De la laïcité

La laïcité ne consiste pas en la séparation de l’Église et de l’État, mais en la divergence du pouvoir gouvernemental et des autres organisations humaines, quelles qu’elles soient.

Par Emmanuel Brunet Bommert.

Laïcité

Le mot laïcité vient du grec lāïkós « du peuple », entendu sous le sens de ce « qui n’est pas du clergé ». Il désigne, pour une institution, le fait de n’avoir ni sympathie ni antipathie à l’encontre d’une religion1 particulière. Il est semblable au principe de sécularisme, du latin saeculum « le siècle », ce « qui est insensible aux mutations, durant l’écoulement des siècles » et qui consiste en une impartialité envers les organisations, religieuses ou civiles.

Ces deux termes sont synonymes. L’un comme l’autre s’appliquent à toutes institutions, non plus seulement aux autorités gouvernementales. L’on peut ainsi dire d’une organisation qu’elle est laïque, si elle ne reconnait pas la préséance d’un organisme tierce, en son sein.

Le mot opinion, vient du latin opinor, « supposer ». Il est porteur d’une racine commune avec le mot « option » et représente le fait, pour une personne, d’estimer selon son jugement propre une proposition comme valide. Cela sans preuves l’étayant2 spécifiquement plutôt qu’une autre.

En tant que dogmes, les cultes ne sont que des collections d’appréciations, dont les propositions sont et demeurent infalsifiables3, qu’il est impossible d’en décider la fausseté. Aussi peut-on dire que la laïcité n’est pas seulement un état de neutralité envers le fait religieux, mais s’étend aisément à toutes les opinions.

La critique s’attarde à la détermination de la vérité, c’est-à-dire de ce qui est vérifiable, non pas de ce qui ne peut l’être. Aussi se doit-elle d’en être détachée. Pour les mêmes raisons que l’on demande d’un tribunal qu’il soit objectif, l’on attend d’une institution, comme d’un penseur, qu’elle le soit dans sa tâche. En tant qu’action humaine, la laïcité est omniprésente dans nos relations sociales. Synonyme d’impartialité envers l’opinion, elle est indispensable aux activités organisées.

Il y a un sophisme commun, qui consiste à estimer que « soutenir une opinion se donnant l’intégrité comme vertu, conduit à promouvoir l’intégrité elle-même ». Ce n’est pas le cas, l’opinion est la seule chose qui se trouvera défendue, le reste n’étant qu’une justification lui donnant l’onction de cette impartialité qu’elle n’a pas. Ce n’est pas parce qu’un avis semble défendre la justesse qu’il en deviendra plus juste. En d’autres circonstances, il peut se faire aisément malfaisant, puisqu’il n’est qu’une imitation.

Ce qui est vrai en opinion l’est aussi en religion. Le but d’un clergé est d’instituer un dogme dans la société, imposant une échelle de valeurs plutôt qu’une autre. Aussi, telle doctrine est-elle absolutisme, elle s’impose au mépris du reste, tel n’importe quel autre avis. Elle ne saurait être impartiale : elle incarne la partialité, en tant que synonyme.

Pour une institution, se faire gardienne d’une opinion, au même titre que de donner caution à une religion, est une infraction au plus élémentaire esprit critique. Cela puisqu’il existe une différence fondamentale entre protéger la possibilité de son expression et la cautionner en tant que telle : on ne défend pas une opinion, on ne peut que l’accepter, la refuser, la prouver ou l’invalider.

S’il est évident pour certains fidèles que leurs textes ont une origine humaine, c’est qu’ils savent qu’un fait ne doit pas pouvoir se contredire lui-même, d’autant plus pour un principe aussi magistral que la divinité. Pour cela, le croyant recherche la cohérence et l’impartialité propres aux travaux critiques, il en dépend pour prospérer. Ce n’est pas par caprice si les théologiens, tels les Thomas d’Aquin, Avicenne ou Maimonide eurent une place à part dans la société : ils offraient aux élites éduquées une explication emprunte de cohérence d’opinions, autrement difficilement conciliables avec les découvertes de l’époque4.

C’est durant ces ères qu’est né l’idéal, enfoui dans les travaux marginaux de certains philosophes5, de voir émerger une théologie débarrassé du culte. Qui ne s’attacherait qu’aux questions, sans être biaisé par l’avis personnel.

