L’impasse de la mobilité verte

Il faut changer de regard sur la mobilité. Il ne sert à rien de taper et de brimer l’automobiliste.

Par Hugues Lannoy, depuis Liège, Belgique.

right-leftNos villes doivent évoluer. C’est un fait indéniable. L’espace urbain n’est pas taillé sur mesure pour l’habitant. Il y a un déséquilibre entre le citadin usager et le visiteur. Des autoroutes urbaines sillonnent nos villes pour permettre d’y accéder, et dégradent le cadre de vie. Les moteurs engendrent une importante pollution de l’air. Ces prémisses sont largement acceptées et à juste titre. La ville doit attirer plus de monde et se densifier, diminuer le coût des services, limiter les empreintes écologiques. Mais les villes sont des centres économiques essentiels. Il faut donc également les considérer comme des lieux de travail, des endroits qu’il faut garder accessibles.

Sur le chemin de la transformation des villes il y a l’auto. Elle y prend trop de place, elle est trop souvent nécessaire. Elle est un obstacle à une mobilité plus douce. Il faut donc inventer des solutions pour la rendre contournable. Pour permettre aux navetteurs de rentrer en ville, pour faire cohabiter ces flux sans massacrer le plaisir d’y habiter. Car l’offre actuelle de transports en commun ne suffit pas. Il n’est pas souvent possible de les utiliser. Les bus en campagne sont une farce. Beaucoup de monde habite trop loin des lignes de chemin de fer : il n’y a pas de RER ou il est trop loin. Les chantiers potentiels sont énormes. Cela ne se fera pas du jour au lendemain. Les moyens structurels à mettre en place demandent du temps.

On voudrait aller vite, avoir des résultats visibles, mais aucune solution miracle n’existe pour que ces alternatives se développent et prennent le pas. Il faut des budgets importants, des grands travaux. Malgré cela, une minorité très vocale est, elle, très pressée et est en train de contraindre une majorité de travailleurs et de parents à vivre des cauchemars logistiques pour leur mobilité.. On tente de convaincre nos édiles que les villes devraient déjà ressembler à la campagne. On leur dit que l’auto doit disparaître tout de suite, tant elle entrave le bien-être urbain.

Et trop contentes d’améliorer facilement la qualité de vie apparente du citoyen sans devoir se heurter à la sécurité ou à la propreté ou toute autre mesure plus difficile à mettre en place, les municipalités embraient. Il est en effet beaucoup plus aisé de supprimer une bande de circulation ou de rendre un quai piéton pour s’offrir à bon compte un vernis de soin apporté au citoyen que de penser un plan de mobilité. Il est malheureusement plus simple de dire « garez cette auto ailleurs » que d’offrir une alternative de déplacement. Sous prétexte d’encourager « la rotation » et de lutter contre les vilaines voitures ventouses, qui ne sont en fait que des moyens de transports de travailleurs qui ne trouvent pas d’autre emplacement, on facture des fortunes pour le stationnement en ville.

C’est un investissement quasi nul : un peu de peinture pour réduire les bandes de circulation et des panneaux stationnement payant. On fait des travaux dans le centre ? On ne reconstruit qu’une bande au lieu de deux ! Un bénéfice immédiat en matière d’image auprès d’un certain public et des rentrées de sous de stationnement pour la ville. Électoralement bandant et économiquement fabuleux… si l’on regarde à court terme.

Car ce coût devient tout doucement prohibitif pour le travailleur, assommé de taxes par ailleurs. N’oublions pas la taxe de mise en circulation, le coût en accises sur l’essence (+/- 7€ de rentrées pour l’État par 100km, soit 70€ par semaine pour un navetteur dont l’entreprise est à 100km de chez lui, hors amortissement du véhicule*). Et ne parlons même pas de l’aberration des propositions de taxe au km, fort redondantes avec les taxes sur l’essence.

Il y a urgence ! Il faut cesser cette désinformation et cette guerre au travailleur ! Quand la ville sera devenue inaccessible physiquement ou financièrement les gens la quitteront. Une ville qui empêche les gens de venir à elle régresse. Elle perd ses habitants, elle perd ses entreprises et ses commerces. Il ne sert à rien d’avoir un centre accueillant si personne ne sait s’y rendre. Les villes où cela se passe voient leur attractivité baisser en 2-3 ans suite à ces changements de mobilité. Il suffit de compter les vitrines vides ou à louer.  Le risque est grand que ce frein à la présence en ville enclenche un nouveau mouvement d’exode vers la campagne, provoquant une rurbanisation aux antipodes des règles de développement durable. Avec un coût très important de maintien des infrastructures rurales (eau, électricité, égouttage), des pertes sèches en impôts pour les grandes villes et l’accroissement des problèmes de… transports en commun ! Bonne idée !

C’est pourquoi il faut changer de regard sur la mobilité. Il ne sert à rien de taper et de brimer l’automobiliste. Car attention je lance un scoop : ce n’est pas l’automobile qui cause les bouchons. C’est l’absence d’alternative !

L’automobile est un outil de déplacement. Une solution à un besoin de mobilité. Si une solution meilleure qu’elle était proposée elle s’effacerait. Aucune personne normale ne prend plaisir à s’entasser sur l’autoroute. Personne ne le ferait s’il avait le choix. Il est courant qu’un trajet en auto prenne moins de temps en voiture qu’en train et ce malgré les bouchons sur le chemin. Parce que les quelques kilomètres qui séparent le lieu de travail de la gare sont mal desservis.  Les 3 ou 4 km qui séparent de l’école peuvent prendre autant de temps en bus qu’à pied selon là où l’on habite. La majorité des gens n’habitent pas à proximité d’une grande gare. La plupart des campagnes ne voient passer qu’un bus le matin dans un sens et dans l’autre le soir. Les exemples sont légion. Et que font les sociétés de chemin de fer pendant ce temps ? Elles suppriment des trains, des lignes et des gares en zone rurale !

Alors ne me faites pas de mauvais procès d’intention. Il ne s’agit pas ici de refuser des villes plus agréables. Il ne s’agit pas de refuser le changement ou de s’accrocher à sa soi-disant sacro-sainte auto. Ce qu’il faut c’est étoffer l’offre d’accès à la ville, permettre aux gens d’aller travailler autrement. Inventer un nouveau paradigme qui rende enfin l’auto obsolète au lieu de stigmatiser le travailleur. Et le faire avant d’interdire l’auto.

Il s’agit non de régresser vers une immobilité et les bouchons pour tous, mais d’être progressiste. Le progrès ce n’est pas un changement qu’on impose au détriment de travailleurs qui n’ont pas le choix et dont on pourrit la vie. Le progrès, ça se partage. Le progrès permet à tous de vivre mieux, sinon il n’est qu’une ségrégation, une discrimination !

C’est en cela que l’extrémisme vert se découvre. Il est prêt à sacrifier le bien commun pour sa petite idée. Nous pénaliser tous pour trois boulevards urbains transformés en zone champêtre. Même si c’est contre-productif, même si c’est trop tôt, même si personne n’est prêt. Soyons prêts à leur dire non. Refusons les goulets qu’on nous impose ; non à la suppression des places de parking ou des moyens d’accès en l’absence d’alternative. Rangez votre pot de peinture. Des bandes blanches ne suffisent pas à peindre une mobilité réfléchie.

Construisons un nouveau modèle de mobilité qui rendra l’auto obsolète, mais n’empêchons pas les gens de bouger tant que ce n’est pas fait.