Du bon usage de l’égoïsme

Pour nos esprits éduqués à la morale dès le plus jeune âge, l’égoïsme restera toujours pour une partie mauvais, mais sauvons le des damnations : la liberté est véritablement la base de la morale.

Par Louise Alméras.

Des vérités de la solitude aux libertés contradictoires

Je voudrais ici éclairer la notion d’égoïsme qui me semble essentielle dans la philosophie libertarienne, sans pour autant la confondre avec l’individualisme habituellement vilipendé. Cet égoïsme est en effet, pour une part, essentiel au développement de l’homme et à son cheminement individuel ; mais il est aussi fils de l’orgueil et une disposition à double tranchant. Considérons-le donc ici comme un individualisme éthique poussé à l’extrême – et non comme un péché, comme une règle d’action, ou encore une manifestation de l’autonomie du moi, créateur de lui-même.

L’égoïsme est puni par toutes les injonctions à faire preuve de solidarité, de toute époque et de tout bord, afin d’encourager les hommes à considérer le bien commun comme un but suprême. Ne remettons pas en cause le bien commun mais le moyen pour y accéder, car Aristote lui-même expliquait le bienfait des entreprises personnelles pour accéder au bien commun. Si l’envie nous prend de croire qu’un destin social se bâtit sur l’amour du prochain, il convient de nous rappeler qu’il passe aussi – et surtout – par l’amélioration de soi, et l’égoïsme, dans ce but, contribue certainement à y tendre.

égoïsteCe regard tourné sur soi peut conduire à se voir tel Narcisse – au pire, ou tel un Sage – au mieux, avec la franchise de la solitude, amenant dans les deux cas à un cheminement singulier certain. Par contre, l’égoïsme peut dans un autre aspect participer de l’isolement et de l’arrogance, de l’écueil d’un Moi hyper centré sur lui-même, dans le refus mortifère d’autrui ou la glorification vaine de sa puissance. A échanger, nous confrontons nos doutes à des lumières oubliées et fuies, que les autres nous apportent ou nous apportaient alors, car l’égoïsme peut s’alimenter dans la peur et il en va de même de nos certitudes. En effet, l’échange permet l’équilibre des passions et l’ajustement de la raison, bien que nos décisions, nos sentiments, nos volontés nous incombent seuls.

L’égoïsme n’est donc pas un mal ou un bien, il est une caractéristique humaine de la liberté, qu’il s’agit de vivre consciemment.

Dans une étude biographique du personnage de Mary Baker-Eddy1 dans le recueil La Guérison par l’esprit, Stefan Zweig apporte un exemple intéressant à deux titres. D’une part il dépeint une femme qui souffre de l’hystérie, et la folie est souvent rapprochée d’une certaine forme de liberté – à tout le moins d’une forme de singularité au niveau mental. D’autre part, cette femme vit toute sa vie avec un sentiment de supériorité qui lui permet véritablement de survivre.

La relation entre le besoin d’être au-dessus et le besoin des autres émerge ici au sein d’un destin indépendant.

L’égoïsme s’est fait doubler par l’orgueil

Voici un extrait évoquant le caractère de Mary Baker-Eddy au début de l’essai de Zweig: « Dès le début, sa volonté la plus intime, la plus secrète, consciente de son but, réussit à conquérir un mode de vie supérieur et « exceptionnel ». De toutes les maladies, l’hystérie est sans aucun doute la plus intelligente, la plus étroitement alliée à l’instinct profond de la personnalité ; par ses attaques et ses résistances elle révèle toujours le désir le plus caché de l’être : c’est pourquoi aucune puissance terrestre n’imposera jamais à Mary Baker ce qu’intérieurement elle ne veut pas (…) Cette nature impérieuse, égoïste, qui ne veut ni se plier ni s’adapter à rien, est loin d’être d’une compagnie agréable. 2»

Cette femme aura passé sa vie à utiliser les autres par rapport à elle, pour elle-même, sans jamais s’utiliser elle-même. Elle n’aura pas pris ce chemin de traverse où nous emmène l’exploration du Moi en toute honnêteté et clairvoyance, semé de confrontations à surmonter, qui seul est capable d’affirmer une personnalité et de l’acter. Mary Baker s’est toujours appuyée sur autrui car son existence dépendait du retour des autres face à ses crises et ses désirs, elle était tenue par l’orgueil de ne pas avoir à se mouiller les mains. N’est-ce pas donc elle qui aurait oublié le bon usage de l’égoïsme ?

