Le retrait de Gaza : le coup de maître de Sharon

Le retrait israélien de Gaza décidé en 2005 par Ariel Sharon aura-t-il servi à faire avancer la cause de la paix ?

Par Fabio Rafael Fiallo.

Vilipendé par les uns avec autant de fougue qu’il fut admiré par les autres, l’ancien Premier ministre israélien Ariel Sharon aura marqué la géopolitique de son temps d’une manière indélébile pour avoir pris une décision qui a bouleversé le rapport de forces, la perception et les perspectives de solution du conflit israélo-palestinien. Cette décision transcendantale n’est autre que le retrait d’Israël de la bande de Gaza en 2005.

Un tel changement stratégique suscita de vives critiques dans son propre camp. Pourquoi, lui reprocha-t-on, se retirer unilatéralement – c’est-à-dire sans exiger en contrepartie aucune concession du côté palestinien – alors que le territoire en question pourrait, allait, être utilisé pour lancer des attaques terroristes contre la population civile d’Israël ?

Le malaise créé par la décision de se retirer de Gaza fut si profond que l’actuel Premier ministre, Benyamin Netanyahou, alla même jusqu’à démissionner du poste de ministre qu’il occupait à l’époque. Sharon, pour sa part, fut amené à créer un nouveau parti politique, Kadima, afin de pouvoir mener à bien son action gouvernementale.

Et pourtant, la suite des événements tend à justifier la décision de Sharon.

Certes, les attaques terroristes lancées depuis la bande de Gaza ont semé la désolation en Israël à plus d’une occasion, quoique dans une magnitude semblable à celle des attaques d’avant le départ des troupes israéliennes de Gaza1.

Toujours est-il que maintenant le Hamas, qui s’est emparé de la bande de Gaza en 2007 – donc après le désengagement israélien – est conscient que toute attaque terroriste lancée contre la population d’Israël, de par la riposte que cela entraîne, porte sérieusement préjudice à son nouveau rôle de gouvernement de facto de la bande de Gaza.

Ainsi, le Hamas doit désormais réfléchir, bien plus que par le passé, avant de donner libre cours à ses pulsions terroristes, sous peine de détériorer les conditions de vie des Gazaouis et de voir sa popularité s’effriter au sein de cette population.

D’autre part, avec le retrait israélien et la prise de contrôle de Gaza par le Hamas, l’ancestrale rivalité entre le Hamas et le Fatah (principale composante de l’Autorité Palestinienne) a pris une tournure plus violente. Le Fatah et le Hamas se livrent en effet à une guerre de tranchées – avec des emprisonnements et des assassinats réciproques –, ce qui nuit à la gestion des territoires sous leur contrôle.

Rien d’étonnant à ce que depuis le début du « Printemps arabe » en 2011, aussi bien le Hamas que le Fatah essayent de faire taire toute contestation dans les territoires gérés par eux. À plusieurs reprises ils ont interdit et réprimé, non seulement les manifestations de rue2, mais même les critiques postées dans le web3.

En mai 2011, pour désamorcer le mécontentement croissant dans les territoires sous leur contrôle, le Fatah et le Hamas ont annoncé la tenue, dans un délai de 12 mois, d’élections générales (lesquelles, soit dit en passant, avaient dû avoir lieu depuis déjà longtemps). Or, nous sommes en 2014, et les Palestiniens de Gaza et de la Cisjordanie attendent toujours ces fameuses élections.

Ainsi, du fait d’avoir entraîné une recrudescence du bras de fer entre le Hamas et le Fatah, le retrait décidé par Sharon a montré, et l’ampleur des antagonismes des deux formations principales du mouvement palestinien et les répercussions négatives de ces antagonismes sur la population palestinienne.

Les choses se seraient déroulées bien différemment si des troupes israéliennes avaient encore été postées à Gaza lors de l’irruption du « Printemps arabe ».

Dans ce cas, le Hamas et le Fatah auraient logiquement essayé de reproduire en Cisjordanie et à Gaza le mouvement de contestation qui parsemait alors le monde arabe. Pour cela, ils auraient été grassement aidés par des dirigeants de la région prêts à saisir l’occasion pour détourner l’attention internationale de la révolte populaire dans leurs propres pays. Une nouvelle intifada contre Israël aurait ainsi éclaté.

Or, dans la nouvelle donne produite par le retrait de Sharon, le Hamas et le Fatah sont guidés par un tout autre souci : se défendre l’un de l’autre et prévenir une intifada palestinienne contre eux.

Il reste à répondre à la mère de toutes les questions : est-ce que le retrait israélien de Gaza aura servi à faire avancer la cause de la paix ? La réponse est oui.

Car mettant à nu les difficultés, voire la futilité, de négocier avec un leadership palestinien bicéphale qui n’arrive pas à parler d’une seule voix, pas même à tenir l’engagement de consulter la population palestinienne, le retrait de Gaza aura montré la nécessité d’un aggiornamento et d’une consolidation de la direction palestinienne afin de parvenir à une solution réelle et durable du conflit israélo-palestinien.

Pour toutes ces raisons, la cession de la bande de Gaza décidée par Ariel Sharon aura été un chef-d’œuvre de vision politique et d’habileté stratégique.


Du même auteur : « Ariel Sharon’s Masterstroke: The Gaza Withdrawal », RealClearWorld, le 12.01.2014.

  1. Marc Goldberg, « The Myth of the Gaza Withdrawal », The Times of Israel, 07.02.2013.
  2. « Hamas clashes with protestors in Gaza – witnesses », Reuters, 15.03.2011.
  3. David Keyes, « Where is the outcry over Palestinian censorship », Washington Post, 05-04-2012.