Quand la politique engendre la violence en Côte d’Ivoire

Douilles (Crédits bulbocode909, licence Creative Commons)

Qu’y-a-t-il de spécifique aux partis politiques ivoiriens qui engendre une telle violence ?

Par Pr Christophe Yahot, de l’université Alassane Ouattara à Bouaké, Côte d’Ivoire.

Depuis l’avènement du multipartisme, les élections riment avec violences : campagnes musclées, voire armées ; boycott (actif ou passif) ; contestation des résultats ; guerres, etc. qui occasionnent de nombreux morts, blessés et dommages collatéraux incommensurables. Aussi, à l’approche des élections générales, l’angoisse l’emporte-t-elle sur l’espoir d’un dynamisme nouveau. Pourquoi ? Nous examinerons cette question au regard du fonctionnement des partis politiques ivoiriens.

Dans les sociétés conçues par les « Lumières » européennes à la fin des régimes monarchiques, ce sont les partis politiques, en tant qu’associations libres d’individus qui sont appelés à animer le système politique et démocratique. Dans cette perspective, les « théoriciens du contrat » ont tous fondé les nouvelles sociétés en construction sur l’idée que tous les hommes sont nés égaux et libres. Mais l’exercice de la liberté individuelle ou collective n’est pas l’anarchie, car il n’y a pas de liberté sans contrainte. Aussi, l’exercice de la liberté politique, notamment de la liberté d’association au niveau des partis politiques ou des syndicats, obéit-il non seulement à des principes fondateurs (libéralisme ou capitalisme, socialisme, communisme, centrisme, etc.) mais aussi à des règles (statuts et règlements intérieurs). À ce niveau, les associations libres, que nous appelons les partis politiques, reposent sur l’idée fondamentale exprimée par Diderot dans l’Encyclopédie qu’ « aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres ». C’est donc d’un commun accord, par consensus,  élection, etc. (et non par la force) que les associés (membres d’un parti) désignent, conformément aux textes qui régit leur activité, celui qui doit commander.

Au regard de ce bref rappel théorique, il est clair qu’un parti, à plus forte raison un État, ne peut être conduit par l’autorité d’un seul individu, au risque de retomber dans la dictature, car c’est du consentement des associés que vient la légitimité du pouvoir. Ainsi, le prince (chef de parti ou Président de la république) tient du « peuple » même l’autorité qu’il a sur eux ; et cette autorité est bien entendu limitée par les principes, règles, statuts et règlements fixés par l’association. Ce n’est donc pas, comme le souligne Diderot dans le texte précité « L’État qui appartient au prince, c’est le prince qui appartient à l’État ». Cela est valable pour les partis politiques .

Mais dans la pratique, et pour le cas particulier des partis politiques ivoiriens, comment les choses fonctionnent-elles ? Pourquoi la pratique politique engendre-t-elle autant de violences ?

L’argument principal utilisé ici pour soutenir notre hypothèse est que, manifestement, c’est le mode de fonctionnement des partis politiques ivoiriens qui engendre la violence. C’est ce fonctionnement qui sème et diffuse insidieusement les germes de la haine et de la division dans les esprits.
Premièrement, et pour ainsi dire de manière concrète, les principes idéologiques dont se réclament les partis politiques n’existent que sur le papier ; ils sont juste bons pour valider ou définir son identité auprès de l’administration et obtenir un récépissé. D’ailleurs, les principes idéologiques des partis sont méconnus de la population et ne donnent lieu à aucun débat public. Mais bien plus grave, les principaux partis politiques, en lieu et place du discours idéologique, ne font que ressasser des récriminations ethniques, tribales, régionales, religieuses mêmes, et toutes sortes d’affinités occultes. L’image d’Houphouët-Boigny («houphouétisme »), dans cette perspective, est aussi devenue un instrument de propagande, une sorte d’épouvantail politique derrière lequel l’on se cache, à défaut de proposer des arguments objectifs. En second lieu, les principes, statuts et règlements des partis, censés guider l’action collective de ces associations libres, n’ont en vérité aucune valeur fonctionnelle, car dans la réalité, l’on assiste partout à des bricolages juridiques pour faire prévaloir l’individu ou les intérêts d’un groupe au détriment de l’intérêt collectif des partis, donc du peuple. Dès lors, les congrès, assemblées ordinaires, souvent extraordinaires, ne sont rien que de la pure mascarade servie à des membres ébahis et impuissants devant la machine dirigée d’une main de fer par les thuriféraires du parti. Dans les partis ivoiriens, la pyramide du pouvoir est inversée. Tout repose sur l’individu, le leader, auquel l’on ne manquera pas d’associer toutes sortes de noms extraordinaires.

L’absence véritable d’idéologies politiques, le caractère pervers de leurs substituts d’une part, le mépris ou la mauvaise foi des dirigeants des partis vis-à-vis des principes, statuts et règlements d’autre part, sont à l’origine de la violence et de la misère politique en Côte d’ivoire. Cette misère politique se manifeste sous plusieurs formes.

Premièrement, les partis politiques ne sont pas des associations libres et collectives, mais des clubs privés, caractérisés par la pratique des clubs de soutien, le culte de la personnalité, le népotisme. Deuxièmement, l’on assiste au vieillissement de la classe politique et à des conflits de génération. Troisièmement, il apparaît indéniable que n’importe quel analyste politique, même expérimenté, perdrait son latin en Côte d’Ivoire, car il n’y a aucune lisibilité sur le plan idéologique. Toutes les alliances sont possibles, et ces combinaisons, véritables « arbres de mensonges » et non de vérité, nous réservent encore pleins de surprises ! Quatrièmement, l’absence de conviction politique (de nombreux partis ont été créés, non par nécessité idéologique, mais par frustration : perte d’un poste important, censure au sein de l’ancien parti, etc.), le nomadisme politique et ce qu’on appelle ici « la politique du ventre » montrent bien à quel point les joutes électorales peuvent devenir dangereuses et meurtrières. Cinquièmement enfin, même si cette énumération n’est pas exhaustive, les méthodes et moyens mis en œuvre pour remporter une élection quelconque reposent, semble-t-il essentiellement, sur la « technologie électorale », cause indéniable de contestation et de violence. Rarement les électeurs sont préparés à accepter les résultats.
En somme, le monde politique ivoirien est devenu une véritable jungle où règne la loi des plus forts, des plus rusés. Il n’est donc pas étonnant que d’un pouvoir à l’autre, l’on assiste à une radicalisation des antagonismes, surtout avec la répétition des mêmes pratiques : gabegie, népotisme, clientélisme, culte de la personnalité, corruption, diabolisation de l’opposition, usage illégitime de la force publique, etc.

Certains pourraient, à juste titre, demander : que faut-il faire ? Peut-être commencer par respecter les textes !