L’Amérique, l’Europe, la Russie. Un parallèle antique

On évoque la pusillanimité des Occidentaux face à un Poutine qui, lui, en imposerait par sa détermination et son sang-froid. C’est raisonner à l’envers. Leçon de l’histoire antique.

Par Philippe Fabry.

Au troisième siècle avant Jésus-Christ Rome s’était imposée en Méditerranée : l’axe Carthago-macédonien avait été vaincu au terme du triple conflit, qui n’en était pourtant qu’un seul, de la deuxième guerre punique (218-202 av. J.-C.) et des deux premières guerres macédoniennes (215-205 et 200 -196 av. J.-C.). Carthage et la Macédoine, en effet, étaient alliées contre Rome et ces différents conflits sont liés : Rome attaqua la Macédoine par crainte de la voir renforcer l’ennemi carthaginois au moment où elle lui avait infligé ses premiers revers, et fut appuyée dans cette entreprise par la ligue étolienne, confédération de cités du centre de la Grèce, puis finalement par toute la Grèce. Au total il s’agissait en fait d’une sorte de guerre mondiale antique, d’un bout à l’autre de la Méditerranée ! Les historiens devraient d’ailleurs parler à ce propos de « Première guerre méditerranéenne » (en particulier si on lui ajoute l’expédition romaine subséquente contre Antiochos de Perse, de 192 à 188).

Au terme de ce conflit, Carthage fut réduite à l’état de rivale déclassée, dépouillée de son empire en Espagne et au Maghreb, et la Macédoine refoulée hors de Grèce, que le général romain Flamininus déclara libre quand les Romains retirèrent toutes leurs forces, en -194. Le fait est à souligner car il dénonce l’idée fausse que les Romains étaient de terribles impérialistes obsédés par la conquête. Ce qui fut longtemps faux.

Pendant quelques décennies la situation géopolitique fut la suivante : Carthage, affaiblie, et à laquelle il était interdit de déclarer la guerre sans l’accord de Rome, se voyait systématiquement humiliée par la puissance romaine, notamment lors des arbitrages défavorables dans ses conflits avec le roi numide Massinissa. Elle réussit cependant à se développer économiquement, ce qui suscitait une méfiance romaine persistante.

En Grèce, l’essentiel des cités était regroupé en confédérations, la ligue étolienne et la ligue achéenne, par lesquelles les cités espéraient peser face aux nouveaux géants qu’étaient la Macédoine et l’Italie romaine. La Macédoine cherchait comme Carthage à retrouver un semblant d’influence, en particulier sous l’agressif Persée, roi à partir de 179.

Rome était quant à elle triomphante, avait cassé l’empire oriental séleucide, soutien potentiel de la Macédoine, et gérait la police en Méditerranée sans pour autant chercher la conquête.

En 172, Persée étant impliqué dans un attentat contre un allié de Rome, les Romains intervinrent, renversèrent Persée et divisèrent la Macédoine en quatre républiques dirigées par des hommes de paille, après quoi la Macédoine fut sensiblement dans le même état que son alliée carthaginoise.

La manœuvre fit gagner à Rome deux décennies de paix supplémentaires mais le grand tournant eut lieu au milieu du IIe siècle avant J.-C. avec deux conflits simultanés : la troisième guerre punique (- 149 à – 146) et la quatrième guerre macédonienne (-150 à – 148).

Ces deux conflits débutèrent séparément mais pour des raisons similaires : Carthage excédée avait déclaré la guerre à son voisin sans demander l’autorisation romaine, et la Macédoine s’était soulevée sous la conduite d’un héritier supposé de Persée. Cette « Deuxième guerre méditerranéenne », comme elle mériterait d’être appelée, ne fut pas aussi difficile. Rome expédia rapidement les deux affaires, mettant fin définitivement à l’axe Carthago-macédonien.

La disparition du seul véritable pouvoir rival de Rome eut des conséquences importantes : Rome établit un pouvoir permanent et définitif sur la Grèce, c’est-à-dire que paradoxalement la disparition des principales menaces étrangères pour la liberté gréco-romaine affaiblit de manière interne cette liberté gréco-romaine ; quelques années après apparaîtrait à Rome, avec les Gracques, le mouvement des populares, à l’origine de l’Empire.

 ***

img contrepoints186 Poutine ObamaLe parallèle a probablement sauté aux yeux du lecteur mais prenons tout de même la peine de l’expliciter : Rome est aujourd’hui l’Amérique, la Grèce l’Europe, l’axe Carthago-macédonien la Russie.

Avec la fin de la douloureuse Guerre froide et l’éclatement de l’URSS, la Russie s’est retrouvée considérablement affaiblie et a été à plusieurs reprises humiliée par les USA avec l’avancée régulière de l’OTAN et le déploiement du bouclier antimissile. Poutine a bien exprimé ce sentiment d’humiliation par l’idée de « catastrophe géopolitique ». Ces années ont permis au monde libre de respirer et même de triompher avec l’acquisition à la démocratie d’anciens États-membres du Pacte de Varsovie.

L’Europe a accéléré la construction de l’Union, ayant compris que seule la fédération de pays rendus petits par l’émergence des géants américain et russe pouvait leur permettre de peser dans le jeu mondial. Elle reste cependant trop faible et indécise pour pouvoir faire autre chose, en présence d’une menace d’ampleur, qu’appeler le secours américain.

L’Amérique a profité de son statut de superpuissance sans rivale pour se lancer dans des politiques interventionnistes et parfois accomplir quelques actes d’orgueil, comme en Irak et en Afghanistan.

