Les moteurs de la croissance sont-ils en panne ?

En suivant la théorie des « moteurs de la croissance », l’économie serait une machine dont les hommes politiques régleraient la puissance à travers les manettes budgétaires à leur disposition.

Par Jean-Yves Naudet.
Un article de l’aleps.

slow-down décroissanceÀ en croire la majorité des « experts » et la plupart des journalistes économiques, la croissance dépend de la puissance de ses trois moteurs : la consommation, l’investissement et les exportations. Si le chiffre de la croissance n’est pas celui que l’on attend, on se livre au jeu des moteurs : l’un est-il en panne, l’autre va-t-il sauver la situation ?

C’est dire que tous ces braves gens en sont restés à l’économie de la demande, à l’économie de la dépense, hérésie keynésienne qui justifie que le gouvernement intervienne sans cesse pour pousser les moteurs.

On dit actuellement que l’on est passé du côté de l’économie de l’offre, et que le gouvernement réalise enfin que la croissance naît dans les entreprises, mais les articles que nous offrent quotidiennement les analyses conjoncturelles de la presse en sont restés à cette équation fondamentale : plus on dépense, plus on est riche !

C + I + X = PIB

L’équation fondamentale qui domine les analyses de conjoncture lie la croissance économique mesurée par le Produit Intérieur Brut (PIB) à la masse de la consommation (C), des exportations (X) ou de l’investissement (I). La hausse du PIB serait la résultante de ces trois éléments. On en déduira facilement qu’il suffit de relancer tel ou tel moteur pour booster la croissance : l’économie serait une machine, dont les hommes politiques, omniscients et parfaitement informés, régleraient la puissance à travers les manettes budgétaires et monétaires à leur disposition.

Cette vision est macroéconomique, elle repose sur la mesure des « agrégats » par les fabricants de statistiques (en particulier l’INSEE). Mais cette mesure se fait à partir de conventions comptables discutables. Tout d’abord on ne mesure que ce qui est échangé sur le marché, alors quid des stocks invendus ? Et quid des biens et services fournis par les administrations ? On estime leur valeur d’après leur coût, donc toute hausse des salaires des fonctionnaires accroît le PIB ! D’autre part, on néglige la production domestique, celle des ménages, alors qu’ils produisent des services pour eux-mêmes, et de plus en plus (bricolage, entretien, jardinage, travail au noir, etc.).

Les chiffres doivent donc être pris avec précaution. Annoncer, mi-février, que la croissance est plus forte que prévu et qu’on est sorti (presque) de la crise, parce que l’on a trouvé 0,3% de croissance du PIB en 2013 au lieu des 0,1% prévus, ne signifie rien, si ce n’est qu’on s’était trompé dans la prévision. Dire que la croissance est trois fois plus forte que prévu est grotesque, car trois fois rien, cela ne fait toujours pas grand-chose. Et 0,1% comme 0,3% est inférieur à la marge d’erreur ou de convention arbitraire. D’ailleurs les chiffres font du yoyo (deux trimestres de 2013 avec une croissance 0).

La consommation, moteur ou résultante ?

img contrepoints172 moteur de croissanceLa consommation a augmenté de 0,5% au 4° trimestre, contre 0,1% au 3° et 0,4% au second. C’est donc un peu plus que la croissance du PIB. Partant de cette constatation statistique, les « experts » affirment que voilà le meilleur moteur de la croissance, qui a tenu bon contre vents et marées. Logique : c’est le chiffre le plus élevé.

Logique, mais faux. Si c’était vrai, la croissance devrait être bien supérieure car un autre élément de la demande globale, la dépense publique, est très dynamique en France ; nous devrions donc avoir une croissance à la chinoise ! Vision qui a l’avantage de justifier une action vigoureuse pour stimuler la demande de consommation. Relance de la consommation, qui a donné les résultats que l’on sait, en particulier en 1981 à l’époque de François Mitterrand : un déficit extérieur abyssal et trois dévaluations du franc car les Français ont bien consommé plus, comme on le souhaitait, mais, à la surprise de nos hommes politiques, ils ont acheté des produits disponibles et bon marché, donc des produits étrangers. À la rigueur, la relance de la consommation de 1981 en France a relancé l’économie allemande !

Et les exportations ?

Le second moteur, celui des exportations, a des ratés. Les exportations ont chuté de 0,5% au 1er trimestre, augmenté de 2,4% au 2ème, reculé de 1,6% au 3ème et augmenté de 1,2% au dernier trimestre 2013. Certes, une hausse des exportations peut signifier que nos produits ont une compétitivité-prix ou une compétitivité-produits et sont appréciés des consommateurs étrangers.

Mais nous avons expliqué il y a un mois que déficits ou excédents extérieurs ne représentaient pas grand-chose. Et c’est un soi-disant moteur sur lequel nous n’avons aucune prise, si ce n’est d’avoir des produits compétitifs, ce qui relève des entreprises, donc de l’offre… Certes, cela conduit nos experts à souhaiter que nos voisins aient une croissance rapide, pour qu’on puisse leur vendre plus, et on leur suggère de faire chez eux une relance par la consommation, pour qu’ils achètent nos produits. Curieusement, cela ne suscite de leur part qu’une réserve polie.

L’investissement, élément de demande ou d’offre ?

Le troisième moteur est plus intéressant : les investissements productifs des entreprises. On ne le met pas trop en avant ces temps-ci, car la formation brute de capital fixe des entreprises a reculé sans interruption pendant 21 mois ; ce n’est qu’en fin d’année qu’elle se redresse, avec une hausse de 0,9% au 4° trimestre. Mais c’est très provisoire et cela s’explique par la nécessité de remplacer un matériel devenu obsolète, après des mois de recul des investissements. En outre, nos keynésiens de service sont un peu désemparés car la vulgate keynésienne leur a appris que pour relancer les investissements, il fallait baisser le taux d’intérêt ; mais comme on est presque à zéro et que jamais les taux n’ont été aussi bas, on voit que le succès n’est pas au rendez-vous !

En réalité, l’investissement joue bien un rôle, mais pas celui qu’on croit. Pour les tenants de la demande globale, il est un des moteurs de la croissance, étant un élément de la demande. Cela n’a pas plus de sens que pour la consommation. En revanche, l’investissement productif est un élément déterminant de l’offre : la possibilité d’accroître demain la production : une entreprise qui n’investit pas décline ; une entreprise qui investit créera de l’activité et de l’emploi.

Macro ou micro ?

Cette notion de moteurs de la croissance relève de l’a priori selon lequel la demande mène l’offre, ce qui permet aux pouvoirs publics de se donner le rôle de sauveur, négligeant le fait que c’est l’offre qui crée sa propre demande. Mais sa faiblesse vient surtout de son caractère macro-économique : l’économie vue d’en haut, reposant sur quelques variables macro, que le politique peut manipuler. La complexité de l’économie en est oubliée : ce n’est pas l’État qui créé de l’activité, mais les millions de décisions décentralisées des agents économiques, à commencer par les entrepreneurs. La création de richesses n’est autre que la satisfaction des besoins de la communauté et c’est la production et elle seule qui est source de pouvoir d’achat, parce qu’elle se fait en rémunérant ceux qui y participent.

Il y a des millions de moteurs : chacun de nous peut être un moteur de croissance, si on le laisse libre de ses choix, responsable de ses décisions et cela sans lui confisquer ce qu’il a légitimement gagné. Seule la liberté peut permettre aux moteurs de se révéler.


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