Corée du Sud : l’émergence économique ne fait pas le bonheur

Séoul vu de nuit (Crédits Koshy Koshy, licence Creative Commons)

L’alliance de la prospérité et de la liberté d’expression ne suffit pas à faire le bonheur des Coréens du Sud si on en juge par des indicateurs sociaux extrêmement troublants.

Par Guy Sorman, depuis Séoul, Corée du Sud.

seoul

L’épopée de la Corée du Sud est un modèle inégalé de succès économique, politique et culturel. Nation ravagée par la guerre, économie en cendres, coupée en deux depuis 1945, sous la menace constante de dictateurs délirants au Nord, dans l’ombre d’une Chine impériale et d’un Japon nationaliste, les Sud-Coréens, contre toute attente, ont reconstruit la douzième économie au monde par habitant. Mieux encore, ils y sont parvenus en se fiant aux institutions occidentales qui, jusque dans les années soixante, avaient fait leur preuve en Europe plus qu’en Asie : le capitalisme et la démocratie.

Au rebours des Chinois qui ont sacrifié toute liberté, écrasé leurs paysans et ravagé leur civilisation, les Sud-Coréens n’ont cessé, chez eux, d’améliorer les droits de l’homme et plus encore ceux des femmes ; ils n’ont jamais rompu avec leur civilisation singulière, où se mêlent, sans conflits majeurs, la culture chamanique, la philosophie confucianiste, le Bouddhisme, le Protestantisme et le Catholicisme. Ainsi en Corée du Sud, tout est enraciné dans les traditions les plus lointaines, et en même temps la passion du neuf place le pays au premier rang de l’innovation parmi les pays émergents. Si l’on prend comme unité de mesure fiable, le nombre de brevets déposés au niveau mondial, la Corée du Sud se classe loin devant la Chine, la Russie et l’Inde. Ajoutons que la ville de Séoul embellit d’une année sur l’autre, que l’on y trouve les meilleurs musées et galeries d’Asie, les artistes les plus créatifs et le ciel le plus pur.

L’émergence économique pour adopter ce vocable à la mode et, de surcroît, la démocratie sont donc à la portée de toutes les civilisations : voici un message réconfortant à inscrire dans les annales de la pensée socio-économique. Et pour autant, cette alliance de la prospérité relative et de la liberté d’expression ne suffit pas à faire le bonheur des Coréens du Sud (ceux du Nord survivent dans un camp de concentration à l’échelle du pays entier) si on en juge par des indicateurs sociaux extrêmement troublants. De tous les pays développés, membres du club de l’OCDE, c’est en Corée du Sud que l’on compte le plus grand nombre de suicides et de divorces, le plus faible nombre d’enfants par couple et la proportion la plus basse de femmes au travail. Le développement à marche forcée a induit, chez les hommes en particulier, des contraintes psychologiques insupportables : bien des étudiants se suicident quand il n’entrent pas dans les meilleures universités et bien des salariés préfèrent les heures supplémentaires à leur vie familiale. Les personnes âgées aussi sont particulièrement enclines au suicide parce que devenues improductives dans une société productiviste, délaissées par leurs enfants épris de leur propre réussite, appauvries par l’indifférence d’un État providence plutôt pingre. Les jeunes femmes, fussent-elles diplômées, se voient rarement confier des responsabilités économiques et, dès leur premier enfant, elles restent confinées chez elles (plus encore qu’au Japon), tant les crèches et autres modes de garde sont rares et chers. On comprend qu’elles ne soient pas tentées d’en engendrer un deuxième. Dans cette Corée qui, de tradition, fut le pays le plus confucianiste en Asie, il ne reste du Confucianisme que ses aspects les plus négatifs : les hommes dominent toujours, les femmes restent minorées, tandis que les vieux parents, naguère honorés, sont désormais oubliés.

De ces véritables pathologies sociales, n’en concluons pas qu’il vaudrait mieux renoncer au développement et à la démocratie : il reste préférable d’être Coréen du Sud que du Nord et d’habiter Séoul que Pyongyang ou Pékin. Mais plaquer les institutions occidentales, en une génération, sur une civilisation orientale, conduit inévitablement à des ajustements douloureux.

Douloureux pour les femmes surtout. Partout dans le monde, riche ou pauvre, autoritaire ou libéral, le statut des femmes est certainement le critère le plus juste de l’état réel d’une société : la place accordée aux femmes détermine l’avenir économique des nations par leur force de travail, leur créativité et leur fertilité qui condamne ou non ces nations à la sénescence. Ce critère-là reste à formuler et à quantifier : il serait plus significatif que la quête, à la mode (chez Joseph Stiglitz, par exemple), d’un Bonheur national brut qui se substituerait à la Production intérieure brute.

À Séoul, on m’a objecté que tout allait changer puisque la Présidente de la République est une femme, Madame Park Geun-hye, dont le père fut le dictateur de la Corée du Sud de 1962 à 1979. Certes, mais les femmes de pouvoir font souvent passer l’exercice de leur autorité avant leur féminité. On espérera plus de progrès grâce à la première ministre de la famille et de la condition féminine jamais désignée par un gouvernement sud-coréen, Cho Yoo-Sun : elle évoque avec audace ces pathologies sociales. Ces pathologies sont désormais débattues publiquement par une jeunesse éduquée pour qui travailler soixante heures par semaine chez Samsung ou Hyundai n’est plus nécessairement le meilleur avenir souhaitable. Parions que la Corée du Sud nous surprendra encore quand ces Coréens travailleront moins et que les Coréennes travailleront plus.


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