Stratégies libérales : galet poli, pierre qui roule ou caillou pointu ?

Les stratégies libérales du galet, de la pierre et du caillou ne sont pas incompatibles ; c’est en construisant ensemble que les esprits libres érigeront la liberté.

La simplicité du libéralisme rend surprenante la caricature permanente qui en est faite. Son principe fondateur, la non-agression, permet à chacun de vivre sans interférence d’autrui. Sa personne, son intégrité et sa propriété, et le respect de celles d’autrui, sont ses seuls droits et son seul devoir ; le reste dépend de son action et de celles des autres.

Si le libéralisme vise à une société harmonieuse mais n’impose aucune action, il formule toutefois des idées pour une vie heureuse. Les libéraux sont par nature attachés à leur autonomie ; ils aiment apprendre, réfléchir, penser par eux-mêmes, remettre en question les dogmes établis. On retrouve de tout temps les libres-penseurs et esprits libres parmi les contestataires, les opposants, et dans les combats les plus nobles comme l’abolition de l’esclavage et la résistance à l’oppression sous toutes ses formes.

Ils privilégient le long terme, aussi bien dans la gestion de leurs finances qu’au travers d’un mode de vie équilibré. Pour eux-mêmes avec une activité physique régulière et leurs proches auxquels ils consacrent du temps, ils s’assurent de mettre leurs actes en accord avec leur pensée.

Et, en quête de vérité, ils privilégient la raison. Ils cherchent à comprendre le monde qui les entoure, à décrypter la nature humaine et à appréhender correctement leurs émotions. Ils sont attachés à des principes simples mais omniprésents qui leur dictent une conduite intègre.

Pourtant, les libéraux s’opposent régulièrement ; dans des désaccords théoriques d’abord. Un État minimal ou son absence sont la meilleure façon de garantir les droits individuels. La monnaie doit être créée librement, adossée à l’étalon-or ou injectée dans l’économie avec discernement.

Les applications pratiques du libéralisme sont également sujettes à débat. Tous les moyens sont bons pour renouer avec la liberté, ou non. La légitimité de toute propriété est l’instant zéro de la société libérale, qui pourrait aussi être conquise par compromis avec la société d’aujourd’hui.

Mais au-delà de leurs débats sur les caractéristiques d’une société libre et la stratégie à adopter pour la faire advenir, les libéraux divergent sur l’attitude à adopter dans une société qui bafoue leurs principes. Comme tout animal, l’être humain peut adopter trois stratégies en cas d’agression : s’immobiliser, fuir ou se battre1.

S’immobiliser permet d’éviter d’être détecté par un prédateur, dont la vision est généralement plus sensible au mouvement. La désobéissance civile, de Henry David Thoreau puis Gandhi et Martin Luther King, correspond à cette attitude : ne pas offrir le moindre angle d’attaque, tout en refusant d’obéir à l’agresseur quel que soit le niveau de coercition qu’il déploie. C’est, en quelque sorte, la posture du galet poli. Le camouflage relève de la même stratégie.

La fuite est la deuxième réponse, chronologiquement : tout animal privilégie le moindre effort et le moindre risque pour sa survie. Ici, il s’agit de tenter d’échapper à son poursuivant. Forts de leurs convictions et dans l’impossibilité de vivre selon leurs principes là où ils sont, nombreux sont les hommes qui ont tout laissé derrière eux pour chercher (et parfois trouver) une vie meilleure, des Huguenots aux Juifs, des boat people aux colons américains. Nombreux sont aussi les libéraux en exil aujourd’hui, Français partis en Océanie ou en Amérique du Nord, parfois plus près en Suisse ou en Angleterre ; ils sont les pierres qui roulent.

Gadsden flagLa dernière option est la plus risquée du règne animal : le combat. Tenter d’affronter son adversaire est dangereux, surtout lorsqu’il est un prédateur armé par l’évolution de son espèce. Certains animaux ont développé des moyens de défense efficaces, à l’instar de l’emblème de la lutte pour l’indépendance américaine, le serpent à sonnette du Gadsden Flag. Inoffensif si on le laisse tranquille, il signale sa présence pour conseiller à l’agresseur de s’éloigner et se défend au besoin par une morsure précise et un venin puissant. Les libéraux qui adoptent cette stratégie sont les cailloux pointus, œuvrant activement à la chute des États liberticides, les empêchant de piétiner plus les libertés individuelles en se logeant au besoin dans leur chaussure.

Ces stratégies sont choisies selon les inclinaisons naturelles et l’espoir de succès que placent leurs adeptes en elles, avec pour objectif de se protéger et vivre selon leurs principes. Elles sont loin d’être incompatibles ; l’un des auteurs libéraux les plus influents en France depuis des années est h16, dont les textes acerbes font hurler (parfois de rire) les Français et grincer les dents de leurs élus et dont le pseudonyme protège l’identité. Certains protègent leur patrimoine sous des formes et dans des lieux inaccessibles à l’État tout en continuant de vivre en France, parfois libéraux dans le secret d’un forum ou de leur bibliothèque, parfois engagés et visibles. Certains votent, d’autres s’abstiennent et enjoignent les autres d’en faire autant.

L’une des figures les plus influentes du libéralisme contemporain, Ayn Rand, a présenté sa stratégie dans le livre qui en porte le nom, La Grève avant de décrire ce mode d’action comme l’ultime recours à la coercition collectiviste.

Fuir dans un pays plus libre tant que c’est possible, comme elle l’a fait en quittant l’U.R.S.S. pour les États-Unis. Diffuser ses idées, comme elle l’a fait au travers d’une œuvre de fiction et non-fiction et d’une implication sans répit dans la vie intellectuelle de son époque. Et si ni l’un ni l’autre ne sont possibles, alors le seul moyen de vivre sa vie pour soi est de ne pas la vivre.

Les héros de son roman renoncent à toute création et abandonnent leurs entreprises pour ne pas œuvrer malgré eux au succès de ceux qui se voudraient leurs maîtres. Ils ne veulent travailler pour nul autre qu’eux-mêmes et comprennent que le seul moyen de précipiter la chute est de lâcher le monde qu’ils portent sur leurs épaules.

À chacun donc de choisir l’attitude qui lui semble la plus appropriée. Les libéraux refusent d’être enchaînés à quiconque pour mieux tisser leurs propres liens avec ceux qui le souhaitent également ; la force de leur action sera grandie des liens qu’ils sauront tisser entre eux. L’union des individus fera leur force.

Briser les chaînes d’autrui le libère, mais ne lui apprend pas à se libérer ; difficile d’envisager vivre libres en France si les Français acceptent la coercition et se satisfont d’être esclaves. Il ne suffit pas de pousser le rocher collectiviste pour faire avancer la liberté ; il faut faire de chacun la brique d’un édifice plus beau.

  1. Les « 3F » : freeze, flight or fight.