Plus loin, Stefan Zweig ajoute : « Ce qu’elle dit est vrai, ce que disent les autres est mensonge. Ce qu’elle fait est irréprochable, ce qu’en pensent les autres lui est indifférent ; ravie d’elle-même, elle traverse irrésistiblement comme un tank blindé tous les fils barbelés de la réalité. 3»

N’allons pas plus avant dans l’étude de cette biographie, soulignons seulement l’origine de cet égoïsme dans la souffrance, l’inaptitude au réel et à la vie. Elle n’aura pas été capable d’échange ni d’égalité, confondant l’égoïsme avec la protection acharnée d’une coquille vide, effrayée à l’idée d’être découverte comme telle. Et sa revanche sur la vie se fait lors du fondement de la Christian Science, pour soigner les malades selon sa méthode, qui lui vaut l’argent, la notoriété et l’artifice nécessaires au décor indispensable à sa pauvreté humaine. Elle s’assure malgré tout une page dans l’histoire de la science psychique et des disciples pour longtemps. Étonnant destin de la part d’une femme qui eut besoin de se créer une maladie pour exister et de s’en servir par la suite pour durer, cependant créatrice d’elle-même.

Si l’égoïsme pouvait ici parler, il dirait s’être fait doubler par l’orgueil, arraché de justesse à une vaine gloire.

Céline : « J’ai manqué d’égoïsme »

Lors d’une interview, quand un journaliste demanda à Louis-Ferdinand Céline quelle serait sa dernière pensée s’il devait mourir à l’instant, il répondit : « Au revoir et merci, ça va… Vous vous occupez bien de vous-même, moi je suis trop occupé. J’ai manqué d’égoïsme, c’est assez rare ; parce que le monde en est plein. »

Ce « j’ai manqué d’égoïsme », prononcé comme un cri de la part d’un écrivain probablement parmi les plus décriés du XXe siècle, résonna certainement longtemps dans ce cœur aux larges frontières qui se replia par excès de souffrance. Il aurait pu dire : « J’ai manqué de liberté et de confiance en ma solitude, oublié d’accorder de la valeur à ma vie ».

Finalement, cette dernière expression aurait découlé, et d’un regret d’avoir manqué son déploiement personnel dans la vie, et d’un besoin, enfin, d’être soi, de penser à soi, pour habiter le monde autour avec sérénité.

Comment peut-on agir de cette manière ? Faut-il s’exercer à la solitude de l’action ou à l’apprentissage de son paysage intérieur ? Il s’agit en tout cas de s’observer avant même de penser être utile, de découvrir sa capacité singulière et de la poursuivre jusqu’à l’indépendance.

Mais l’égoïsme n’est pas cet à peu près de la connaissance de soi et de ses besoins, il est certainement mieux la conscience de soi, et l’honneur, s’il est l’acceptation de la responsabilité, d’être soi. Il se doit du moins de le devenir.

La Source vive Ayn RandCombien de fois nous sommes nous empêtrés dans des situations par souci de l’autre ou du collectif, par besoin de l’autre, besoin de son regard et de son affection, d’une manière mal ajustée ? L’apport de l’autre est une richesse mais il ne doit pas devenir marchepied ou projecteur, objet de nos irrespects, car la fierté nous éloigne de nous-même, en nous conduisant au refus d’être apprivoisé, appris et compris (au sens premier de « saisir avec »).

Il ne faut évidemment pas opposer la nécessité d’être avec l’autre, et d’œuvrer ensemble, avec celle du développement de son libre arbitre et de sa responsabilité, les fruits directs de la liberté exercée. Il s’agit de les distinguer d’abord, comme parfaitement autonomes, afin de les réconcilier par la suite.

En donnant pour finir la parole à Ayn Rand, nous aurons l’une des plus belles pensées sur le sujet tirée de son roman La Source Vive :

« L’égoïste dans le sens absolu n’est pas l’homme qui en sacrifie d’autres. C’est l’homme qui a dépassé la nécessité de mettre les autres à son service de quelque manière que ce soit. Il ne fonctionne pas à travers eux, car ils ne constituent pas la source principale de ses préoccupations, ni dans sa finalité propre, ni dans ses motivations, ni dans sa pensée, ni dans ses désirs, ni dans la source de son énergie. Il n’existe pas pour un autre – et il ne demande à personne d’exister pour lui. C’est la seule forme de fraternité et de respect mutuel possible entre les hommes. »

  1. Mary Baker-Eddy (1821-1910) est la fondatrice du mouvement de la Science Chrétienne. Par son œuvre en tant qu’auteur, guérisseur, professeur, conférencière elle a été une des premières femmes à tenir une place dans la vie publique de la société américaine du XIXe siècle.
  2. La Guérison par l’esprit, Mary Baker-Eddy, de Stefan Zweig, in Essai, la Pochothèque, 1996, traduit par Alzir Hella et Juliette Pary, p. 817
  3. La Guérison par l’esprit, Mary Baker-Eddy, de Stefan Zweig, in Essai, la Pochothèque, 1996, traduit par Alzir Hella et Juliette Pary, p. 849