà de 3% du PIB.

Quant à l’affirmation gratuite selon laquelle le Luxembourg serait un pays artificiel, qu’il soit permis de rappeler comment la France s’est historiquement construite : sur une conquête et une assimilation forcée de territoires par l’Île-de-France. Au-delà des simples considérations historiques, cette affirmation de M. Wauquiez s’appuyait sur la faiblesse supposée de l’industrie luxembourgeoise. Tout d’abord, il est vrai que le Grand-Duché a un besoin cruel de libérer la création d’entreprises, beaucoup trop malaisée ici. Ceci n’empêche que l’industrie représente 13% du PIB du Luxembourg et que la production industrielle connaît une hausse tendancielle au Luxembourg alors que l’emploi manufacturier s’est effondré en France. Parmi ses champions hors secteur financier, le Luxembourg compte SES, leader mondial dans le lancement de satellites, RTL pour les médias, et accueille les sièges d’Amazon et de Microsoft, qui sont loin d’être des coquilles vides comme en témoigne le nombre d’employés dans ces structures.

Enfin, il convient de souligner que le propos de M. Wauquiez en matière d’économie semble être quelque peu confus. Dans l’intervention en question, M. Wauquiez fait en effet allusion à une réduction des dépenses publiques qui ne concernerait que les frais de fonctionnement et sous-entend que toute autre diminution se ferait dans les poches des Français. Pourtant, toute dépense publique est financée par des impôts actuels ou de la dette via le déficit – donc des impôts futurs. On peine à comprendre la cohérence du discours ici. Suit ensuite un plaidoyer en faveur des grands travaux à l’échelle de l’Union européenne, ceux-ci ne se feraient-ils pas aussi dans la poche des citoyens, par hasard ? On peut aussi reconstruire les pyramides ou enterrer des pièces de monnaie pour payer des gens à les déterrer par la suite, comme M. Keynes le suggérait. Oserais-je recommander à l’ensemble de la classe politique française la lecture du passage de Frédéric Bastiat, économiste français, sur « la vitre cassée » dans Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas ?

Ensuite, M. Wauquiez réaffirme qu’il est bon de maîtriser les dépenses publiques – malgré son désir de ne pas tailler dedans – puis souligne l’importance de l’épargne, avant de nous dire qu’il souhaite que la France demeure au sein de l’eurozone pour bénéficier de taux d’intérêt bas. Or, comme toute autre denrée, la monnaie est soumise aux lois de l’offre et de la demande. Quand les taux d’intérêt sont bas, la création de monnaie via l’expansion du crédit que cela permet au niveau des banques commerciales – capables de se refinancer à moindres frais auprès des banques centrales – croît, générant de l’inflation. Les bas taux d’intérêt incitent à de mauvais investissements et à une mésallocation du capital dans un phénomène bien connu des économistes autrichiens et théorisé par Mises et Hayek. Les taux d’intérêt directeurs des banques centrales sont fixés à des niveaux en-deçà de ce qu’un marché libre créerait ; ils sont une incitation à l’endettement, que M. Wauquiez professe vouloir combattre.

M. Wauquiez présente sa position comme originale dans le spectre politique français. Pourtant, elle ne l’est pas. Sa position est un consensus pour la classe politique française qui embrasse globalement – du PS au FN, en passant par l’UMP et les autres – le dirigisme économique, soit l’idée que l’État doit orienter la production économique, voire posséder des participations significatives dans des secteurs jugés clés. M. Wauquiez le souligne d’ailleurs assez en acquiescant lorsque M. Bourdin qualifie sa position de proche de celle d’Arnaud de Montebourg, dont la nomination au ministère de l’économie a de quoi faire sourciller. M. Montebourg est en effet un défenseur du concept – s’il en est – de « démondialisation ». Quel message à envoyer au reste du monde, en effet ! La France se fermera désormais au commerce extérieur, c’est du moins ce que la rhétorique affirme, car cela n’est pas possible dans l’union douanière européenne, au demeurant fort protectionniste elle-même vis-à-vis du reste du monde. De fait, M. Wauquiez n’est qu’une version supplémentaire de l’homme politique français archétypal, acquis à l’étatisme, au protectionnisme et aux sophismes économiques. Rien de nouveau sous le soleil : la France se recroqueville sur elle-même et accuse le reste du monde.