Kiev, Damas, même combat contre la barbarie

Il existe malheureusement des guerres justes ; le pacifisme devient meurtrier quand il cède à la barbarie.

Par Guy Sorman.

Kiev : des manifestants montent une barricade.
Kiev : des manifestants montent une barricade.

 

À la contradiction d’avant 1990, entre communisme et démocratie libérale a succédé un nouveau partage du monde. Il n’oppose pas des idéologies, ni des systèmes économiques, mais la civilisation à la barbarie.

De notre côté, règne un certain État de droit qui place la personne au-dessus de l’État ; la barbarie, à l’inverse, pose l’État au-dessus de la personne. Dans le monde civilisé, l’individu, qu’il soit majoritaire ou minoritaire, a des droits : que cette minorité soit politique, ethnique, religieuse, sexuelle, elle n’en est pas moins respectable. Tandis qu’en barbarie, toute minorité qui ne se reconnaîtrait pas dans l’État est immédiatement condamnée, voire massacrée pour sa dissidence même. Le partage entre civilisation et barbarie ne dresse pas seulement les nations ou les blocs les uns contre les autres, mais il fracture les nations de l’intérieur : en Syrie comme en Ukraine, le peuple essaie d’échapper aux mâchoires de la barbarie. Il est significatif que le gouvernement russe soutienne les barbares à Damas, comme à Kiev et que les sympathies de la Chine se portent spontanément vers ces mêmes barbares, pas vers les peuples épris de civilisation.

Dans cette confrontation incertaine, l’issue dépendra du comportement occidental. Or, en Occident, on tergiverse. Qu’il s’agisse de la Syrie ou de l’Ukraine, les gouvernements à l’Ouest et l’opinion publique n’ont pas les idées claires : ne s’agirait-il pas seulement de conflits locaux n’exigeant que des solutions locales ? Cette myopie s’appelle le relativisme : elle laisse croire que les Arabes ne sont pas comme nous et les Russes ou Ukrainiens, à peine plus. La culture de ces peuples, nous disent les relativistes, ne les porterait pas vers la démocratie libérale, et leur histoire ou leur religion les inciterait à désirer un pouvoir fort. La barbarie, en somme, serait leur destin, voire leur aspiration profonde.

Ce relativisme se fonde sur une grande ignorance de ces cultures et de ces religions ; et il n’explique en rien les combats intérieurs à la Syrie ou à l’Ukraine, entre les partisans de l’État de droit et les tyrans. Le relativisme, sous couvert de la diversité culturelle, est au pire un racisme inavoué et au mieux un alibi pour ne pas intervenir. Mais à ne pas intervenir, comme le disait Churchill en 1938, face au nazisme, les « démocrates y perdront leur honneur et la guerre ». J’ajouterai qu’à rester passif, à détourner le regard de millions de morts et de réfugiés en Syrie, des victimes passées et – craignons-le – à venir, en Ukraine, les Occidentaux y perdront leur âme.

Intervenir est nécessaire et c’est possible. Avec des moyens militaires modestes, François Hollande, plus clairvoyant à l’extérieur qu’à l’intérieur de la France, a l’an dernier refoulé les terroristes du Mali et interdit un génocide en République centrafricaine : deux mises en échec de la barbarie. Pareillement, contre le régime de Damas, l’armée française était prête à intervenir en septembre dernier avant que Barack Obama ne l’abandonne en rase campagne, reniant ses engagements sous couvert d’une vague négociation sur les armes chimiques ; depuis lors, les massacres se poursuivent par tous les autres moyens non chimiques. Cette étrange passivité américaine nous rappelle un conflit antérieur entre civilisation et barbarie, en Yougoslavie, en 1993 : Madeleine Albright, alors Secrétaire d’État, avait demandé au frileux chef d’état-major, Colin Powell : « À quoi sert-il d’entretenir une si belle armée si ce n’est pas pour s’en servir ? » Quelques centaines de milliers de morts plus tard, l’armée américaine enfin agit : le Kosovo et la Bosnie furent libérés de la barbarie.

Le même scénario se répétant, on voudrait poser à Barack Obama, la question de Madeleine Albright. Le Président américain, pétrifié par son pacifisme ou son indécision, ne peut ignorer qu’il existe, malheureusement, des guerres justes et que le pacifisme devient meurtrier quand il cède à la barbarie.

Objection ultime : toute intervention serait pratiquement impossible. Pour la Syrie, cet alibi a depuis longtemps été rejeté par François Hollande en France autant que par le sénateur John McCain aux États-Unis. Il est certain que les militaires européens, soutenus par la logistique américaine, seraient en mesure de créer des zones de sécurité en Syrie. Qui serait capable de s’opposer à cette intervention ? Face aux Européens alliés aux Américains, les armées de la Chine, de la Russie ou de l’Iran sont des nains. Ne devrait-on pas continuer à négocier ? Mais on ne peut négocier avec les barbares : en Syrie, ils en apportent la preuve quotidienne.

En ce moment, les Syriens perdent la vie par milliers, et nous autres, à l’Ouest, nous y perdons notre âme. En Ukraine, l’enjeu est identique : si l’armée russe intervient comme elle le fit en 2008, en Géorgie, l’Occident restera-t-il aussi passif ? Détourner le regard, multiplier les alibis pacifistes sont évidemment une posture confortable, mais elle nous transforme en alliés objectifs de la barbarie. La barbarie comme avenir ? À supposer, bien entendu, que notre analyse soit exacte, mais qui en propose une autre ?


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