Par conséquent, le réveil russe évoque irrésistiblement la tentative de retour en force de Carthage et de la Macédoine, et si un conflit frontal entre Russie et États-Unis est sans doute toujours interdit par l’existence de leurs arsenaux nucléaires, il est fort probable que le résultat final soit assez identique.

En effet l’on évoque beaucoup, ces jours-ci, la pusillanimité des Occidentaux face à un Poutine qui, lui, en imposerait par sa détermination et son sang-froid. C’est raisonner à l’envers.

Le fait est que si Poutine bouge tandis que les Occidentaux envisagent des sanctions, c’est que pour Poutine l’affaire ukrainienne est vitale, tandis que pour les grandes puissances occidentales, en particulier les États-Unis, elle est très secondaire : la seule nécessité de l’Amérique est présentement de montrer aux membres de l’OTAN les plus effrayés par la Russie, comme la Pologne, qu’elle sera là en cas de débordement russe. Cela ne lui coûte que de faire voler quelques F-16 et patrouiller des drones en fronçant les sourcils. Il n’y a aucune raison de faire plus.

Poutine, lui, au mieux parviendra à garder la Crimée et même à s’emparer d’une partie de l’Ukraine, tout en étant très isolé au plan international, auquel cas l’Occident gagnera l’autre partie de l’Ukraine et la légitimité d’étendre l’OTAN plus près encore de Moscou. Au pire il s’embourbera dans un long conflit en Ukraine qui serait pour la Russie un nouvel Afghanistan que l’économie russe n’a pas les moyens de se payer.

Pour l’Occident, laisser Poutine  intervenir en Ukraine n’est pas un signe de faiblesse. De la même façon qu’Obama a été trop heureux de trouver chez Poutine une excuse pour ne pas tenir sa parole en Syrie à la suite d’un emploi d’armes chimiques (qui était probablement une manipulation des rebelles islamistes), les Occidentaux ont des raisons d’être ravis de voir le donneur de leçons internationales Poutine durablement atteint dans sa crédibilité, fût-ce au prix du sang du peuple ukrainien. La Russie ne peut que sortir durablement affaiblie des événements en cours.

La question est : doit-on s’en réjouir ? Et c’est à cela que notre parallèle antique apporte un début de réponse : certes, il est toujours appréciable de voir tomber un ennemi de la liberté. Mais ce genre d’individu a l’avantage de servir de repoussoir et d’aider à l’identification du monde libre, voire à le compléter, comme dans l’affaire Snowden : voilà un authentique serviteur de la liberté en Amérique qui n’a trouvé refuge que chez Poutine. Quoi que d’aucuns disent, il semble évident que par les structures en vigueur en Occident (presse libre même si sous influence, relatif équilibre dans le clivage politique opposants/gouvernants) la capacité et la pratique de la manipulation, de la propagande et du mensonge sont bien moindres chez nos dirigeants que dans un pays encore totalitaire il y a vingt-cinq ans, aujourd’hui dirigé par un ancien officier du KGB entouré d’oligarques largement héritiers de l’ancienne nomenklatura, et s’appuyant sur une majorité suffisamment large pour que les opposants n’aient qu’un rôle de contestation très limité. Néanmoins, de la même manière que la consultation des médias occidentaux aide les opposants russes de Vladimir Poutine à s’informer en dehors de sa propagande, l’intérêt que Poutine a à dénoncer les cas, sans doute plus rares et limités, de propagande ou de mauvais agissements occidentaux est une garantie du pluralisme de l’information et un contrepoids extérieur renforçant l’équilibre des pouvoirs au sein des démocraties. En l’absence d’un dirigeant nationaliste et autoritaire et continuant de représenter pour les Occidentaux des modes brutaux de gouvernement ne répondant pas aux exigences de la démocratie libérale, personne ne jouera ce rôle de contre-pouvoir de fait, en tout cas pas aussi efficacement. La Russie a en effet cette particularité d’être suffisamment proche culturellement de l’Occident pour que l’Européen ou même l’Américain prête attention à ce qui en vient, un trait de caractère que n’ont ni les pays musulmans, notamment l’Iran, ni la Chine. De la même façon que les Macédoniens, s’ils n’étaient pas tout à fait Grecs, n’étaient pas vraiment des barbares, et permettaient, en équilibrant en Grèce l’influence romaine, de maintenir l’indépendance de celle-ci vis-à-vis de l’un comme de l’autre.

La chute du système Poutine, même si l’on pourrait s’en réjouir pour un certain nombre de raisons, ouvrirait la première période d’unanimisme, au sein de la civilisation occidentale au sens large, depuis la chute de l’Empire romain. Les conséquences en seraient probablement identiques à ce qu’elles furent à Rome : la Russie sera sans doute plus libre sans Poutine, mais l’Europe deviendra définitivement une vassale des États-Unis, et aux USA même le gouvernement sera renforcé par rapport à sa propre population : qui accueillera les Edward Snowden à l’avenir ?

Certes, nous n’avons pas envie de croire qu’un tel mouvement soit inéluctable. Et pourtant le grand bras de fer du siècle dernier, qui se poursuit dans celui-ci, avait été annoncé par Tocqueville il y a deux cents ans :

« Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : ce sont les Russes et les Anglo-Américains. Tous deux ont grandi dans l’obscurité ; et tandis que les regards des hommes étaient occupés ailleurs, ils se sont placés tout à coup au premier rang des nations, et le monde a appris en même temps leur naissance et leur grandeur. »1

  1. Alexis de Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, I, II, X.