Seulement, nombre de penseurs furent bien plus attachés à marquer l’histoire de leur empreinte, implorant de voir leurs œuvres devenir fondatrices d’écoles, espérant accéder à une gloire supposément immortelle. Les philosophes doivent s’attarder à la compréhension de la vérité plus qu’à la création d’œuvres, car celles-là seront réduits à la poussière : dans des millions d’années, le monde aura oublié autant Sartres, Descartes que Rousseau. Mais la réalité restera éternelle et immuable.

Le mal le plus profondément enraciné en notre époque, c’est l’idée qu’un homme puisse être « grand », au point qu’il devienne immoral d’en discuter l’avis : tel être n’existe pas et n’existera jamais. Pourquoi les penseurs sont-ils si sacrés en philosophie ? Au point que leurs vagues opinions ne puissent plus être discutées avec autant de minutie qu’en mathématique ?

Ce n’est pas par hasard si en français, l’on dit d’une parole qu’elle est juste. La justesse, comme la justice, est impartiale par nature, sinon elle ne saurait-être. Les prophètes ne sont pas si différents des philosophes : parfois le génie, comme la férocité6, peut survivre à l’incompréhension de l’époque. Puis se voir réinterprété d’une manière qui n’a plus rien de commun avec l’expression originale.

Si la laïcité s’applique autant aux opinions qu’aux institutions, c’est qu’elles en sont aussi. Tous les corps sociaux, toutes les organisations naissent par l’acceptation d’une communauté de valeurs communes, réunissant l’ensemble hétéroclite de personnalités au sein d’une société. Les organisations ne sont que des idées, des concepts. Il n’y a pas de fil invisible qui relie les gens entre eux, pas de puissances mystiques ni génétiques. Uniquement l’acceptation de principes communs, conduisant à l’activité commune.

Si les associations sont des opinions, des valeurs subjectives, la laïcité entend marquer la séparation entre croyance et justice. En conséquence n’est-elle pas liée à la seule religion, mais à l’ensemble des appréciations humaines. S’appliquant à leurs corps sociaux et à chacune de leurs lubies. Aussi, seul un organisme impartial des autres peut rendre la justice, qui demande l’impartialité en opinions pour s’exercer.

La laïcité ne consiste pas en la séparation de l’Église et de l’État, mais bien en la divergence du pouvoir gouvernemental et des autres organisations humaines, quelles qu’elles soient.

  1. Que l’on doit comprendre sous le sens d’institution d’un culte, organisé autour d’un corpus de documents, d’actes et de paroles communément acceptées de tous les croyants. Les religions sont toujours des corps sociaux, au même titre qu’une association caritative, une entreprise ou un gouvernement.
  2. On use du mot « étayer », lors des opérations de minage. Cela lorsqu’il s’agissait de renforcer la structure d’une galerie creusée à l’aide de planches en bois. Aussi parle-t-on d’étayer une théorie lorsqu’on y adjoint des résultats expérimentaux et des observations. Cela afin d’en prouver la validité, par des faits aussi démontrables que reproductibles à loisir, par n’importe qui souhaitant la remettre en cause.
  3. C’est-à-dire qui ne peut, si une expérience ou une observation s’avérait contradictoire, être mise en défaut. Le mot est préféré au terme irréfutable, dont la forte connotation d’exactitude demeure réservée aux axiomes et théories étayées. Si l’on dit d’un fait qu’il est infalsifiable, c’est qu’il ne peut être faux, étant au-delà du principe de vérité. L’axiome ne peut être réfuté sans le prendre en compte au préalable, là où l’infalsifiable ne peut être faux, peu importe les circonstances. Par exemple, si l’on dit que « Dieu fait tomber la pluie selon son bon vouloir » la proposition est infalsifiable. Puisqu’il n’existe pas de définition fixe de Dieu, il peut parfaitement faire tomber la pluie à loisir. Aussi, dans tous les cas et qu’importe la démonstration, l’affirmation reste vraie : elle ne peut pas être fausse.
  4. Tout particulièrement médicales. En cela, il fut apprécié d’un théologien qu’il soit aussi médecin de formation.
  5. Baruch Spinoza, pour n’en citer qu’un.
  6. La terreur peut marquer profondément, puisqu’elle est à la peur ce que le miracle est à l’espoir.