La liberté casse les urnes

Naufrage du Titanic (Libre de droits, Willy Stöwer, 1912)

Les urnes sont en France un instrument de conquête du pouvoir, pas de la liberté. Ce n’est pas par elles que la liberté sera victorieuse.

Par Baptiste Créteur.

Les libéraux appellent tantôt à l’abstention, tantôt à voter pour les rares candidats qui auraient des chances de sauver les meubles. Mais ce n’est pas par les urnes qu’ils peuvent espérer conquérir la liberté en France.

Car en France, les urnes servent à conquérir le pouvoir. Il existe bien un effet de cliquet de la dépense publique (et apparemment de la dette publique) ; toute tentative de réduction se heurte aux résistances administratives, syndicales, et aussi à la résistance des citoyens qui savent que tout changement les ferait payer plus pour avoir moins et refusent donc toute évolution, quitte à ce que le système, paralysé, s’effondre.

Naufrage du Titanic (Libre de droits, Willy Stöwer, 1911)
Naufrage du Titanic (Libre de droits, Willy Stöwer, 1911)

 

Le système français est en effet à concevoir comme dynamique. Pas uniquement français, d’ailleurs ; les économies du monde entier, ou presque, reposent sur l’idée d’une croissance permanente en pratique impossible. Les systèmes de retraite conçus comme des pyramides de Ponzi, les budgets étatiques fondés sur des hypothèses de croissance rarement atteintes, un système bancaire de réserve fractionnaire, tous ces mécanismes admettent difficilement le ralentissement ou la chute passagère. À la manière d’une bicyclette, c’est le mouvement qui assure l’équilibre.

Les Français, donc, votent régulièrement entre une poire à lavements et un sandwich au caca1 ou, plus massivement, ne votent pas. Avec le sentiment erroné que leur programme et leur parti apporteraient une réelle différence, les fronts de gauche et de droite, républicains et ni-ni, les hommes politiques et leurs militants cherchent à s’emparer du pouvoir, largement accaparé également par les administrations et lobbies.

Nombreux sont ceux qui s’abstiennent, y compris parmi les libéraux. Les stratégies diverses qu’ils adoptent, d’une représentation pour la forme au ralliement à des partis moins petits (mais moins libéraux) en passant par l’abstention ou le vote pour le pire en espérant une chute rapide du système, sont souvent discutées ; nombreux sont ceux qui déplorent l’absence de candidats libéraux dans le jeu démocratique.

Les libertariens ont d’ailleurs de bonnes chances sinon de remporter les élections, au moins de représenter un réel poids dans le débat aux États-Unis. Ron Paul, après des années de mobilisation, est une voix discordante et enfin audible ; son fils le sera sans doute au moins autant. Mais la France n’est pas les États-Unis.

Malgré le recul de la liberté aux États-Unis, face auquel mettaient en garde les opposants aux lois anti-trusts comme Ayn Rand et qui se manifeste notamment par Obamacare, les drones et le sauvetage des banques (quelques banques privées américaines possèdent la Fed, soit dit en passant), ils demeurent un pays de liberté. L’esprit des Pères Fondateurs peut difficilement être travesti comme celui des révolutions européennes, et le sens des mots demeure ; la Constitution, respectueuse des droits individuels, est difficile à modifier. Les Américains n’ont pas perdu toute sensibilité aux droits individuels et à la liberté.

La France, elle, a modifié le sens des mots. Elle a menti, elle a triché. La France, ce n’est ici personne en particulier, car les responsables sont nombreux mais les réels acteurs de ces évolutions, s’ils existent, sont difficiles à identifier, et leur identité importe peu ici. De sa devise « Liberté, Égalité, Fraternité », il reste bien peu ; la Liberté n’est plus. L’Égalité n’est plus ce qu’elle était, l’égalité des droits remplacée par l’égalité matérielle et l’égalité des chances. Et la Fraternité s’exprime régulièrement entre bandes rivales de droite et de gauche, personnalités politiques pleines de tendresse et de bons sentiments et citoyens divisés.

Les droits individuels n’ayant plus aucune assise, ni aucune emprise sur la réalité, ils sont tombés en désuétude ; la demande du respect de la propriété passe pour être la marque d’un égoïsme impitoyable. Et ils subissent des assauts permanents, chaque augmentation du pouvoir n’étant ni plus ni moins qu’une réduction de la liberté des citoyens2.

Les libéraux ont tant à faire pour défendre la liberté en France, ou plutôt pour la reconquérir, qu’ils ont bien du mal à trouver leur place sur l’échiquier politique. Ils s’opposent à tous les partis en présence qui, avec des voix différentes, demandent toujours plus de dépenses et de lois. Il est bien difficile de se faire élire en proposant uniquement des abrogations, des annulations, des suppressions ; habitués aux promesses fantastiques et à leur condition servile, les Français ne comprendraient pas.

Les urnes sont un instrument de conquête du pouvoir, pas de la liberté. C’est pourquoi les libéraux, ayant une base électorale bien faible (pas parce que leurs idées sont mauvaises, mais parce que les Français ne les comprennent pas et ne sont pas aidés pour cela par un discours politique et médiatique mensonger au point d’en être coupable) ne seront pas, toutes choses égales par ailleurs, portés au pouvoir par cette voie. Pouvoir qu’en outre, ils ne veulent pas ; s’ils demandent la clé des institutions, c’est pour éteindre la lumière et fermer la porte.

Mais il ne faut pas désespérer pour autant. Les libéraux le savent bien ; « toutes choses égales par ailleurs » ne relève pas de l’action humaine. Les États sont incapables de se réformer, incapables de réduire leur périmètre et l’étendue de leurs dépenses, sauf rares exceptions. Et c’est pourtant nécessaire pour que l’économie reparte. Ils sont comme une dynamo qui a besoin que la roue tourne pour produire de la lumière (en pleine journée, par beau temps) mais qui exerce trop de pression sur la roue pour que le cycliste puisse faire tourner la roue assez vite. Le cycliste sait que, s’il n’avance pas, il tombe ; l’État le sait aussi et maintient son emprise, considérant que le cycliste pourra toujours fournir un effort plus important pour avancer à la même vitesse.

Aujourd’hui, il avance de plus en plus lentement, malgré les nombreuses gourdes d’argent frais que les banques utilisent pour se doper de telle sorte que le cycliste n’en veut pas quand il en trouve et n’en trouve pas quand il en veut. Et c’est là que les libéraux ont une chance.

Lorsque les États ou les citoyens, ou les deux, réaliseront que la social-démocratie, l’économie mixte et tout mélange sous quelque forme que ce soit entre liberté et pouvoir débouche toujours et partout sur une impasse, il faudra choisir : liberté maximale ou pouvoir maximal. Les libéraux, s’ils refusent l’autarcie ou l’exil, devront avoir assez diffusé et expliqué leurs idées pour que le choix qui sera alors fait sera le bon.

  1. Voir l’épisode de South Park du même nom.
  2. Le pouvoir d’autrui sur nous est justement constitué de la liberté qu’il nous prend, ou que nous lui laissons prendre